Spiritualité, Nouvel-Age - Fées, Anges
REVUE SPIRITE - Fondé par ALLAN KARDEC - JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - PREMIERE ANNEE. - 1858 -

CONTENANT
Le récit des manifestations matérielles ou intelligentes des Esprits, apparitions,
évocations, etc., ainsi que toutes les nouvelles relatives au Spiritisme. - L'enseignement
des Esprits sur les choses du monde visible et du monde invisible ; sur les sciences, la
morale, l'immortalité de l'âme, la nature de l'homme et son avenir. - L'histoire du
Spiritisme dans l'antiquité ; ses rapports avec le magnétisme et le somnambulisme ;
l'explication des légendes et croyances populaires, de la mythologie de tous les
peuples, etc.
FONDE PAR
ALLAN KARDEC
Tout effet a une cause. Tout effet intelligent a
une cause intelligente. La puissance de la cause
intelligente est en raison de la grandeur de l'effet.
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PREMIERE ANNEE. - 1858.
_______
PARIS
SOCIETE ANONYME
A PARTS D'INTERET ET A CAPITAL VARIABLE
DE LA CAISSE GENERALE ET CENTRALE DU SPIRITISME
Capital de fondation : 40,000 fr. - Siège et Administration : rue de Lille, 7.
Réserve de tous droits.
NOUVELLE EDITION
UNION SPIRITE FRANÇAISE ET FRANCOPHONE
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
____________________________________________________
Introduction.
La rapidité avec laquelle se sont propagés dans toutes les parties du
monde les phénomènes étranges des manifestations spirites est une preuve
de l'intérêt qu'ils excitent. Simple objet de curiosité dans le principe, ils
n'ont pas tardé à éveiller l'attention des hommes sérieux qui ont entrevu,
dès l'abord, l'influence inévitable qu'ils doivent avoir sur l'état moral de la
société. Les idées nouvelles qui en surgissent se popularisent chaque jour
davantage, et rien n'en saurait arrêter le progrès, par la raison bien simple
que ces phénomènes sont à la portée de tout le monde, ou à peu près, et
que nulle puissance humaine ne peut les empêcher de se produire. Si on
les étouffe sur un point, ils reparaissent en cent autres. Ceux donc qui
pourraient y voir un inconvénient quelconque seront contraints, par la
force des choses, d'en subir les conséquences, comme cela a lieu pour les
industries nouvelles qui, à leur origine, froissent des intérêts privés, et
avec lesquelles tout le monde finit par s'arranger, parce qu'on ne peut faire
autrement. Que n'a-t-on pas fait et dit contre le magnétisme ! et pourtant
toutes les foudres qu'on a lancées contre lui, toutes les armes dont on l'a
frappé, même le ridicule, se sont émoussés devant la réalité, et n'ont servi
qu'à le mettre de plus en plus en évidence. C'est que le magnétisme est
une puissance naturelle, et que devant les forces de la nature, l'homme est
un pygmée semblable à ces petits roquets qui aboient inutilement contre
ce qui les effraie. Il en est des manifestations spirites comme du
somnambulisme ; si elles ne se produisent pas au grand jour,
publiquement, nul ne peut s'opposer à ce qu'elles aient lieu dans l'intimité,
puisque chaque famille peut trouver un médium parmi ses membres,
depuis l'enfant jusqu'au vieillard, comme elle peut trouver un
somnambule. Qui donc pourrait empêcher la première personne venue
d'être médium et somnambule ? Ceux qui com-
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battent la chose n'ont sans doute pas réfléchi à cela. Encore une fois, quand
une force est dans la nature, on peut l'arrêter un instant : l'anéantir, jamais !
on ne fait qu'en détourner le cours. Or la puissance qui se révèle dans le
phénomène des manifestations, quelle qu'en soit la cause, est dans la
nature, comme celle du magnétisme ; on ne l'anéantira donc pas plus qu'on
ne peut anéantir la puissance électrique. Ce qu'il faut faire, c'est de
l'observer, d'en étudier toutes les phases pour en déduire les lois qui la
régissent. Si c'est une erreur, une illusion, le temps en fera justice ; si c'est
la vérité, la vérité est comme la vapeur : plus on la comprime, plus grande
est sa force d'expansion.
On s'étonne avec raison que, tandis qu'en Amérique, les Etats-Unis seuls
possèdent dix-sept journaux consacrés à ces matières, sans compter une
foule d'écrits non périodiques, la France, celle des contrées de l'Europe où
ces idées se sont le plus promptement acclimatées, n'en possède pas un
seul1. On ne saurait donc contester l'utilité d'un organe spécial qui tienne le
public au courant des progrès de cette science nouvelle, et le prémunisse
contre l'exagération de la crédulité, aussi bien que contre celle du
scepticisme. C'est cette lacune que nous nous proposons de remplir par la
publication de cette Revue, dans le but d'offrir un moyen de
communication à tous ceux qui s'intéressent à ces questions, et de rattacher
par un lien commun ceux qui comprennent la doctrine spirite sous son
véritable point de vue moral : la pratique du bien et la charité évangélique à
l'égard de tout le monde.
S'il ne s'agissait que d'un recueil de faits, la tâche serait facile ; ils se
multiplient sur tous les points avec une telle rapidité, que la matière ne
ferait pas défaut ; mais des faits seuls deviendraient monotones par suite
même de leur nombre et surtout de leur similitude. Ce qu'il faut à l'homme
qui réfléchit, c'est quelque chose qui parle à son intelligence. Peu d'années
se sont écoulées depuis l'apparition des premiers phénomènes, et déjà nous
sommes loin des tables tournantes et parlantes, qui n'en étaient que
l'enfance. Aujourd'hui c'est une science qui dévoile tout un monde de
mystères, qui rend patentes les vérités éternelles qu'il n'était donné qu'à
notre esprit de pressentir ; c'est une doctrine sublime qui montre à l'homme
la route du devoir, et qui ouvre le champ le plus vaste qui ait encore été
donné à l'observation du philosophe. Notre œuvre serait donc incomplète et
stérile si nous restions dans les étroites limites d'une revue anecdotique
dont l'intérêt serait bien vite épuisé.
1 Il n'existe jusqu'à présent en Europe qu'un seul journal consacré à la doctrine spirite, c'est le
Journal de l'âme, publié à Genève par le docteur Bœssinger. En Amérique, le seul journal
français est le Spiritualiste de la Nouvelle Orléans, publié par M. Barthès.
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On nous contestera peut-être la qualification de science que nous
donnons au Spiritisme. Il ne saurait sans doute, dans aucun cas, avoir les
caractères d'une science exacte, et c'est précisément là le tort de ceux qui
prétendent le juger et l'expérimenter comme une analyse chimique ou un
problème mathématique ; c'est déjà beaucoup qu'il ait celui d'une science
philosophique. Toute science doit être basée sur des faits ; mais les faits
seuls ne constituent pas la science ; la science naît de la coordination et de
la déduction logique des faits : c'est l'ensemble des lois qui les régissent. Le
Spiritisme est-il arrivé à l'état de science ? Si l'on entend une science
parfaite, il serait sans doute prématuré de répondre affirmativement ; mais
les observations sont dès aujourd'hui assez nombreuses pour pouvoir en
déduire au moins des principes généraux, et c'est là que commence la
science.
L'appréciation raisonnée des faits et des conséquences qui en découlent
est donc un complément sans lequel notre publication serait d'une médiocre
utilité, et n'offrirait qu'un intérêt très secondaire pour quiconque réfléchit et
veut se rendre compte de ce qu'il voit. Toutefois, comme notre but est
d'arriver à la vérité, nous accueillerons toutes les observations qui nous
seront adressées, et nous essaierons, autant que nous le permettra l'état des
connaissances acquises, soit de lever les doutes, soit d'éclairer les points
encore obscurs. Notre revue sera ainsi une tribune ouverte, mais où la
discussion ne devra jamais s'écarter des lois les plus strictes des
convenances. En un mot, nous discuterons, mais nous ne disputerons pas.
Les inconvenances de langage n'ont jamais été de bonnes raisons aux yeux
des gens sensés ; c'est l'arme de ceux qui n'en ont pas de meilleure, et cette
arme retourne contre celui qui s'en sert.
Bien que les phénomènes dont nous aurons à nous occuper se soient
produits en ces derniers temps d'une manière plus générale, tout prouve
qu'ils ont eu lieu dès les temps les plus reculés. Il n'en est point des
phénomènes naturels comme des inventions qui suivent le progrès de
l'esprit humain ; dès lors qu'ils sont dans l'ordre des choses, la cause en est
aussi vieille que le monde, et les effets ont dû se produire à toutes les
époques. Ce dont nous sommes témoins aujourd'hui n'est donc point une
découverte moderne : c'est le réveil de l'antiquité, mais de l'antiquité
dégagée de l'entourage mystique qui a engendré les superstitions, de
l'antiquité éclairée par la civilisation et le progrès dans les choses positives.
La conséquence capitale qui ressort de ces phénomènes est la
communication que les hommes peuvent établir avec les êtres du monde
incorporel, et la connaissance qu'ils peuvent, dans certaines limites,
acquérir sur leur état futur. Le fait des communications avec le monde
invisible se trouve, en termes non équivoques, dans les livres
bibliques ; mais d'un côté, pour certains
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sceptiques, la Bible n'est point une autorité suffisante ; de l'autre, pour les
croyants, ce sont des faits surnaturels, suscités par une faveur spéciale de la
Divinité. Ce ne serait point là, pour tout le monde, une preuve de la
généralité de ces manifestations, si nous ne les trouvions à mille autres
sources différentes. L'existence des Esprits, et leur intervention dans le
monde corporel, est attestée et démontrée, non plus comme un fait
exceptionnel, mais comme un principe général, dans saint Augustin, saint
Jérôme, saint Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze et beaucoup
d'autres Pères de l'Eglise. Cette croyance forme en outre la base de tous les
systèmes religieux. Les plus savants philosophes de l'antiquité l'ont
admise : Platon, Zoroastre, Confucius, Apulée, Pythagore, Apollonius de
Tyane et tant d'autres. Nous la trouvons dans les mystères et les oracles,
chez les Grecs, les Egyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Romains, les
Perses, les Chinois. Nous la voyons survivre à toutes les vicissitudes des
peuples, à toutes les persécutions, braver toutes les révolutions physiques et
morales de l'humanité. Plus tard nous la trouvons dans les devins et sorciers
du moyen âge, dans les Willis et les Walkiries des Scandinaves, les Elfes
des Teutons, les Leschies et les Domeschnies Doughi des Slaves, les
Ourisks et les Brownies de l'Ecosse, les Poulpicans et les Tensarpoulicts
des Bretons, les Cémis des Caraïbes, en un mot dans toute la phalange des
nymphes, des génies bons et mauvais, des sylphes, des gnomes, des fées,
des lutins dont toutes les nations ont peuplé l'espace. Nous trouvons la
pratique des évocations chez les peuples de la Sibérie, au Kamtchatka, en
Islande, chez les Indiens de l'Amérique du Nord, chez les aborigènes du
Mexique et du Pérou, dans la Polynésie et jusque chez les stupides
sauvages de la Nouvelle-Hollande. De quelques absurdités que cette
croyance soit entourée et travestie selon les temps et les lieux, on ne peut
disconvenir qu'elle part d'un même principe, plus ou moins défiguré ; or,
une doctrine ne devient pas universelle, ne survit pas à des milliers de
générations, ne s'implante pas d'un pôle à l'autre chez les peuples les plus
dissemblables, et à tous les degrés de l'échelle sociale, sans être fondée sur
quelque chose de positif. Quel est ce quelque chose ? C'est ce que nous
démontrent les récentes manifestations. Chercher les rapports qu'il peut y
avoir entre ces manifestations et toutes ces croyances, c'est chercher la
vérité. L'histoire de la doctrine spirite est en quelque sorte celle de l'esprit
humain ; nous aurons à l'étudier à toutes ses sources, qui nous fourniront
une mine inépuisable d'observations aussi instructives qu'intéressantes sur
des faits généralement peu connus. Cette partie nous donnera l'occasion
d'expliquer l'origine d'une foule de légendes et de croyances populaires, en
faisant la part de la vérité, de l'allégorie et de la superstition.
Pour ce qui concerne les manifestations actuelles, nous rendrons compte
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de tous les phénomènes patents dont nous serons témoin, ou qui viendront
à notre connaissance, lorsqu'ils nous paraîtront mériter l'attention de nos
lecteurs. Il en sera de même des effets spontanés qui se produisent souvent
chez les personnes même les plus étrangères à la pratique des
manifestations spirites, et qui révèlent soit l'action d'une puissance occulte,
soit l'indépendance de l'âme ; tels sont les faits de visions, apparitions,
double vue, pressentiments, avertissements intimes, voix secrètes, etc. A la
relation des faits nous ajouterons l'explication telle qu'elle ressort de
l'ensemble des principes. Nous ferons remarquer à ce sujet que ces
principes sont ceux qui découlent de l'enseignement même donné par les
Esprits, et que nous ferons toujours abstraction de nos propres idées. Ce
n'est donc point une théorie personnelle que nous exposerons, mais celle
qui nous aura été communiquée, et dont nous ne serons que l'interprète.
Une large part sera également réservée aux communications écrites ou
verbales des Esprits toutes les fois qu'elles auront un but utile, ainsi qu'aux
évocations des personnages anciens ou modernes, connus ou obscurs, sans
négliger les évocations intimes qui souvent ne sont pas les moins
instructives ; nous embrasserons, en un mot, toutes les phases des
manifestations matérielles et intelligentes du monde incorporel.
La doctrine spirite nous offre enfin la seule solution possible et
rationnelle d'une foule de phénomènes moraux et anthropologiques dont
nous sommes journellement. témoins, et dont on chercherait vainement
l'explication dans toutes les doctrines connues. Nous rangerons dans cette
catégorie, par exemple, la simultanéité des pensées, l'anomalie de certains
caractères, les sympathies et les antipathies, les connaissances intuitives,
les aptitudes, les propensions, les destinées qui semblent empreintes de
fatalité, et dans un cadre plus général, le caractère distinctif des peuples,
leur progrès ou leur dégénérescence, etc. A la citation des faits nous
ajouterons la recherche des causes qui ont pu les produire. De
l'appréciation des actes, il ressortira naturellement d'utiles enseignements
sur la ligne de conduite la plus conforme à la saine morale. Dans leurs
instructions, les Esprits supérieurs ont toujours pour but d'exciter chez les
hommes l'amour du bien par la pratique des préceptes évangéliques ; ils
nous tracent par cela même la pensée qui doit présider à la rédaction de ce
recueil.
Notre cadre, comme on le voit, comprend tout ce qui se rattache à la
connaissance de la partie métaphysique de l'homme ; nous l'étudierons dans
son état présent et dans son état futur, car étudier la nature des Esprits, c'est
étudier l'homme, puisqu'il doit faire un jour partie du monde des Esprits ;
c'est pourquoi nous avons ajouté à notre titre principal celui de journal
d'études psychologiques, afin d'en faire comprendre toute la portée.
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Nota. Quelque multipliées que soient nos observations personnelles, et
les sources où nous avons puisé, nous ne nous dissimulons ni les difficultés
de la tâche, ni notre insuffisance. Nous avons compté, pour y suppléer, sur
le concours bienveillant de tous ceux qui s'intéressent à ces questions ;
nous serons donc très reconnaissant des communications qu'ils voudront
bien nous transmettre sur les divers objets de nos études ; nous appelons à
cet effet leur attention sur ceux des points suivants sur lesquels ils pourront
nous fournir des documents :
1° Manifestations matérielles ou intelligentes obtenues dans les réunions
auxquelles ils sont à même d'assister ;
2° Faits de lucidité somnambulique et d'extase ;
3° Faits de seconde vue, prévisions, pressentiments, etc. ;
4° Faits relatifs au pouvoir occulte attribué, à tort ou à raison, à certains
individus ;
5° Légendes et croyances populaires ;
6° Faits de visions et apparitions ;
7° Phénomènes psychologiques particuliers qui s'accomplissent
quelquefois à l'instant de la mort ;
8° Problèmes moraux et psychologiques à résoudre ;
9° Faits moraux, actes remarquables de dévouement et d'abnégation dont
il peut être utile de propager l'exemple ;
10° Indication d'ouvrages anciens ou modernes, français ou étrangers, où
se trouvent des faits relatifs à la manifestation des intelligences occultes,
avec la désignation et, s'il se peut, la citation des passages. Il en est de
même en ce qui concerne l'opinion émise sur l'existence des Esprits et leurs
rapports avec les hommes par les auteurs anciens ou modernes dont le nom
et le savoir peuvent faire autorité.
Nous ne ferons connaître les noms des personnes qui voudront bien nous
adresser des communications qu'autant que nous y serons formellement
autorisé.
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Différentes natures de manifestations.
Les Esprits attestent leur présence de diverses manières, selon leur
aptitude, leur volonté et leur plus ou moins grand degré d'élévation. Tous
les phénomènes dont nous aurons occasion de nous occuper se rapportent
naturellement à l'un ou à l'autre de ces modes de communication. Nous croyons
donc devoir, pour faciliter l'intelligence des faits, ouvrir la série de nos
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articles par le tableau des différentes natures de manifestations. On peut les
résumer ainsi :
1° Action occulte, quand elle n'a rien d'ostensible. Telles sont, par
exemple, les inspirations ou suggestions de pensées, les avertissements
intimes, l'influence sur les événements, etc.
2° Action patente ou manifestation, quand elle est appréciable d'une
manière quelconque.
3° Manifestations physiques ou matérielles ; ce sont celles qui se
traduisent par des phénomènes sensibles, tels que les bruits, le mouvement
et le déplacement des objets. Ces manifestations ne comportent très
souvent aucun sens direct ; elles n'ont pour but que d'appeler notre
attention sur quelque chose, et de nous convaincre de la présence d'une
puissance extra-humaine.
4° Manifestations visuelles, ou apparitions, quand l'Esprit se produit à la
vue sous une forme quelconque, sans avoir rien des propriétés connues de
la matière.
5° Manifestations intelligentes, quand elles révèlent une pensée. Toute
manifestation qui comporte un sens, ne fût-ce qu'un simple mouvement ou
un bruit qui accuse une certaine liberté d'action, répond à une pensée ou
obéit à une volonté, est une manifestation intelligente. Il y en a de tous les
degrés.
6° Les communications ; ce sont les manifestations intelligentes qui ont
pour objet un échange suivi de pensée entre l'homme et les Esprits.
La nature des communications varie selon le degré d'élévation ou
d'infériorité, de savoir ou d'ignorance de l'Esprit qui se manifeste, et selon
la nature du sujet que l'on traite. Elles peuvent être : frivoles, grossières,
sérieuses ou instructives.
Les communications frivoles émanent d'Esprits légers, moqueurs et
espiègles, plus malins que méchants, qui n'attachent aucune importance à
ce qu'ils disent.
Les communications grossières se traduisent par des expressions qui
choquent les bienséances. Elles n'émanent que d'Esprits inférieurs ou qui
n'ont pas encore dépouillé toutes les impuretés de la matière.
Les communications sérieuses sont graves quant au sujet et à la manière
dont elles sont faites. Le langage des Esprits supérieurs est toujours digne
et pur de toute trivialité. Toute communication qui exclut la frivolité et la
grossièreté, et qui a un but utile, fût-il d'intérêt privé, est par cela même
sérieuse.
Les communications instructives sont les communications sérieuses qui
ont pour objet principal un enseignement quelconque donné par les Esprits
sur les sciences, la morale, la philosophie, etc. Elles sont plus ou moins pro-
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fondes et plus ou moins dans le vrai, selon le degré d'élévation et de
dématérialisation de l'Esprit. Pour retirer de ces communications un fruit
réel, il faut qu'elles soient régulières et suivies avec persévérance. Les
Esprits sérieux s'attachent à ceux qui veulent s'instruire et ils les secondent,
tandis qu'ils laissent aux Esprits légers le soin d'amuser par des facéties
ceux qui ne voient dans ces manifestations qu'une distraction passagère. Ce
n'est que par la régularité et la fréquence des communications qu'on peut
apprécier la valeur morale et intellectuelle des Esprits avec lesquels on
s'entretient, et le degré de confiance qu'ils méritent. S'il faut de l'expérience
pour juger les hommes, il en faut plus encore peut-être pour juger les
Esprits.
__________
Différents modes de communications.
Les communications intelligentes entre les Esprits et les hommes peuvent
avoir lieu par les signes, par l'écriture et par la parole.
Les signes consistent dans le mouvement significatif de certains objets,
et plus souvent dans les bruits ou coups frappés. Lorsque ces phénomènes
comportent un sens, ils ne permettent pas de douter de l'intervention d'une
intelligence occulte, par la raison que si tout effet a une cause, tout effet
intelligent doit avoir une cause intelligente.
Sous l'influence de certaines personnes, désignées sous le nom de
médiums, et quelquefois spontanément, un objet quelconque peut exécuter
des mouvements de convention, frapper un nombre déterminé de coups et
transmettre ainsi des réponses par oui et par non ou par la désignation des
lettres de l'alphabet.
Les coups peuvent aussi se faire entendre sans aucun mouvement
apparent et sans cause ostensible, soit à la surface, soit dans les tissus
même des corps inertes, dans un mur, dans une pierre, dans un meuble ou
tout autre objet. De tous ces objets les tables étant les plus commodes par
leur mobilité et par la facilité qu'on a de se placer autour, c'est le moyen
dont on s'est le plus fréquemment servi : de là la désignation du phénomène
en général par les expressions assez triviales de tables parlantes et de
danse des tables ; expressions qu'il convient de bannir, d'abord parce
qu'elles prêtent au ridicule, secondement parce qu'elles peuvent induire en
erreur en faisant croire que les tables ont à cet égard une influence spéciale.
Nous donnerons à ce mode de communication le nom de sématologie
spirite, mot qui rend parfaitement l'idée et comprend toutes les variétés de
communications par signes, mouvement des corps ou coups frappés. Un de nos
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correspondants nous proposait même de désigner spécialement ce dernier
moyen, celui des coups, par le mot typtologie.
Le second mode de communication est l'écriture ; nous le désignerons
sous le nom de psychographie également employé par un correspondant.
Pour se communiquer par l'écriture, les Esprits emploient, comme
intermédiaires, certaines personnes douées de la faculté d'écrire sous
l'influence de la puissance occulte qui les dirige, et qui cèdent à un pouvoir
évidemment en dehors de leur contrôle ; car elles ne peuvent ni s'arrêter, ni
poursuivre à volonté, et le plus souvent n'ont pas conscience de ce qu'elles
écrivent. Leur main est agitée par un mouvement involontaire, presque
fébrile ; elles saisissent le crayon malgré elles, et le quittent de même ; ni la
volonté, ni le désir ne peuvent le faire marcher s'il ne le doit pas. C'est la
psychographie directe.
L'écriture s'obtient aussi par la seule imposition des mains sur un objet
convenablement disposé et muni d'un crayon ou de tout autre instrument
propre à écrire. Les objets le plus généralement employés sont des
planchettes ou des corbeilles disposées à cet effet. La puissance occulte qui
agit sur la personne se transmet à l'objet, qui devient ainsi un appendice de
la main, et lui imprime le mouvement nécessaire pour tracer des caractères.
C'est la psychographie indirecte.
Les communications transmises par la psychographie sont plus ou moins
étendues, selon le degré de la faculté médiatrice. Quelques-uns n'obtiennent
que des mots ; chez d'autres la faculté se développe par l'exercice, et ils
écrivent des phrases complètes, et souvent des dissertations développées
sur des sujets proposés, ou traités spontanément par les Esprits sans être
provoqués par aucune question.
L'écriture est quelquefois nette et très lisible ; d'autres fois elle n'est
déchiffrable que pour celui qui écrit, et qui la lit alors par une sorte
d'intuition ou de double vue.
Sous la main de la même personne l'écriture change en général d'une
manière complète avec l'intelligence occulte qui se manifeste, et le même
caractère d'écriture se reproduit chaque fois que la même intelligence se
manifeste de nouveau. Ce fait, cependant, n'a rien d'absolu.
Les Esprits transmettent quelquefois certaines communications écrites sans
intermédiaire direct. Les caractères, dans ce cas, sont tracés spontanément
par une puissance extra-humaine, visible ou invisible. Comme il est utile que
chaque chose ait un nom, afin de pouvoir s'entendre, nous donnerons à ce
mode de communication écrite celui de spiritographie, pour le distinguer de
la psychographie ou écriture obtenue par un médium. La différence de ces
deux mots est facile à saisir. Dans la psychographie, l'âme du mé-
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dium joue nécessairement un certain rôle, au moins comme intermédiaire,
tandis que dans la spiritographie c'est l'Esprit qui agit directement par luimême.
Le troisième mode de communication est la parole. Certaines personnes
subissent dans les organes de la voix l'influence de la puissance occulte qui
se fait sentir dans la main de celles qui écrivent. Elles transmettent par la
parole tout ce que d'autres transmettent par l'écriture.
Les communications verbales, comme les communications écrites, ont
quelquefois lieu sans intermédiaire corporel. Des mots et des phrases
peuvent retentir à nos oreilles ou dans notre cerveau, sans cause physique
apparente. Des Esprits peuvent également nous apparaître en songe ou dans
l'état de veille, et nous adresser la parole pour nous donner des
avertissements ou des instructions.
Pour suivre le même système de nomenclature que nous avons adopté
pour les communications écrites, nous devrions appeler la parole transmise
par le médium psychologie, et celle provenant directement de l'Esprit
spiritologie. Mais le mot psychologie ayant déjà une acception connue,
nous ne pouvons l'en détourner. Nous désignerons donc toutes les
communications verbales sous le nom de spiritologie, les premières par les
mots de spiritologie médiate, et les secondes par ceux de spiritologie
directe.
Des différents modes de communication, la sématologie est le plus
incomplet ; il est très lent et ne se prête qu'avec difficulté à des
développements d'une certaine étendue. Les Esprits supérieurs ne s'en
servent pas volontiers, soit à cause de la lenteur, soit parce que les réponses
par oui et par non sont incomplètes et sujettes à erreur. Pour
l'enseignement, ils préfèrent les plus prompts : l'écriture et la parole.
L'écriture et la parole sont en effet les moyens les plus complets pour la
transmission de la pensée des Esprits, soit par la précision des réponses,
soit par l'étendue des développements qu'elles comportent. L'écriture a
l'avantage de laisser des traces matérielles, et d'être un des moyens les plus
propres à combattre le doute. Du reste, on n'est pas libre de choisir ; les
esprits se communiquent par les moyens qu'ils jugent à propos : cela
dépend des aptitudes.
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Réponses des Esprits à quelques questions.
Dem. Comment des Esprits peuvent-ils agir sur la matière ? cela semble
contraire à toutes les idées que nous nous faisons de la nature des Esprits.
Rép. « Selon vous, l'Esprit n'est rien, c'est une erreur ; nous l'avons dit,
l'Esprit est quelque chose, c'est pourquoi il peut agir par lui-même : mais
votre monde est trop grossier pour qu'il puisse le faire sans intermédiaire,
c'est-à-dire sans le lien qui unit l'Esprit à la matière. »
Remarque. Le lien qui unit l'Esprit à la matière étant lui-même, sinon
immatériel, du moins impalpable, cette réponse ne résoudrait pas la
question si nous n'avions l'exemple de puissances également insaisissables
agissant sur la matière ; c'est ainsi que la pensée est la cause première de
tous nos mouvements volontaires ; que l'électricité renverse, soulève et
transporte des masses inertes. De ce qu'on ne connaît pas le ressort, il serait
illogique de conclure qu'il n'existe pas. L'Esprit peut donc avoir des leviers
qui nous sont inconnus ; la nature nous prouve tous les jours que sa
puissance ne s'arrête pas au témoignage des sens. Dans les phénomènes
spirites, la cause immédiate est sans contredit un agent physique ; mais la
cause première est une intelligence qui agit sur cet agent, comme notre
pensée agit sur nos membres. Quand nous voulons frapper, c'est notre bras
qui agit, ce n'est pas la pensée qui frappe : elle dirige le bras.
Dem. Parmi les Esprits qui produisent des effets matériels, ceux que l'on
appelle frappeurs forment-ils une catégorie spéciale, ou bien sont-ce les
mêmes qui produisent les mouvements et les bruits ?
Rép. « Le même Esprit peut certainement produire des effets très
différents, mais il y en a qui s'occupent plus particulièrement de certaines
choses, comme, parmi vous, vous avez des forgerons et des faiseurs de
tours de force. »
Dem. L'Esprit qui agit sur les corps solides, soit pour les mouvoir, soit
pour frapper, est-il dans la substance même du corps, ou bien en dehors de
cette substance ?
Rép. « L'un et l'autre ; nous avons dit que la matière n'est point un
obstacle pour les Esprits : ils pénètrent tout. »
Dem. Les manifestations matérielles, telles que les bruits, le mouvement
des objets et tous ces phénomènes que l'on se plaît souvent à provoquer,
sont-elles produites indistinctement par les Esprits supérieurs et par les
Esprits inférieurs ?
Rép. « Ce ne sont que les Esprits inférieurs qui s'occupent de ces choses.
Les Esprits supérieurs s'en servent quelquefois comme tu ferais d'un porte-
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faix, afin d'amener à les écouter. Peux-tu croire que les Esprits d'un ordre
supérieur soient à vos ordres pour vous amuser par des pasquinades ? C'est
comme si tu demandais si, dans ton monde, ce sont des hommes savants et
sérieux qui font les jongleurs et les bateleurs. »
Remarque. Les Esprits qui se révèlent par des effets matériels sont en
général d'un ordre inférieur. Ils amusent ou étonnent ceux pour qui le
spectacle des yeux a plus d'attrait que l'exercice de l'intelligence ; ce sont
en quelque sorte les saltimbanques du monde spirite. Ils agissent
quelquefois spontanément ; d'autres fois, par l'ordre d'Esprits supérieurs.
Si les communications des Esprits supérieurs offrent un intérêt plus
sérieux, les manifestations physiques ont également leur utilité pour
l'observateur ; elles nous révèlent des forces inconnues dans la nature, et
nous donnent le moyen d'étudier le caractère, et, si nous pouvons nous
exprimer ainsi, les mœurs de toutes les classes de la population spirite.
Dem. Comment prouver que la puissance occulte qui agit dans les
manifestations spirites est en dehors de l'homme ? Ne pourrait-on pas
penser qu'elle réside en lui-même, c'est-à-dire qu'il agit sous l'impulsion de
son propre Esprit ?
Rép. « Quand une chose se fait contre ta volonté et ton désir, il est certain
que ce n'est pas toi qui la produis ; mais souvent tu es le levier dont l'Esprit
se sert pour agir, et ta volonté lui vient en aide ; tu peux être un instrument
plus ou moins commode pour lui. »
Remarque. C'est surtout dans les communications intelligentes que
l'intervention d'une puissance étrangère devient patente. Lorsque ces
communications sont spontanées et en dehors de notre pensée et de notre
contrôle, lorsqu'elles répondent à des questions dont la solution est
inconnue des assistants, il faut bien en chercher la cause en dehors de nous.
Cela, devient évident pour quiconque observe les faits avec attention et
persévérance ; les nuances de détail échappent à l'observateur superficiel.
Dem. Tous les Esprits sont-ils aptes à donner des manifestations
intelligentes ?
Rép. « Oui, puisque tous les Esprits sont des intelligences ; mais, comme
il y en a de tous les degrés, c'est comme parmi vous ; les uns disent des
choses insignifiantes ou stupides, les autres des choses sensées. »
Dem. Tous les Esprits sont-ils aptes à comprendre les questions qu'on
leur pose ?
Rép. « Non ; les Esprits inférieurs sont incapables de comprendre
certaines questions, ce qui ne les empêche pas de répondre bien ou mal ;
c'est encore comme parmi vous. »
Remarque. On voit par là combien il est essentiel de se mettre en garde
- 13 -
contre la croyance au savoir indéfini des Esprits. Il en est d'eux comme des
hommes ; il ne suffit pas d'interroger le premier venu pour avoir une
réponse sensée, il faut savoir à qui l'on s'adresse.
Quiconque veut connaître les mœurs d'un peuple doit l'étudier depuis le
bas jusqu'au sommet de l'échelle ; n'en voir qu'une classe, c'est s'en faire
une idée fausse si l'on juge le tout par la partie. Le peuple des Esprits est
comme les nôtres ; il y a de tout, du bon, du mauvais, du sublime, du
trivial, du savoir et de l'ignorance. Quiconque ne l'a pas observé en
philosophe à tous les degrés ne peut se flatter de le connaître. Les
manifestations physiques nous font connaître les Esprits de bas étage ; c'est
la rue et la chaumière. Les communications instructives et savantes nous
mettent en rapport avec les Esprits élevés ; c'est l'élite de la société : le
château, l'institut.
_______
Manifestations physiques.
Nous lisons ce qui suit dans le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans du
mois de février 1857 :
- « Dernièrement nous demandâmes si tous les Esprits indistinctement
faisaient mouvoir les tables, produisaient des bruits, etc. ; et aussitôt la
main d'une dame, trop sérieuse pour jouer avec ces choses, traça
violemment ces mots :
- « Qui est-ce qui fait danser les singes dans vos rues ? Sont-ce des
hommes supérieurs ? »
» Un ami, Espagnol de naissance, qui était spiritualiste, et qui mourut
l'été dernier, nous a fait diverses communications ; dans l'une d'elles on
trouve ce passage :
« Les manifestations que vous cherchez ne sont pas au nombre de celles
qui plaisent le plus aux Esprits sérieux et élevés. Nous avouerons
néanmoins qu'elles ont leur utilité, parce que, plus qu'aucune autre peutêtre,
elles peuvent servir à convaincre les hommes d'aujourd'hui.
» Pour obtenir ces manifestations, il faut nécessairement qu'il se
développe certains médiums dont la constitution physique soit en harmonie
avec les Esprits qui peuvent les produire. Nul doute que vous n'en voyiez
plus tard se développer parmi vous ; et alors ce ne seront plus des petits
coups que vous entendrez, mais bien des bruits semblables à un feu roulant
de mousqueterie entremêlé de coups de canon. »
» Dans une partie reculée de la ville, se trouve une maison habitée par
une famille allemande ; on y entend des bruits étranges, en même temps
- 14 -
que certains objets y sont déplacés ; on nous l'a du moins assuré, car nous
ne l'avons pas vérifié ; mais pensant que le chef de cette famille pourrait
nous être utile, nous l'avons invité à quelques-unes des séances qui ont
pour but ce genre de manifestations, et plus tard la femme de ce brave
homme n'a pas voulu qu'il continuât à être des nôtres, parce que, nous a dit
ce dernier, le tapage s'est accru chez eux. A ce propos, voici ce qui nous a
été écrit par la main de Madame…
« Nous ne pouvons pas empêcher les Esprits imparfaits de faire du bruit
ou autres choses gênantes et même effrayantes ; mais le fait d'être en
rapport avec nous, qui sommes bien intentionnés, ne peut que diminuer
l'influence qu'ils exercent sur le médium dont il est question. »
Nous ferons remarquer la concordance parfaite qui existe entre ce que les
Esprits ont dit à la Nouvelle-Orléans touchant la source des manifestations
physiques et ce qui nous a été dit à nous-même. Rien ne saurait, en effet,
peindre cette origine avec plus d'énergie que cette réponse à la fois si
spirituelle et si profonde : « Qui est-ce qui fait danser les singes dans vos
rues ? sont-ce des hommes supérieurs ? »
Nous aurons occasion de rapporter, d'après les journaux d'Amérique, de
nombreux exemples de ces sortes de manifestations, bien autrement
extraordinaires que ceux que nous venons de citer. On nous répondra, sans
doute, par ce proverbe : « A beau mentir qui vient de loin. » Quand des
choses aussi merveilleuses nous viennent de 2,000 lieues, et qu'on n'a pu
les vérifier, on conçoit le doute ; mais ces phénomènes ont franchi les mers
avec M. Home, qui nous en a donné des échantillons. Il est vrai que M.
Home ne s'est pas mis sur un théâtre pour opérer ses prodiges, et que tout le
monde, moyennant un prix d'entrée, n'a pu les voir ; c'est pourquoi
beaucoup de gens le traitent d'habile prestidigitateur, sans réfléchir que
l'élite de la société qui a été témoin de ces phénomènes ne se serait pas
bénévolement prêtée à lui servir de compère. Si M. Home avait été un
charlatan, il n'aurait eu garde de refuser les offres brillantes de maints
établissements publics et aurait ramassé l'or à pleines mains. Son
désintéressement est la réponse la plus péremptoire qu'on puisse faire à ses
détracteurs. Un charlatanisme désintéressé serait un non-sens et une
monstruosité. Nous parlerons plus tard et plus en détail de M. Home et de
la mission qui l'a conduit en France. Voici, en attendant, un fait de
manifestation spontanée qu'un médecin distingué, digne de toute confiance,
nous a rapporté, et qui est d'autant plus authentique que les choses se sont
passées à sa connaissance personnelle.
Une famille respectable avait pour bonne une jeune orpheline de quatorze ans
dont le bon naturel et la douceur de caractère lui avaient concilié l'affection
de ses maîtres. Sur le même carré habitait une autre famille dont la femme
- 15 -
avait, on ne sait pourquoi, pris cette jeune fille en grippe, au point qu'il
n'est sorte de mauvais procédés dont elle ne fût l'objet. Un jour qu'elle
rentrait, la voisine sort en fureur, armée d'un balai, et veut la frapper.
Effrayée, elle se précipite contre la porte, veut sonner : malheureusement,
le cordon se trouve coupé, et elle ne peut y atteindre ; mais voilà que la
sonnette s'agite d'elle-même, et l'on vient ouvrir. Dans son trouble elle ne
se rendit point compte de ce qui s'était passé ; mais depuis, la sonnette
continua de sonner de temps à autre, sans motif connu, tantôt le jour, tantôt
la nuit, et quand on allait voir à la porte on ne trouvait personne. Les
voisins du carré furent accusés de jouer ces mauvais tours ; plainte fut
portée devant le commissaire de police, qui fit une enquête, chercha si
quelque cordon secret communiquait au-dehors, et ne put rien découvrir ;
cependant la chose continuait de plus belle au détriment du repos de tout le
monde, et surtout de la petite bonne accusée d'être la cause de ce tapage.
D'après le conseil qui leur fut donné, les maîtres de la jeune fille se
décidèrent à l'éloigner de chez eux, et la placèrent chez des amis à la
campagne. Depuis lors la sonnette resta tranquille, et rien de semblable ne
se produisit au nouveau domicile de l'orpheline.
Ce fait, comme beaucoup d'autres que nous aurons à relater, ne se passait
pas sur les bords du Missouri ou de l'Ohio, mais à Paris, passage des
Panoramas. Reste maintenant à l'expliquer. La jeune fille ne touchait pas à
la sonnette, c'est positif ; elle était trop terrifiée de ce qui se passait pour
songer à une espièglerie dont elle eût été la première victime. Une chose
non moins positive, c'est que l'agitation de la sonnette était due à sa
présence, puisque l'effet cessa quand elle fut partie. Le médecin qui a été
témoin du fait l'explique par une puissante action magnétique exercée par
la jeune fille à son insu. Cette raison ne nous paraît nullement concluante,
car pourquoi aurait-elle perdu cette puissance après son départ ? Il dit à
cela que la terreur inspirée par la présence de la voisine devait produire
chez la jeune fille une surexcitation de nature à développer l'action
magnétique, et que l'effet cessa avec la cause. Nous avouons n'être point
convaincu par ce raisonnement. Si l'intervention d'une puissance occulte
n'est pas ici démontrée d'une manière péremptoire, elle est au moins
probable, d'après les faits analogues que nous connaissons. Admettant donc
cette intervention, nous dirons que dans la circonstance où le fait s'est
produit pour la première fois, un Esprit protecteur a probablement voulu
faire échapper la jeune fille au danger qu'elle courait ; que, malgré
l'affection que ses maîtres avaient pour elle, il était peut-être de son intérêt
qu'elle sortit de cette maison ; c'est pourquoi le bruit a continué jusqu'à ce
qu'elle en fût partie.
_______
- 16 -
Les Gobelins.
L'intervention d'êtres incorporels dans le détail de la vie privée a fait
partie des croyances populaires de tous les temps. Il ne peut sans doute
entrer dans la pensée d'aucune personne sensée de prendre à la lettre toutes
les légendes, toutes les histoires diaboliques et tous les contes ridicules que
l'on se plaît à raconter au coin du feu. Cependant les phénomènes dont nous
sommes témoins prouvent que ces contes mêmes reposent sur quelque
chose, car ce qui se passe de nos jours a pu et dû se passer à d'autres
époques. Que l'on dégage ces contes du merveilleux et du fantastique dont
la superstition les a affublés, et l'on trouvera tous les caractères, faits et
gestes de nos Esprits modernes ; les uns bons, bienveillants, obligeants, se
plaisant à rendre service, comme les bons Brownies ; d'autres, plus ou
moins malins, espiègles, capricieux, et même méchants, comme les
Gobelins de la Normandie, que l'on retrouve sous les noms de Bogles en
Ecosse, de Bogharts en Angleterre, de Cluricaunes en Irlande, de Pucks en
Allemagne. Selon la tradition populaire, ces lutins s'introduisent dans les
maisons, où ils cherchent toutes les occasions de jouer de mauvais tours.
« Ils frappent aux portes, remuent les meubles, donnent des coups sur les
tonneaux, cognent contre les plafonds et planchers, sifflent à mi-voix,
poussent des soupirs lamentables, tirent les couvertures et les rideaux de
ceux qui sont couchés, etc. »
Le Boghart des Anglais exerce particulièrement ses malices contre les
enfants, qu'il semble avoir en aversion. « Il leur arrache souvent leur tartine
de beurre et leur écuelle de lait, agite pendant la nuit les rideaux de leur lit ;
il monte et descend les escaliers avec grand bruit, jette sur le plancher les
plats et les assiettes, et cause beaucoup d'autres dégâts dans les maisons. »
Dans quelques endroits de la France, les Gobelins sont considérés
comme une espèce de lutins domestiques, que l'on a soin de nourrir des
mets les plus délicats, parce qu'ils apportent à leurs maîtres du blé volé
dans les greniers d'autrui. Il est vraiment curieux de retrouver cette vieille
superstition de l'ancienne Gaule chez les Borussiens du dixième siècle (les
Prussiens d'aujourd'hui). Leurs Koltkys, ou génies domestiques, allaient
aussi dérober du blé dans les greniers pour l'apporter à ceux qu'ils
affectionnaient.
Qui ne reconnaîtra dans ces lutineries, - à part l'indélicatesse du blé volé, dont
il est probable que les fauteurs se disculpaient au détriment de la réputation
des Esprits - qui, disons-nous, ne reconnaîtra nos Esprits frappeurs et ceux
qu'on peut, sans leur faire injure, appeler perturbateurs ? Qu'un fait semblable à
celui que nous avons rapporté plus haut de cette jeune fille du passage des
- 17 -
Panoramas se soit passé dans une campagne, il sera sans aucun doute mis
sur le compte du Gobelin de l'endroit, puis amplifié par l'imagination
féconde des commères ; on ne manquera pas d'avoir vu le petit démon
accroché à la sonnette, ricanant, et faisant des grimaces aux dupes qui
allaient ouvrir la porte.
_______
Evocations particulières.
Mère, je suis là !
Madame *** venait de perdre depuis quelques mois sa fille unique, âgée
de quatorze ans, objet de toute sa tendresse, et bien digne de ses regrets par
les qualités qui promettaient d'en faire une femme accomplie. Cette jeune
personne avait succombé à une longue et douloureuse maladie. La mère,
inconsolable de cette perte, voyait de jour en jour sa santé s'altérer, et
répétait sans cesse qu'elle irait bientôt rejoindre sa fille. Instruite de la
possibilité de communiquer avec les êtres d'outre-tombe, Madame ***
résolut de chercher, dans un entretien avec son enfant, un adoucissement à
sa peine. Une dame de sa connaissance était médium ; mais, peu
expérimentées l'une et l'autre pour de semblables évocations, surtout dans
une circonstance aussi solennelle, on me pria d'y assister. Nous n'étions que
trois : la mère, le médium et moi. Voici le résultat de cette première séance.
LA MÈRE. Au nom de Dieu Tout-Puissant, Esprit de Julie ***, ma fille
chérie, je te prie de venir si Dieu le permet.
JULIE. Mère ! je suis là.
LA MÈRE. Est-ce bien toi, mon enfant, qui me réponds ? Comment puis-je
savoir que c'est toi ?
JULIE. Lili.
(C'était un petit nom familier donné à la jeune fille dans son enfance ; il
n'était connu ni du médium ni de moi, attendu que depuis plusieurs années
on ne l'appelait que par son nom de Julie. A ce signe, l'identité était
évidente ; la mère, ne pouvant maîtriser son émotion, éclata en sanglots.)
JULIE. Mère ! pourquoi t'affliger ? Je suis heureuse, bien heureuse ; je ne
souffre plus et je te vois toujours.
LA MÈRE. Mais moi je ne te vois pas. Où es-tu ?
JULIE. Là, à côté de toi, ma main sur Madame *** (le médium) pour lui
faire écrire ce que je te dis. Vois mon écriture. (L'écriture était en effet celle
de sa fille.)
- 18 -
LA MÈRE. Tu dis : ma main ; tu as donc un corps ?
JULIE. Je n'ai plus ce corps qui me faisait tant souffrir ; mais j'en ai
l'apparence. N'es-tu pas contente que je ne souffre plus, puisque je puis
causer avec toi ?
LA MÈRE. Si je te voyais je te reconnaîtrais donc !
JULIE. Oui, sans doute, et tu m'as déjà vue souvent dans tes rêves.
LA MÈRE. Je t'ai revue en effet dans mes rêves, mais j'ai cru que c'était un
effet de mon imagination, un souvenir.
JULIE. Non ; c'est bien moi qui suis toujours avec toi et qui cherche à te
consoler ; c'est moi qui t'ai inspiré l'idée de m'évoquer. J'ai bien des choses
à te dire. Défie-toi de M. *** ; il n'est pas franc.
(Ce monsieur, connu de la mère seule, et nommé ainsi spontanément,
était une nouvelle preuve de l'identité de l'Esprit qui se manifestait.)
LA MÈRE. Que peut donc faire contre moi Monsieur *** ?
JULIE. Je ne puis te le dire ; cela m'est défendu. Je ne puis que t'avertir de
t'en méfier.
LA MÈRE. Es-tu parmi les anges ?
JULIE. Oh ! pas encore ; je ne suis pas assez parfaite.
LA MÈRE. Je ne te connaissais cependant aucun défaut ; tu étais bonne,
douce, aimante et bienveillante pour tout le monde ; est-ce que cela, ne
suffit pas ?
JULIE. Pour toi, mère chérie, je n'avais aucun défaut ; je le croyais : tu me
le disais si souvent ! Mais à présent, je vois ce qui me manque pour être
parfaite.
LA MÈRE. Comment acquerras-tu les qualités qui te manquent ?
JULIE. Dans de nouvelles existences qui seront de plus en plus heureuses.
LA MÈRE. Est-ce sur la terre que tu auras ces nouvelles existences ?
JULIE. Je n'en sais rien.
LA MÈRE. Puisque tu n'avais point fait de mal pendant ta vie, pourquoi
as-tu tant souffert ?
JULIE. Epreuve ! Epreuve ! Je l'ai supportée avec patience, par ma
confiance en Dieu ; j'en suis bien heureuse aujourd'hui. A bientôt, mère
chérie !
En présence de pareils faits, qui oserait parler du néant de la tombe
quand la vie future se révèle à nous pour ainsi dire palpable ? Cette mère,
minée par le chagrin, éprouve aujourd'hui un bonheur ineffable à pouvoir
s'entretenir avec son enfant ; il n'y a plus entre elles de séparation ; leurs
âmes se confondent et s'épanchent dans le sein l'une de l'autre par l'échange
de leurs pensées.
Malgré le voile dont nous avons entouré cette relation, nous ne nous
serions pas permis de la publier, si nous n'y étions formellement autorisé.
- 19 -
Puissent, nous disait cette mère, tous ceux qui ont perdu leurs affections sur
la terre, éprouver la même consolation que moi !
Nous n'ajouterons qu'un mot à l'adresse de ceux qui nient l'existence des
bons Esprits ; nous leur demanderons comment ils pourraient prouver que
l'Esprit de cette jeune fille était un démon malfaisant.
Une conversion.
L'évocation suivante n'offre pas un moindre intérêt, quoique à un autre
point de vue.
Un monsieur que nous désignerons sous le nom de Georges, pharmacien
dans une ville du midi, avait depuis peu perdu son père, objet de toute sa
tendresse et d'une profonde vénération. M. Georges père joignait à une
instruction fort étendue toutes les qualités qui font l'homme de bien,
quoique professant des opinions très matérialistes. Son fils partageait à cet
égard et même dépassait les idées de son père ; il doutait de tout, de Dieu,
de l'âme, de la vie future. Le Spiritisme ne pouvait s'accorder avec de telles
pensées. La lecture du Livre des Esprits produisit cependant chez lui une
certaine réaction, corroborée par un entretien direct que nous eûmes avec
lui. « Si, dit-il, mon père pouvait me répondre, je ne douterais plus. » C'est
alors qu'eut lieu l'évocation que nous allons rapporter, et dans laquelle nous
trouverons plus d'un enseignement.
- Au nom du Tout-Puissant, Esprit de mon père, je vous prie de vous
manifester. Etes-vous près de moi ? « Oui. » - Pourquoi ne pas vous
manifester à moi directement, lorsque nous nous sommes tant aimés ?
« Plus tard. » - Pourrons-nous nous retrouver un jour ? « Oui, bientôt. » -
Nous aimerons-nous comme dans cette vie ? « Plus. » - Dans quel milieu
êtes-vous ? « Je suis heureux. » Etes-vous réincarné ou errant ? « Errant
pour peu de temps. »
- Quelle sensation avez-vous éprouvée lorsque vous avez quitté votre
enveloppe corporelle ? « Du trouble. » - Combien de temps a duré ce
trouble ? « Peu pour moi, beaucoup pour toi. » - Pouvez-vous apprécier la
durée de ce trouble selon notre manière de compter ? « Dix ans pour toi,
dix minutes pour moi. » - Mais il n'y a pas ce temps que je vous ai perdu,
puisqu'il n'y a que quatre mois ? « Si toi, vivant, tu avais été à ma place, tu
aurais ressenti ce temps. »
- Croyez-vous maintenant en un Dieu juste et bon ? « Oui. » - Y croyiez-vous
de votre vivant sur la terre ? « J'en avais la prescience, mais je n'y croyais
pas. » - Dieu est-il tout-puissant ? « Je ne me suis pas élevé jusqu'à lui pour
mesurer sa puissance ; lui seul connaît les bornes de sa puissance, car
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lui seul est son égal. » - S'occupe-t-il des hommes ? « Oui. » - Serons-nous
punis ou récompensés suivant nos actes ? « Si tu fais le mal, tu en
souffriras. » - Serai-je récompensé si je fais bien ? « Tu avanceras dans ta
voie. » - Suis-je dans la bonne voie ? « Fais le bien et tu y seras. » - Je crois
être bon, mais je serais meilleur si je devais un jour vous retrouver comme
récompense. « Que cette pensée te soutienne et t'encourage ! » - Mon fils
sera-t-il bon comme son grand-père ? « Développe ses vertus, étouffe ses
vices. »
- Je ne puis croire que nous communiquions ainsi en ce moment, tant cela
me paraît merveilleux. « D'où vient ton doute ? » - De ce qu'en partageant
vos opinions philosophiques, je suis porté à tout attribuer à la matière.
« Vois-tu la nuit ce que tu vois le jour ? » - Je suis donc dans la nuit, ô mon
père ? « Oui. » - Que voyez-vous de plus merveilleux ? « Explique-toi
mieux. » - Avez-vous retrouvé ma mère, ma sœur, et Anna, la bonne Anna ?
« Je les ai revues. » - Les voyez-vous quand vous voulez ? « Oui. »
- Vous est-il pénible ou agréable que je communique avec vous ? « C'est
un bonheur pour moi si je puis te porter au bien. » - Comment pourrai-je
faire, rentré chez moi, pour communiquer avec vous, ce qui me rend si
heureux ? cela servirait à me mieux conduire et m'aiderait à mieux élever
mes enfants. « Chaque fois qu'un mouvement te portera au bien, suis-le ;
c'est moi qui t'inspirerai. »
- Je me tais, de crainte de vous importuner. « Parle encore si tu veux. » -
Puisque vous le permettez, je vous adresserai encore quelques questions. De
quelle affection êtes-vous mort ? « Mon épreuve était à son terme. » - Où
aviez-vous contracté le dépôt pulmonaire qui s'était produit ? « Peu importe ;
le corps n'est rien, l'Esprit est tout. » - Quelle est la nature de la maladie qui
me réveille si souvent la nuit ? « Tu le sauras plus tard. » - Je crois mon
affection grave, et je voudrais encore vivre pour mes enfants. « Elle ne l'est
pas ; le cœur de l'homme est une machine à vie ; laisse faire la nature. »
- Puisque vous êtes ici présent, sous quelle forme y êtes-vous ? « Sous
l'apparence de ma forme corporelle. » - Etes-vous à une place déterminée ?
« Oui, derrière Ermance » (le médium). - Pourriez-vous nous apparaître
visiblement ? « A quoi bon ! Vous auriez peur. »
- Nous voyez-vous tous ici présents ? « Oui. » - Avez-vous une opinion
sur chacun de nous ici présents ? « Oui. » - Voudriez-vous nous dire quelque
chose à chacun de nous ? « Dans quel sens me fais-tu cette question ? » -
J'entends au point de vue moral. « Une autre fois ; assez pour aujourd'hui. »
L'effet produit sur M. Georges par cette communication fut immense, et une
lumière toute nouvelle semblait déjà éclairer ses idées ; une séance qu'il eut le
lendemain chez madame Roger, somnambule, acheva de dissiper le peu de
doutes qui pouvaient lui rester. Voici un extrait de la lettre qu'il nous a
- 21 -
écrite à ce sujet. « Cette dame est entrée spontanément avec moi dans des
détails si précis touchant mon père, ma mère, mes enfants, ma santé ; elle a
décrit avec une telle exactitude toutes les circonstances de ma vie,
rappelant même des faits qui étaient depuis longtemps sortis de ma
mémoire ; elle me donna, en un mot, des preuves si patentes de cette
merveilleuse faculté dont sont doués les somnambules lucides, que la
réaction des idées a été complète chez moi dès ce moment. Dans
l'évocation, mon père m'avait révélé sa présence ; dans la séance
somnambulique, j'étais pour ainsi dire témoin oculaire de la vie extracorporelle,
de la vie de l'âme. Pour décrire avec tant de minutie et
d'exactitude, et à deux cents lieues de distance, ce qui n'était connu que de
moi, il fallait le voir ; or, puisque ce ne pouvait être avec les yeux du corps,
il y avait donc un lien mystérieux, invisible, qui rattachait la somnambule
aux personnes et aux choses absentes et qu'elle n'avait jamais vues ; il y
avait donc quelque chose en dehors de la matière ; que pouvait être ce
quelque chose, si ce n'est ce qu'on appelle l'âme, l'être intelligent dont le
corps n'est que l'enveloppe, mais dont l'action s'étend bien au-delà de notre
sphère d'activité ? » Aujourd'hui M. Georges non seulement n'est plus
matérialiste, mais c'est un des adeptes les plus fervents et les plus zélés du
Spiritisme, ce dont il est doublement heureux, et par la confiance que lui
inspire maintenant l'avenir, et par le plaisir motivé qu'il trouve à faire le
bien.
Cette évocation, bien simple au premier abord, n'en est pas moins très
remarquable à plus d'un égard. Le caractère de M. Georges père se reflète
dans ces réponses brèves et sentencieuses qui étaient dans ses habitudes ; il
parlait peu, il ne disait jamais une parole inutile ; mais ce n'est plus le
sceptique qui parle : il reconnaît son erreur ; c'est son Esprit plus libre, plus
clairvoyant, qui peint l'unité et la puissance de Dieu par ces admirables
paroles : Lui seul est son égal ; c'est celui qui, de son vivant, rapportait tout
à la matière, et qui dit maintenant : Le corps n'est rien, l'Esprit est tout ; et
cette autre phrase sublime : Vois-tu la nuit ce que tu vois le jour ? Pour
l'observateur attentif tout a une portée, et c'est ainsi qu'il trouve à chaque
pas la confirmation des grandes vérités enseignées par les Esprits.
_______
Les médiums jugés.
Les antagonistes de la doctrine spirite se sont emparés avec empressement
d'un article publié par le Scientific american du 11 juillet dernier, sous le
titre de : Les Médiums jugés. Plusieurs journaux français l'ont reproduit
comme un argument sans réplique ; nous le reproduisons nous-même, en
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le faisant suivre de quelques observations qui en montreront la valeur.
« Il y a quelque temps, une offre de 500 dollars (2,500 fr.) avait été faite,
par l'intermédiaire du Boston Courier, à toute personne qui, en présence et
à la satisfaction d'un certain nombre de professeurs de l'Université de
Cambridge, reproduirait quelques-uns de ces phénomènes mystérieux que
les Spiritualistes disent communément avoir été produits par l'intermédiaire
des agents appelés médiums.
» Le défi fut accepté par le docteur Gardner, et par plusieurs personnes
qui se vantaient d'être en communication avec les Esprits. Les concurrents
se réunirent dans les bâtiments d'Albion, à Boston, la dernière semaine de
juin, tout prêts à faire la preuve de leur puissance surnaturelle. Parmi eux
on remarquait les jeunes filles Fox, devenues si célèbres par leur supériorité
en ce genre. La commission chargée d'examiner les prétentions des
aspirants au prix se composait des professeurs Pierce, Agassiz, Gould et
Horsford, de Cambridge, tous quatre savants très distingués. Les essais
spiritualistes durèrent plusieurs jours ; jamais les médiums n'avaient trouvé
une plus belle occasion de mettre en évidence leur talent ou leur
inspiration ; mais, comme les prêtres de Baal aux jours d'Elie, ils
invoquèrent en vain leurs divinités, ainsi que le prouve le passage suivant
du rapport de la commission :
« La commission déclare que le docteur Gardner, n'ayant pas réussi à lui
présenter un agent ou médium qui révélât le mot confié aux Esprits dans
une chambre voisine ; qui lût le mot anglais écrit à l'intérieur d'un livre ou
sur une feuille de papier pliée ; qui répondît à une question que les
intelligences supérieures peuvent seules savoir ; qui fît résonner un piano
sans le toucher ou avancer une table d'un pied sans l'impulsion des mains ;
s'étant montré impuissant à rendre la commission témoin d'un phénomène
que l'on pût, même en usant d'une interprétation large et bienveillante,
regarder comme l'équivalent des épreuves proposées ; d'un phénomène
exigeant pour sa production l'intervention d'un Esprit, supposant ou
impliquant du moins cette intervention ; d'un phénomène inconnu jusqu'ici
à la science ou dont la cause ne fût pas immédiatement assignable par la
commission, palpable pour elle, n'a aucun titre pour exiger du Courrier de
Boston la remise de la somme proposée de 2,500 fr. »
« L'expérience faite aux Etats-Unis à propos des médiums rappelle celle
que l'on fit, il y a une dizaine d'années, en France, pour ou contre les
somnambules lucides, c'est-à-dire magnétisés. L'Académie des sciences reçut
mission de décerner un prix de 2,500 fr. au sujet magnétique qui lirait les
yeux bandés. Tous les somnambules faisaient volontiers cet exercice dans
les salons ou sur les tréteaux ; ils lisaient dans des livres fermés et déchif-
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fraient toute une lettre en s'asseyant dessus ou en la posant bien pliée et
fermée sur leur ventre ; mais devant l'Académie on ne put rien lire du tout,
et le prix ne fut pas gagné. »
Cet essai prouve une fois de plus, de la part de nos antagonistes, leur
ignorance absolue des principes sur lesquels reposent les phénomènes des
manifestations spirites. C'est chez eux une idée fixe que ces phénomènes
doivent obéir à la volonté, et se produire avec la précision d'une
mécanique. Ils oublient totalement, ou, pour mieux dire, ils ne savent pas
que la cause de ces phénomènes est entièrement morale, et que les
intelligences qui en sont les premiers agents ne sont au caprice de qui que
ce soit, pas plus des médiums que d'autres personnes. Les Esprits agissent
quand il leur plaît, et devant qui il leur plaît ; c'est souvent quand on s'y
attend le moins que leur manifestation a lieu avec le plus d'énergie, et
quand on la sollicite qu'elle ne vient pas. Les Esprits ont des conditions
d'être qui nous sont inconnues ; ce qui est en dehors de la matière ne peut
être soumis au creuset de la matière. C'est donc s'égarer que de les juger à
notre point de vue. S'ils croient utile de se révéler par des signes
particuliers, ils le font ; mais ce n'est jamais à notre volonté, ni pour
satisfaire une vaine curiosité. Il faut, en outre, tenir compte d'une cause
bien connue qui éloigne les Esprits : c'est leur antipathie pour certaines
personnes, principalement pour celles qui, par des questions sur des choses
connues, veulent mettre leur perspicacité à l'épreuve. Quand une chose
existe, dit-on, ils doivent la savoir ; or, c'est précisément parce que la chose
est connue de vous, ou que vous avez les moyens de la vérifier vous-même,
qu'ils ne se donnent pas la peine de répondre ; cette suspicion les irrite et
l'on n'obtient rien de satisfaisant ; elle éloigne toujours les Esprits sérieux
qui ne parlent volontiers qu'aux personnes qui s'adressent à eux avec
confiance et sans arrière-pensée. N'en avons-nous pas tous les jours
l'exemple parmi nous ? Des hommes supérieurs, et qui ont conscience de
leur valeur, s'amuseraient-ils à répondre à toutes les sottes questions qui
tendraient à les soumettre à un examen comme des écoliers ? Que diraientils
si on leur disait : « Mais si vous ne répondez pas, c'est que vous ne
savez pas ? » Ils vous tourneraient le dos : c'est ce que font les Esprits.
S'il en est ainsi, direz-vous, quel moyen avons-nous de nous convaincre ?
Dans l'intérêt même de la doctrine des Esprits, ne doivent-ils pas désirer faire
des prosélytes ? Nous répondrons que c'est avoir bien de l'orgueil de se
croire indispensable au succès d'une cause ; or les Esprits n'aiment pas les
orgueilleux. Ils convainquent ceux qu'ils veulent ; quant à ceux qui croient à
leur importance personnelle, ils leur prouvent le cas qu'ils en font en ne les
écoutant pas. Voilà, du reste, leur réponse à deux questions sur ce sujet :
- 24 -
Peut-on demander aux Esprits des signes matériels comme preuve de leur
existence et de leur puissance ? Rép. « On peut sans doute provoquer
certaines manifestations, mais tout le monde n'est pas apte à cela, et
souvent ce que vous demandez, vous ne l'obtenez pas ; ils ne sont pas au
caprice des hommes. »
Mais lorsqu'une personne demande ces signes pour se convaincre, n'y
aurait-il pas utilité à la satisfaire, puisque ce serait un adepte de plus ? Rép.
« Les Esprits ne font que ce qu'ils veulent et ce qui leur est permis. En vous
parlant et en répondant à vos questions, ils attestent leur présence : cela
doit suffire à l'homme sérieux qui cherche la vérité dans la parole. »
Des scribes et des pharisiens dirent à Jésus : Maître, nous voudrions bien
que vous nous fissiez voir quelque prodige. Jésus répondit : « Cette race
méchante et adultère demande un prodige, et on ne lui en donnera point
d'autre que celui de Jonas » (saint Matthieu).
Nous ajouterons encore que c'est bien peu connaître la nature et la cause
des manifestations que de croire les exciter par une prime quelconque. Les
Esprits méprisent la cupidité autant que l'orgueil et l'égoïsme. Et cette seule
condition peut être pour eux un motif de s'abstenir de se manifester. Sachez
donc que vous obtiendrez cent fois plus d'un médium désintéressé que de
celui qui est mû par l'appât du gain, et qu'un million ne ferait pas faire ce
qui ne doit pas être. Si nous nous étonnons d'une chose, c'est qu'il se soit
trouvé des médiums capables de se soumettre à une épreuve qui avait pour
enjeu une somme d'argent.
_______
Visions.
- On lit dans le Courrier de Lyon :
« Dans la nuit du 27 au 28 août 1857, un cas singulier de vision intuitive
s'est produit à la Croix-Rousse, dans les circonstances suivantes :
» Il y a trois mois environ, les époux B..., honnêtes ouvriers tisseurs, mus
par un sentiment de louable commisération, recueillaient chez eux, en
qualité de domestique, une jeune fille un peu idiote et qui habite les
environs de Bourgoing.
» Dimanche dernier, entre deux et trois heures du matin, les époux B...
furent réveillés en sursaut par les cris perçants poussés par leur domestique,
qui couchait sur une soupente contiguë à leur chambre.
» Madame B..., allumant une lampe, monta sur la soupente et trouva sa
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domestique qui, fondant en larmes, et dans un état d'exaltation d'esprit difficile à
décrire, appelait, en se tordant les bras dans d'affreuses convulsions, sa
mère qu'elle venait de voir mourir, disait-elle, devant ses yeux.
» Après avoir de son mieux consolé la jeune fille, Madame B… regagna
sa chambre. Cet incident était presque oublié, lorsque hier mardi, dans
l'après-midi, un facteur de la poste remit à M. B... une lettre du tuteur de la
jeune fille, qui apprenait à cette dernière que, dans la nuit de dimanche à
lundi, entre deux et trois heures du matin, sa mère était morte des suites
d'une chute qu'elle avait faite en tombant du haut d'une échelle.
» La pauvre idiote est partie hier matin même pour Bourgoing,
accompagnée de M. B…, son patron, pour y recueillir la part de succession
qui lui revient dans l'héritage de sa mère, dont elle avait si tristement vu en
songe la fin déplorable. »
Les faits de cette nature ne sont pas rares, et nous aurons souvent
occasion d'en rapporter, dont l'authenticité ne saurait être contestée. Ils se
produisent quelquefois pendant le sommeil, dans l'état de rêve ; or, comme
les rêves ne sont autre chose qu'un état de somnambulisme naturel
incomplet, nous désignerons les visions qui ont lieu dans cet état sous le
nom de visions somnambuliques, pour les distinguer de celles qui ont lieu à
l'état de veille et que nous appellerons visions par double vue. Nous
appellerons enfin visions extatiques celles qui ont lieu dans l'extase ; elles
ont généralement pour objet les êtres et les choses du monde incorporel. Le
fait suivant appartient à la seconde catégorie.
Un armateur de notre connaissance, habitant Paris, nous racontait il y a
peu de jours ce qui suit : « Au mois d'avril dernier, étant un peu souffrant,
je fus me promener aux Tuileries avec mon associé. Il faisait un temps
superbe ; le jardin était rempli de monde. Tout à coup la foule disparaît à
mes yeux ; je ne sens plus mon corps, je suis comme transporté, et je vois
distinctement un navire entrant dans le port du Havre. Je le reconnais pour
la Clémence, que nous attendions des Antilles ; je le vis s'amarrer au quai,
distinguant clairement les mâts, les voiles, les matelots et tous les plus
minutieux détails, comme si j'étais sur les lieux. Je dis alors à mon
compagnon : « Voilà la Clémence qui arrive ; nous en recevrons la
nouvelle aujourd'hui même ; sa traversée a été heureuse. » Rentré chez moi,
on me remit une dépêche télégraphique. Avant d'en prendre connaissance,
je dis : « C'est l'annonce de l'arrivée de la Clémence, qui est rentrée au
Havre à trois heures. » La dépêche confirmait, en effet, cette entrée à
l'heure même où je l'avais vue aux Tuileries. »
Lorsque les visions ont pour objet les êtres du monde incorporel, on pourrait,
avec quelque apparence de raison, les mettre sur le compte de l'imagination, et
les qualifier d'hallucinations, parce que rien ne peut en démontrer
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l'exactitude ; mais dans les deux faits que nous venons de rapporter, c'est la
réalité la plus matérielle et la plus positive qui est apparue. Nous défions
tous les physiologistes et tous les philosophes de nous les expliquer par les
systèmes ordinaires. La doctrine spirite peut seule en rendre compte par le
phénomène de l'émancipation de l'âme, qui, s'échappant momentanément
de ses langes matériels, se transporte hors de la sphère d'activité corporelle.
Dans le premier fait ci-dessus, il est probable que l'âme de la mère est
venue trouver sa fille pour l'avertir de sa mort ; mais, dans le second, il est
certain que ce n'est pas le navire qui est venu trouver l'armateur aux
Tuileries ; il faut donc que ce soit l'âme de celui-ci qui soit allée le trouver
au Havre.
_______
Reconnaissance de l'existence des Esprits
et de leurs manifestations.
Si les premières manifestations spirites ont fait de nombreux adeptes,
elles ont rencontré non seulement beaucoup d'incrédules, mais des
adversaires acharnés, et souvent même intéressés à leur discrédit.
Aujourd'hui les faits ont parlé si haut que force demeure à l'évidence, et s'il
y a encore des incrédules systématiques, nous pouvons leur prédire avec
certitude que peu d'années ne se passeront pas sans qu'il en soit des Esprits
comme de la plupart des découvertes qui ont été combattues à outrance ou
regardées comme des utopies par ceux mêmes que leur savoir aurait dû
rendre moins sceptiques en ce qui touche le progrès. Déjà nous voyons bien
des gens, parmi ceux qui n'ont pas été à même d'approfondir ces étranges
phénomènes, convenir que notre siècle est si fécond en choses
extraordinaires, et que la nature a tant de ressources inconnues, qu'il y
aurait plus que de la légèreté à nier la possibilité de ce que l'on ne
comprend pas. Ceux-là font preuve de sagesse. Voici, en attendant, une
autorité qui ne saurait être suspecte de se prêter légèrement à une
mystification, c'est un des principaux journaux ecclésiastiques de Rome, la
Civilta Cattolica. Nous reproduisons ci-après un article que ce journal
publia au mois du mars dernier, et l'on verra qu'il serait difficile de prouver
l'existence et la manifestation des Esprits par des arguments plus péremptoires.
Il est vrai que nous différons avec lui sur la nature des Esprits ; il n'en admet
que de mauvais, tandis que nous en admettons de bons et de mauvais : c'est
un point que nous traiterons plus tard avec tous les développements
nécessaires. La reconnaissance des manifestations spirites par
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une autorité aussi grave et aussi respectable est un point capital ; reste donc
à les juger : c'est ce que nous ferons dans le prochain numéro. L'Univers,
en reproduisant cet article, le fait précéder des sages réflexions suivantes :
« A l'occasion d'un ouvrage publié à Ferrare, sur la pratique du
Magnétisme animal, nous parlions dernièrement à nos lecteurs des savants
articles qui venaient de paraître dans la Civilta Cattolica, de Rome, sur la
Nécromancie moderne, nous réservant de les leur faire plus amplement
connaître. Nous donnons aujourd'hui le dernier de ces articles, qui contient
en quelques pages les conclusions de la revue romaine. Outre l'intérêt qui
s'attache naturellement à ces matières et la confiance que doit inspirer un
travail publié par la Civilta, l'opportunité particulière de la question en ce
moment nous dispense d'appeler l'attention sur un sujet que beaucoup de
personnes ont traité en théorie et en pratique d'une manière trop peu
sérieuse, en dépit de cette règle de vulgaire prudence qui veut que plus les
faits sont extraordinaires, plus on procède avec circonspection. »
Voici cet article : « De toutes les théories qu'on a mises en avant pour
expliquer naturellement les divers phénomènes connus sous le nom de
spiritualisme américain, il n'en est pas une seule qui atteigne le but, et
encore moins qui parvienne à donner raison de tous ces phénomènes. Si
l'une ou l'autre de ces hypothèses suffit à en expliquer quelques-uns, il en
restera toujours beaucoup qui demeureront inexpliqués et inexplicables. La
supercherie, le mensonge, l'exagération, les hallucinations doivent
assurément avoir une large part dans les faits que l'on rapporte ; mais après
avoir fait ce décompte, il en reste encore une masse telle que, pour en nier
la réalité, il faudrait refuser toute créance à l'autorité des sens et du
témoignage humain. Parmi les faits en question, un certain nombre peuvent
s'expliquer à l'aide de la théorie mécanique ou mécanico-physiologique ;
mais il en est une partie, et c'est de beaucoup la plus considérable, qui ne
peut en aucune manière se prêter à une explication de ce genre. A cet ordre
de faits se rattachent tous les phénomènes dans lesquels les effets obtenus
dépassent évidemment l'intensité de la force motrice qui devrait, dit-on, les
produire. Tels sont : 1° les mouvements, les soubresauts violents de masses
pesantes et solidement équilibrées, à la simple pression, au seul
attouchement des mains ; 2° les effets et les mouvements qui se produisent
sans aucun contact, par conséquent sans aucune impulsion mécanique soit
immédiate, soit médiate ; et enfin ces autres effets qui sont de nature à
manifester en qui les produit une intelligence et une volonté distinctes de
celles des expérimentateurs. Pour rendre raison de ces trois ordres de faits
divers, nous avons encore la théorie du magnétisme ; mais quelque larges
concessions qu'on soit disposé à lui faire, et en admettant même
les yeux fermés, toutes les hypothèses gratuites sur
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lesquelles elle se fonde, toutes les erreurs et les absurdités dont elle est
pleine, et les facultés miraculeuses attribuées par elle à la volonté humaine,
au fluide nerveux, à d'autres agents magnétiques quelconques, cette théorie
ne pourra jamais, à l'aide de ses principes, expliquer comment une table
magnétisée par un médium manifeste dans ses mouvements une intelligence
et une volonté propres, c'est-à-dire distinctes de celles du médium, et qui
parfois sont contraires et supérieures à l'intelligence, à la volonté de celuici.
» Comment rendre raison de pareils phénomènes ? Voudrons-nous
recourir, nous aussi, à je ne sais quelles causes occultes, quelles forces
encore inconnues de la nature ? à des explications nouvelles de certaines
facultés, de certaines lois qui jusqu'à présent étaient demeurées inertes et
comme endormies au sein de la création ! Autant vaudrait confesser
ouvertement notre ignorance et envoyer le problème grossir le nombre de
tant d'énigmes dont le pauvre esprit humain n'a pu jusqu'à présent et ne
pourra jamais trouver le mot. Du reste, nous n'hésitons pas, pour notre
compte, à confesser notre ignorance à l'égard de plusieurs des phénomènes
en question, dont la nature est si équivoque et si obscure, que le parti le
plus sage nous paraît être de ne pas chercher à les expliquer. En revanche,
il en est d'autres pour lesquels il ne nous paraît pas difficile de trouver la
solution ; il est vrai qu'il est impossible de la chercher dans les causes
naturelles ; mais pourquoi alors hésiterions-nous à la demander à ces
causes qui appartiennent à l'ordre surnaturel ? Peut-être en serions-nous
détournés par les objections que nous opposent les sceptiques et ceux qui,
niant cet ordre surnaturel, nous disent qu'on ne peut définir jusqu'où
s'étendent les forces de la nature, que le champ qui reste à découvrir aux
sciences physiques n'a point de limites, que nul ne sait assez bien quelles
sont les bornes de l'ordre naturel pour pouvoir indiquer avec précision le
point où finit celui-ci et où commence l'autre. La réponse à une pareille
objection nous paraît facile : en admettant qu'on ne puisse déterminer d'une
manière précise le point de division de ces deux ordres opposés, l'ordre
naturel et l'ordre surnaturel, il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse jamais définir
avec certitude si tel effet donné appartient à l'un ou à l'autre de ces ordres.
Qui peut, dans l'arc-en-ciel, distinguer le point précis où finit une des
couleurs et où commence la couleur suivante ? Qui peut fixer l'instant exact
où finit le jour et où commence la nuit ? Et cependant il ne se trouve pas un
homme assez borné pour en conclure qu'on ne puisse pas savoir si telle
zone de l'arc-en-ciel est rouge ou jaune, si à telle heure il fait jour ou nuit.
Qui ne voit que pour connaître la nature d'un fait, il n'est aucunement
nécessaire de passer par la limite où commence, où finit la catégorie à
laquelle il appartient, et qu'il suffit de constater s'il a les caractères qui sont
propres à cette catégorie.
- 29 -
» Appliquons cette remarque si simple à la question présente : nous ne
pouvons dire jusqu'où vont les forces de la nature ; mais néanmoins, un fait
étant donné, nous pouvons souvent, d'après ses caractères certains,
prononcer avec certitude qu'il appartient à l'ordre surnaturel. Et pour ne pas
sortir de notre problème, parmi les phénomènes des tables parlantes, il en
est plusieurs qui, selon nous, manifestent ces caractères de la manière la
plus évidente ; tels sont ceux dans lesquels l'agent qui remue les tables agit
comme cause intelligente et libre, en même temps qu'il montre une
intelligence et une volonté qui lui sont propres, c'est-à-dire supérieures ou
contraires à l'intelligence et à la volonté des médiums, des
expérimentateurs, des assistants ; distinctes, en un mot, de celles-ci, quel
que puisse être le mode qui atteste cette distinction. En des cas semblables
on est bien forcé, quoi qu'on en ait, d'admettre que cet agent est un Esprit et
n'est pas un esprit humain, et que dès lors il est en dehors de cet ordre, de
ces causes que nous avons coutume d'appeler naturelles, de celles, disons
nous, qui n'outrepassent pas les forces de l'homme.
» Tels sont précisément les phénomènes qui, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, ont résisté à toute autre théorie fondée sur les principes purement
naturels, tandis que dans la nôtre ils trouvent leur explication la plus facile
et la plus claire, puisque chacun sait que la puissance des Esprits sur la
matière dépasse de beaucoup les forces de l'homme ; et puisqu'il n'y a pas
d'effet merveilleux, parmi ceux que l'on cite de la nécromancie moderne,
qui ne puisse être attribué à leur action.
» Nous savons très bien qu'en nous voyant mettre ici les Esprits en scène,
plus d'un lecteur sourira de pitié. Sans parler de ces gens qui, en vrais
matérialistes, ne croient point à l'existence des Esprits et rejettent comme
une fable tout ce qui n'est pas matière pondérable et palpable, non plus que
de ceux qui, tout en admettant qu'il existe des Esprits, leur refusent toute
influence, toute intervention en ce qui touche notre monde ; il est, de nos
jours, beaucoup d'hommes qui, tout en accordant aux Esprits ce qu'aucun
bon catholique ne saurait leur refuser, à savoir l'existence et la faculté
d'intervenir dans les faits de la vie humaine d'une manière occulte ou
patente, ordinaire ou extraordinaire, semblent démentir néanmoins leur foi
dans la pratique, et regarder comme une honte, comme un excès de
crédulité, comme une superstition de vieille femme, d'admettre l'action de
ces mêmes Esprits dans certains cas spéciaux, se contentant de ne pas la
nier en thèse générale. Et, à dire vrai, depuis un siècle, on s'est tant moqué
de la simplicité du moyen âge, en l'accusant de voir partout des Esprits, des
maléfices et des sorciers, et on a tant déclamé à ce sujet, que ce n'est pas
merveille si tant de têtes faibles, qui veulent paraître fortes,
éprouvent désormais de la répugnance et comme
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une sorte de honte à croire à l'intervention des Esprits. Mais cet excès
d'incrédulité n'est en rien moins déraisonnable que n'a pu l'être à d'autres
époques l'excès contraire, et si, en pareille matière, trop croire mène à des
superstitions vaines, ne vouloir rien admettre, en revanche, va droit à
l'impiété du naturalisme. L'homme sage, le chrétien prudent, doivent donc
éviter également ces deux extrêmes et se tenir fermes sur la ligne
intermédiaire : car c'est là que se trouvent la vérité et la vertu. Maintenant,
dans cette question des tables parlantes, de quel côté une foi prudente nous
fera-t-elle incliner ?
» La première, la plus sage des règles que nous impose cette prudence,
nous enseigne que pour expliquer les phénomènes qui offrent un caractère
extraordinaire, on ne doit avoir recours aux causes surnaturelles qu'autant
que celles qui appartiennent à l'ordre naturel ne suffisent pas à en rendre
compte. D'où suit, en revanche, l'obligation d'admettre les premières,
lorsque les secondes sont insuffisantes. Et c'est là justement notre cas ; en
effet, parmi les phénomènes dont nous parlons, il en est dont aucune
théorie, aucune cause purement naturelle ne saurait rendre raison. Il est
donc non seulement prudent, mais encore nécessaire d'en chercher
l'explication dans l'ordre surnaturel, ou, en d'autres termes, de les attribuer
à de purs Esprits, puisque, en dehors et au-dessus de la nature, il n'existe
pas d'autre cause possible.
» Voici une seconde règle, un critérium infaillible pour prononcer, au
sujet d'un fait quelconque, s'il appartient à l'ordre naturel ou surnaturel :
c'est d'en bien examiner les caractères, et de déterminer d'après eux la
nature de la cause qui l'a produit. Or, les faits de ce genre les plus
merveilleux, ceux que ne peut expliquer aucune autre théorie, offrent des
caractères tels, qu'ils démontrent une cause, non seulement intelligente et
libre, mais encore douée d'une intelligence et d'une volonté qui n'ont rien
d'humain ; donc cette cause ne peut être qu'un pur Esprit.
» Ainsi, par deux voies, l'une indirecte et négative, qui procède par
exclusion, l'autre directe et positive, en ce qu'elle est fondée sur la nature
même des faits observés, nous arrivons à cette même conclusion, savoir :
que parmi les phénomènes de la nécromancie moderne, il est au moins une
catégorie de faits qui, sans nul doute, sont produits par des Esprits. Nous
sommes conduits à cette conclusion par un raisonnement si simple, si
naturel, que loin de craindre, en l'acceptant, de céder à une imprudente
crédulité, nous croirions au contraire faire preuve, en refusant de l'admettre,
d'une faiblesse et d'une incohérence d'esprit inexcusables. Pour confirmer
notre assertion, les arguments ne nous feraient pas défaut ; mais l'espace et le
temps nous manquent pour les développer ici. Ce que nous avons dit jus-
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qu'à présent suffit pleinement, et peut se résumer dans les quatre
propositions suivantes :
» 1° Entre les phénomènes en question, la part une fois faite à ce qu'on
peut raisonnablement attribuer à l'imposture, aux hallucinations et aux
exagérations, il en existe encore un grand nombre dont on ne peut mettre en
doute la réalité sans violer toutes les lois d'une saine critique.
» 2° Toutes les théories naturelles que nous avons exposées et discutées
plus haut sont impuissantes à donner une explication satisfaisante de tous
ces faits. Si elles en expliquent quelques-uns, elles en laissent un plus
grand nombre (et ce sont les plus difficiles) totalement inexpliqués et
inexplicables.
» 3° Les phénomènes de ce dernier ordre, impliquant l'action d'une cause
intelligente autre que l'homme, ne peuvent s'expliquer que par
l'intervention des Esprits, quel que soit d'ailleurs le caractère de ces Esprits,
question qui nous occupera tout à l'heure.
» 4° Tous ces fruits peuvent se diviser en quatre catégories : beaucoup
d'entre eux doivent être rejetés ou comme faux ou comme produits par la
supercherie ; quant aux autres, les plus simples, les plus faciles à concevoir,
tels que les tables tournantes, admettent en certaines circonstances une
explication purement naturelle ; celle, par exemple, d'une impulsion
mécanique ; une troisième classe se compose de phénomènes plus
extraordinaires et plus mystérieux, sur la nature desquels on reste dans le
doute, car, bien qu'ils semblent dépasser les forces de la nature, ils ne
présentent pas néanmoins des caractères tels qu'on doive évidemment
recourir, pour les expliquer, à une cause surnaturelle. Nous rangeons enfin
dans la quatrième catégorie les faits qui, offrant d'une manière évidente ces
caractères, doivent être attribués à l'opération invisible de purs Esprits.
» Mais ces Esprits, quels sont-ils ? Sont-ce de bons ou de mauvais
Esprits ? des anges ou des démons ? des âmes bienheureuses ou des âmes
réprouvées ? La réponse à cette dernière partie de notre problème ne saurait
être douteuse, pour peu que l'on considère, d'une part, la nature de ces
divers Esprits, de l'autre, le caractère de leurs manifestations. C'est ce qu'il
nous reste à faire voir. »
_______
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Histoire de Jeanne d'Arc
Dictée par elle-même à mademoiselle Ermance Dufaux.
C'est une question que l'on nous a bien souvent posée, de savoir si les
Esprits, qui répondent avec plus ou moins de précision aux demandes qu'on
leur adresse, pourraient faire un travail de longue haleine. La preuve en est
dans l'ouvrage dont nous parlons ; car ici ce n'est plus une série de
demandes et de réponses, c'est une narration complète et suivie comme
aurait pu le faire un historien, et contenant une foule de détails peu ou point
connus sur la vie de l'héroïne. A ceux qui pourraient croire que
mademoiselle Dufaux s'est inspirée de ses connaissances personnelles,
nous répondrions qu'elle a écrit ce livre à l'âge de quatorze ans ; qu'elle
avait reçu l'instruction que reçoivent toutes les jeunes personnes de bonne
famille, élevées avec soin, mais qu'eût-elle une mémoire phénoménale, ce
n'est pas dans les livres classiques qu'on peut puiser des documents intimes
que l'on trouverait peut-être difficilement dans les archives du temps. Les
incrédules, nous le savons, auront toujours mille objections à faire ; mais
pour nous, qui avons vu le médium à l'œuvre, l'origine du livre ne saurait
faire aucun doute.
Bien que la faculté de mademoiselle Dufaux se prête à l'évocation de tout
Esprit quelconque, ce dont nous avons acquis la preuve par nous-même
dans les communications personnelles qu'elle nous a transmises, sa
spécialité est l'histoire. Elle a écrit de la même manière celle de Louis XI et
celle de Charles VIII, qui seront publiées comme celle de Jeanne d'Arc. Il
s'est présenté chez elle un phénomène assez curieux. Elle était, dans le
principe, très bon médium psychographe, écrivant avec une grande facilité ;
peu à peu elle est devenue médium parlant, et à mesure que cette nouvelle
faculté s'est développée, la première s'est affaiblie ; aujourd'hui elle écrit
peu ou très difficilement ; mais ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'en parlant
elle a besoin d'avoir un crayon à la main faisant le simulacre d'écrire ; il
faut une tierce personne pour recueillir ses paroles, comme celles de la
Sibylle. De même que tous les médiums favorisés des bons Esprits, elle n'a
jamais eu que des communications d'un ordre élevé.
Nous aurons occasion de revenir sur l'histoire de Jeanne d'Arc pour
expliquer les faits de sa vie relatifs à ses rapports avec le monde invisible,
et nous citerons ce qu'elle a dicté à son interprète de plus remarquable à ce
sujet. (1 vol. in-12, 3 fr.; Dentu, Palais-Royal.)
_______
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Le Livre des Esprits2
CONTENANT
LES PRINCIPES DE LA DOCTRINE SPIRITE
Sur la nature des êtres du monde incorporel, leurs manifestations et leurs rapports avec les
Hommes, les lois morales, la vie présente, la vie future et l'avenir de l'humanité.
ÉCRIT SOUS LA DICTÉE ET PUBLIÉ PAR L'ORDRE D'ESPRITS SUPÉRIEURS,
Par ALLAN KARDEC.
_______
Cet ouvrage, ainsi que l'indique son titre, n'est point une doctrine
personnelle : c'est le résultat de l'enseignement direct des Esprits eux-mêmes sur
les mystères du monde où nous serons un jour, et sur toutes les questions qui
intéressent l'humanité ; ils nous donnent en quelque sorte le code de la vie en
nous traçant la route du bonheur à venir. Ce livre n'étant point le fruit de nos
propres idées, puisque sur beaucoup de points importants nous avions une
manière de voir toute différente, notre modestie n'aurait point à souffrir de nos
éloges ; nous aimons mieux cependant laisser parler ceux qui sont tout à fait
désintéressés dans la question.
Le Courrier de Paris du 11 juillet 1857 contenait sur ce livre l'article suivant :
LA DOCTRINE SPIRITE.
L'éditeur Dentu vient de publier, il y a peu de temps, un ouvrage fort
remarquable ; nous allions dire fort curieux, mais il y a de ces choses qui
repoussent toute qualification banale.
Le Livre des Esprits, de M. Allan Kardec, est une page nouvelle du grand
livre lui-même de l'infini, et nous sommes persuadé qu'on mettra un signet à
cette page. Nous serions désolé qu'on crût que nous venons faire ici une réclame
bibliographique ; si nous pouvions supposer qu'il en fût ainsi, nous briserions
notre plume immédiatement. Nous ne connaissons nullement l'auteur, mais nous
avouons hautement que nous serions heureux de le connaître. Celui qui écrivit
l'introduction placée en tête du Livre des Esprits doit avoir l'âme ouverte à tous
les nobles sentiments.
Pour qu'on ne puisse pas d'ailleurs suspecter notre bonne foi et nous accuser
de parti pris, nous dirons en toute sincérité que nous n'avons jamais fait une
étude approfondie des questions surnaturelles. Seulement, si les faits qui se sont
produits nous ont étonné, ils ne nous ont, du moins, jamais fait hausser les
épaules. Nous sommes un peu de ces gens qu'on appelle rêveurs, parce
1 vol. in-8° à 2 col., 3 fr.; chez Dentu, Palais-Royal, et au Bureau du journal, rue et passage
Sainte-Anne, 59 (anciennement rue des Martyrs, n° 8).
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qu'ils ne pensent pas tout à fait comme tout le monde. A vingt lieues de Paris, le
soir, sous les grands arbres, quand nous n'avions autour de nous que quelques
chaumières disséminées, nous avons naturellement pensé à toute autre chose
qu'à la Bourse, au macadam des boulevards ou aux courses de Longchamp.
Nous nous sommes demandé bien souvent, et cela longtemps avant d'avoir
entendu parler des médiums, ce qui se passait dans ce qu'on est convenu
d'appeler là-haut. Nous avons même ébauché jadis une théorie sur les mondes
invisibles, que nous avions soigneusement gardée pour nous, et que nous avons
été bien heureux de retrouver presque tout entière dans le livre de M. Allan
Kardec.
A tous les déshérités de la terre, à tous ceux qui marchent ou qui tombent en
arrosant de leurs larmes la poussière du chemin, nous dirons : Lisez le Livre des
Esprits, cela vous rendra plus forts. Aux heureux aussi, à ceux qui ne
rencontrent soir leur route que les acclamations de la foule ou les sourires de la
fortune, nous dirons : Etudiez-le, il vous rendra meilleurs.
Le corps de l'ouvrage, dit M. Allan Kardec, doit être revendiqué tout entier
par les Esprits qui l'ont dicté. Il est admirablement classé par demandes et par
réponses. Ces dernières sont quelquefois tout bonnement sublimes : cela ne
nous surprend pas ; mais n'a-t-il pas fallu un grand mérite à qui sut les
provoquer ?
Nous défions le plus incrédule de rire en lisant ce livre dans le silence et la
solitude. Tout le monde honorera l'homme qui en a écrit la préface.
La doctrine se résume en deux mots : Ne faites pas aux autres ce que vous ne
voudriez pas qu'on vous fît. Nous sommes fâché que M. Allan Kardec n'ait pas
ajouté : et faites aux autres ce que vous voudriez qui vous fût fait. Le livre, du
reste, le dit clairement, et d'ailleurs la doctrine ne serait pas complète sans cela.
Il ne suffit pas de ne jamais faire de mal, il faut aussi faire le bien. Si vous n'êtes
qu'un honnête homme, vous n'avez rempli que la moitié de votre devoir. Vous
êtes un atome imperceptible de cette grande machine qu'on appelle le monde, et
où rien ne doit être inutile. Ne nous dites pas surtout qu'on peut être utile sans
faire le bien ; nous nous verrions forcé de vous riposter par un volume.
En lisant les admirables réponses des Esprits dans l'ouvrage de M. Kardec,
nous nous sommes dit qu'il y aurait là un beau livre à écrire. Nous avons bien
vite reconnu que nous nous étions trompé : le livre est tout fait. On ne pourrait
que le gâter en cherchant à le compléter.
Etes-vous homme d'étude et possédez-vous la bonne foi qui ne demande qu'à
s'instruire ? Lisez le livre premier sur la doctrine spirite.
Etes-vous rangé dans la classe des gens qui ne s'occupent que d'eux-mèmes,
font, comme on dit, leurs petites affaires tout tranquillement et ne voient rien
autour de leurs intérêts ? Lisez les Lois morales.
- 35 -
Le malheur vous poursuit-il avec acharnement, et le doute vous entoure-t-il
parfois de son étreinte glacée ? Etudiez le livre troisième : Espérances et
G. DU CHALARD.
Bordeaux, le 25 avril 1857.
Consolations.
Vous tous qui avez de nobles pensées au cœur et qui croyez au bien, lien le
livre tout entier.
S'il se trouvait quelqu'un qui trouvât là-dedans matière à plaisanteries, nous le
plaindrions sincèrement.
Parmi les nombreuses lettres qui nous ont été adressées depuis la
publication du Livre des Esprits, nous n'en citerons que deux, parce qu'elles
résument en quelque sorte l'impression que ce livre a produite, et le but
essentiellement moral des principes qu'il renferme.
MONSIEUR,
Vous avez mis ma patience à une bien grande épreuve par le retard apporté dans la
publication du Livre des Esprits, annoncé depuis si longtemps ; heureusement je n'ai pas
perdu pour attendre, car il dépasse toutes les idées que j'avais pu m'en former d'après le
prospectus. Vous peindre l'effet qu'il a produit en moi serait impossible : je suis comme un
homme sorti de l'obscurité ; il me semble qu'une porte fermée jusqu'à ce jour vient d'être
subitement ouverte ; mes idées ont grandi en quelques heures ! Oh ! combien l'humanité et
toutes ses misérables préoccupations me semblent mesquines et puériles auprès de cet avenir,
dont je ne doutais pas, mais qui était pour moi tellement obscurci par les préjugés que j'y
songeais à peine ! Grâce à l'enseignement des Esprits, il se présente sous une forme définie,
saisissable, mais grande, belle, et en harmonie avec la majesté du Créateur. Quiconque lira,
comme moi, ce livre en le méditant, y trouvera des trésors inépuisables de consolations, car il
embrasse toutes les phases de l'existence. J'ai fait, dans ma vie, des pertes qui m'ont vivement
affecté ; aujourd'hui elles ne me laissent aucun regret, et toute ma préoccupation est
d'employer utilement mon temps et mes facultés pour hâter mon avancement, car le bien a
maintenant un but pour moi, et je comprends qu'une vie inutile est une vie d'égoïste qui ne
peut nous faire faire un pas dans la vie à venir.
Si tous les hommes qui pensent comme vous et moi, et vous en trouverez beaucoup, je
l'espère pour l'honneur de l'humanité, pouvaient s'entendre, se réunir, agir de concert, quelle
puissance n'auraient-ils pas pour hâter cette régénération qui nous est annoncée ! Lorsque
j'irai à Paris, j'aurai l'honneur de vous voir, et si ce n'est pas abuser de vos moments, je vous
demanderai quelques développements sur certains passages, et quelques conseils sur
l'application des lois morales à des circonstances qui me sont personnelles. Recevez en
attendant, je vous prie, monsieur, l'expression de toute ma reconnaissance, car vous m'avez
procuré un grand bien en me montrant la route du seul bonheur réel en ce monde, et peut-être
vous devrai-je, en outre, une meilleure place dans l'autre.
Votre tout dévoué.
MONSIEUR,
D…, capitaine en retraite.
Lyon, 4 juillet 1857.
Je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance sur la publication du Livre
des Esprits, que je suis après relire. Combien ce que vous nous faites savoir est consolant
pour notre pauvre humanité ! Je vous avoue que, pour ma part, je suis plus fort
et plus courageux à supporter les peines et les ennuis
- 36 -
attachés à ma pauvre existence. Je fais partager à plusieurs de mes amis les convictions que
j'ai puisées dans la lecture de votre ouvrage : ils en sont tous très heureux ; ils comprennent
maintenant les inégalités des positions dans la société et ne murmurent plus contre la
Providence ; l'espoir certain d'un avenir plus heureux, s'ils se comportent bien, les console et
leur donne du courage. Je voudrais, monsieur, vous être utile ; je ne suis qu'un pauvre enfant
du peuple qui s'est fait une petite position par son travail, mais qui manque d'instruction,
ayant été obligé de travailler bien jeune ; pourtant j'ai toujours bien aimé Dieu, et j'ai fait tout
ce que j'ai pu pour être utile à mes semblables ; c'est pour cela que je recherche tout ce qui
peut aider au bonheur de mes frères. Nous allons nous réunir plusieurs adeptes qui étions
épars ; nous ferons tous nos efforts pour vous seconder : vous avez levé l'étendard, c'est à
nous de vous suivre ; nous comptons sur votre appui et vos conseils.
Je suis, monsieur, si j'ose dire mon confrère, votre tout dévoué. - C…
On nous a souvent adressé des questions sur la manière dont nous avons obtenu les
communications qui font l'objet du Livre des Esprits. Nous résumons ici d'autant plus
volontiers les réponses que nous avons faites à ce sujet, que cela nous fournira l'occasion
d'accomplir un devoir de gratitude envers les personnes qui ont bien voulu nous prêter leur
concours.
Comme nous l'avons expliqué, les communications par coups frappés, autrement dit par la
typtologie, sont trop lentes et trop incomplètes pour un travail d'aussi longue haleine ; aussi
n'avons-nous jamais employé ce moyen : tout a été obtenu par l'écriture et par l'intermédiaire de
plusieurs médiums psychographes. Nous avons nous-même préparé les questions et coordonné
l'ensemble de l'ouvrage ; les réponses sont textuellement celles qui ont été données par les
Esprits ; la plupart ont été écrites sous nos yeux, quelques-unes sont puisées dans des
communications qui nous ont été adressées par des correspondants, ou que nous avons
recueillies partout où nous avons été à même de faire des études : les Esprits semblent à cet
effet multiplier à nos yeux les sujets d'observation.
Les premiers médiums qui ont concouru à notre travail sont mesdemoiselles B*** dont la
complaisance ne nous a jamais fait défaut : le livre a été écrit presque en entier par leur
entremise et en présence d'un nombreux auditoire qui assistait aux séances et y prenait le plus
vif intérêt. Plus tard, les Esprits en ont prescrit la révision complète dans des entretiens
particuliers, pour y faire toutes les additions et corrections qu'ils ont jugées nécessaires. Cette
partie essentielle du travail a été faite avec le concours de mademoiselle Japhet3, qui s'est
prêtée avec la plus grande complaisance et le plus complet désintéressement à toutes les
exigences des Esprits, car ce sont eux qui assignaient les jours et heures de leurs leçons. Le
désintéressement ne serait point ici un mérite particulier, puisque les Esprits réprouvent tout
trafic que l'on peut faire de leur présence ; mais mademoiselle Japhet, qui est également
somnambule fort remarquable, avait son temps utilement employé : elle a compris que c'est
également en faire un emploi profitable que de le consacrer à la propagation de la doctrine.
Quant à nous, nous avons déclaré dès le principe, et nous nous plaisons à le confirmer ici, que
nous n'avons jamais entendu faire du Livre des Esprits l'objet d'une spéculation, les produits
devant être appliqués à des choses d'utilité générale ; c'est pour cela que nous serons toujours
reconnaissant envers ceux qui s'associeront de cœur, et par amour du bien, à l'œuvre à laquelle
nous nous sommes consacré. ALLAN KARDEC.
Paris. - Typ. de COSSON et Comp., rue du Four-Saint-Germain, 43.
3 Rue Tiquetonne, 14.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
____________________________________________________
Différents ordres d'Esprits.
_______
Un point capital dans la doctrine spirite est celui des différences qui
existent entre les Esprits sous le double rapport intellectuel et moral ; leur
enseignement à cet égard n'a jamais varié ; mais il n'est pas moins essentiel
de savoir qu'ils n'appartiennent pas perpétuellement au même ordre, et que,
par conséquent, ces ordres ne constituent pas des espèces distinctes : ce
sont différents degrés de développement. Les Esprits suivent la marche
progressive de la nature ; ceux des ordres inférieurs sont encore imparfaits ;
ils atteignent les degrés supérieurs après s'être épurés ; ils avancent dans la
hiérarchie à mesure qu'ils acquièrent les qualités, l'expérience et les
connaissances qui leur manquent. L'enfant au berceau ne ressemble pas à
ce qu'il sera dans l'âge mûr, et pourtant c'est toujours le même être.
La classification des Esprits est basée sur le degré de leur avancement,
sur les qualités qu'ils ont acquises, et sur les imperfections dont ils ont
encore à se dépouiller. Cette classification, du reste, n'a rien d'absolu ;
chaque catégorie ne présente un caractère tranché que dans son
ensemble ; mais d'un degré à l'autre la transition est insensible, et, sur les
limites, la nuance s'efface comme dans les règnes de la nature, comme
dans les couleurs de l'arc-en-ciel, ou bien encore comme dans les
différentes périodes de la vie de l'homme. On peut donc former un plus ou
moins grand nombre de classes selon le point de vue sous lequel on
considère la chose. Il en est ici comme dans tous les systèmes de
classifications scientifiques ; ces systèmes peuvent être plus ou moins
complets, plus ou moins rationnels, plus ou moins commodes pour
l'intelligence, mais, quels qu'ils soient, ils ne changent rien au fond de la
science. Les Esprits interrogés sur ce point ont donc pu varier dans le
nombre des catégories, sans que cela tire à conséquence. On s'est armé de
cette contradiction apparente, sans réfléchir qu'ils n'attachent au-
- 38 -
cune importance à ce qui est purement de convention ; pour eux la pensée
est tout ; ils nous abandonnent la forme, le choix des termes, les
classifications, en un mot les systèmes.
Ajoutons encore cette considération que l'on ne doit jamais perdre de
vue, c'est que parmi les Esprits, aussi bien que parmi les hommes, il en est
de fort ignorants, et qu'on ne saurait trop se mettre en garde contre la
tendance à croire que tous doivent tout savoir parce qu'ils sont Esprits.
Toute classification exige de la méthode, de l'analyse, et la connaissance
approfondie du sujet. Or, dans le monde des Esprits, ceux qui ont des
connaissances bornées sont, comme ici-bas les ignorants, inhabiles à
embrasser un ensemble, à formuler un système ; ceux mêmes qui en sont
capables peuvent varier dans les détails selon leur point de vue, surtout
quand une division n'a rien d'absolu. Linnée, Jussieu, Tournefort, ont eu
chacun leur méthode, et la botanique n'a pas changé pour cela ; c'est qu'ils
n'ont inventé ni les plantes, ni leurs caractères ; ils ont observé les
analogies d'après lesquelles ils ont formé les groupes ou classes. C'est ainsi
que nous avons procédé ; nous n'avons inventé ni les Esprits ni leurs
caractères ; nous avons vu et observé, nous les avons jugés à leurs paroles
et à leurs actes, puis classés par similitudes ; c'est ce que chacun eût pu
faire à notre place.
Nous ne pouvons cependant revendiquer la totalité de ce travail comme
étant notre fait. Si le tableau que nous donnons ci-après n'a pas été
textuellement tracé par les Esprits, et si nous en avons l'initiative, tous les
éléments dont il se compose ont été puisés dans leurs enseignements ; il ne
nous restait plus qu'à en formuler la disposition matérielle.
Les Esprits admettent généralement trois catégories principales ou trois
grandes divisions. Dans la dernière, celle qui est au bas de l'échelle, sont
les Esprits imparfaits qui ont encore tous ou presque tous les degrés à
parcourir ; ils sont caractérisés par la prédominance de la matière sur
l'Esprit et la propension au mal. Ceux de la seconde sont caractérisés par la
prédominance de l'Esprit sur la matière et par le désir du bien : ce sont les
bons Esprits. La première enfin comprend les Purs Esprits, ceux qui ont
atteint le suprême degré de perfection.
Cette division nous semble parfaitement rationnelle et présenter des
caractères bien tranchés ; il ne nous restait plus qu'à faire ressortir, par un
nombre suffisant de subdivisions, les nuances principales de l'ensemble ;
c'est ce que nous avons fait avec le concours des Esprits, dont les
instructions bienveillantes ne nous ont jamais fait défaut.
A l'aide de ce tableau il sera facile de déterminer le rang et le degré de
supériorité ou d'infériorité des Esprits avec lesquels nous pouvons entrer en
rapport, et, par conséquent, le degré de confiance et d'estime qu'ils méritent.
- 39 -
Il nous intéresse en outre personnellement, car, comme nous appartenons
par notre âme au monde spirite dans lequel nous rentrons en quittant notre
enveloppe mortelle, il nous montre ce qui nous reste à faire pour arriver à la
perfection et au bien suprême. Nous ferons observer, toutefois, que les
Esprits n'appartiennent pas toujours exclusivement à telle ou telle classe ;
leur progrès ne s'accomplissant que graduellement, et souvent plus dans un
sens que dans un autre, ils peuvent réunir les caractères de plusieurs
catégories, ce qu'il est aisé d'apprécier à leur langage et à leurs actes.
Echelle spirite.
TROISIEME ORDRE. - ESPRITS IMPARFAITS.
Caractères généraux. - Prédominance de la matière sur l'esprit.
Propension au mal. Ignorance, orgueil, égoïsme, et toutes les mauvaises
passions qui en sont la suite.
Ils ont l'intuition de Dieu, mais ils ne le comprennent pas.
Tous ne sont pas essentiellement mauvais ; chez quelques-uns il y a plus
de légèreté, d'inconséquence et de malice que de véritable méchanceté. Les
uns ne font ni bien ni mal ; mais par cela seul qu'ils ne font point de bien,
ils dénotent leur infériorité. D'autres, au contraire, se plaisent au mal, et
sont satisfaits quand ils trouvent l'occasion de le faire.
Ils peuvent allier l'intelligence à la méchanceté ou à la malice ; mais quel
que soit leur développement intellectuel, leurs idées sont peu élevées et
leurs sentiments plus ou moins abjects.
Leurs connaissances sur les choses du monde spirite sont bornées, et le
peu qu'ils en savent se confond avec les idées et les préjugés de la vie
corporelle. Ils ne peuvent nous en donner que des notions fausses et
incomplètes ; mais l'observateur attentif trouve souvent dans leurs
communications, même imparfaites, la confirmation des grandes vérités
enseignées par les Esprits supérieurs.
Leur caractère se révèle par leur langage. Tout Esprit qui, dans ses
communications, trahit une mauvaise pensée, peut être rangé dans le
troisième ordre ; par conséquent toute mauvaise pensée qui nous est
suggérée nous vient d'un Esprit de cet ordre.
Ils voient le bonheur des bons, et cette vue est pour eux un tourment
incessant, car ils éprouvent toutes les angoisses que peuvent produire
l'envie et la jalousie.
Ils conservent le souvenir et la perception des souffrances de la vie corporelle,
et cette impression est souvent plus pénible que la réalité. Ils souffrent
- 40 -
donc véritablement et des maux qu'ils ont endurés, et de ceux qu'ils ont fait
endurer aux autres ; et comme ils souffrent longtemps, ils croient souffrir
toujours ; Dieu, pour les punir, veut qu'ils le croient ainsi.
On peut les diviser en quatre groupes principaux.
Neuvième classe. ESPRITS IMPURS. - Ils sont enclins au mal et en font
l'objet de leurs préoccupations. Comme Esprits, ils donnent des conseils
perfides, soufflent la discorde et la défiance, et prennent tous les masques
pour mieux tromper. Ils s'attachent aux caractères assez faibles pour céder à
leurs suggestions afin de les pousser à leur perte, satisfaits de pouvoir retarder
leur avancement en les faisant succomber dans les épreuves qu'ils subissent.
Dans les manifestations on les reconnaît à leur langage ; la trivialité et la
grossièreté des expressions, chez les Esprits comme chez les hommes, est
toujours un indice d'infériorité morale sinon intellectuelle. Leurs
communications décèlent la bassesse de leurs inclinations, et s'ils veulent
faire prendre le change en parlant d'une manière sensée, ils ne peuvent
longtemps soutenir leur rôle et finissent toujours par trahir leur origine.
Certains peuples en ont fait des divinités malfaisantes, d'autres les
désignent sous les noms de démons, mauvais génies, Esprits du mal.
Les êtres vivants qu'ils animent, quand ils sont incarnés, sont enclins à
tous les vices qu'engendrent les passions viles et dégradantes : la sensualité,
la cruauté, la fourberie, l'hypocrisie, la cupidité, l'avarice sordide.
Ils font le mal pour le plaisir de le faire, le plus souvent sans motifs, et
par haine du bien ils choisissent presque toujours leurs victimes parmi les
honnêtes gens. Ce sont des fléaux pour l'humanité, à quelque rang de la
société qu'ils appartiennent, et le vernis de la civilisation ne les garantit pas
de l'opprobre et de l'ignominie.
Huitième classe. ESPRITS LEGERS. - Ils sont ignorants, malins,
inconséquents et moqueurs. Ils se mêlent de tout, répondent à tout, sans se
soucier de la vérité. Ils se plaisent à causer de petites peines et de petites
joies, à faire des tracasseries, à induire malicieusement en erreur par des
mystifications et des espiègleries. A cette classe appartiennent les Esprits
vulgairement désignés sous les noms de follets, lutins, gnomes, farfadets.
Ils sont sous la dépendance des Esprits supérieurs, qui les emploient
souvent comme nous le faisons des serviteurs et des manœuvres.
Ils paraissent, plus que d'autres, attachés à la matière, et semblent être les
agents principaux des vicissitudes des éléments du globe, soit qu'ils habitent
l'air, l'eau, le feu, les corps durs ou les entrailles de la terre. Ils manifestent
souvent leur présence par des effets sensibles, tels que les coups, le
mouvement et le déplacement anormal des corps solides, l'agitation de l'air,
etc., ce qui leur a fait donner le nom d'Esprits frappeurs ou perturbateurs. On
- 41 -
reconnaît que ces phénomènes ne sont point dus à une cause fortuite et
naturelle, quand ils ont un caractère intentionnel et intelligent. Tous les
Esprits peuvent produire ces phénomènes, mais les Esprits élevés les
laissent en général dans les attributions des Esprits inférieurs plus aptes aux
choses matérielles qu'aux choses intelligentes.
Dans leurs communications avec les hommes, leur langage est
quelquefois spirituel et facétieux, mais presque toujours sans profondeur ;
ils saisissent les travers et les ridicules qu'ils expriment en traits mordants
et satiriques. S'ils empruntent des noms supposés, c'est plus souvent par
malice que par méchanceté.
Septième classe. ESPRITS FAUX-SAVANTS. - Leurs connaissances
sont assez étendues, mais ils croient savoir plus qu'ils ne savent en réalité.
Ayant accompli quelques progrès à divers points de vue, leur langage a un
caractère sérieux qui peut donner le change sur leurs capacités et leurs
lumières ; mais ce n'est le plus souvent qu'un reflet des préjugés et des
idées systématiques de la vie terrestre ; c'est un mélange de quelques
vérités à côté des erreurs les plus absurdes, au milieu desquelles percent la
présomption, l'orgueil, la jalousie et l'entêtement dont ils n'ont pu se
dépouiller.
Sixième classe. ESPRITS NEUTRES. - Ils ne sont ni assez bons pour
faire le bien, ni assez mauvais pour faire le mal ; ils penchent autant vers
l'un que vers l'autre, et ne s'élèvent pas au-dessus de la condition vulgaire
de l'humanité tant pour le moral que pour l'intelligence. Ils tiennent aux
choses de ce monde, dont ils regrettent les joies grossières.
SECOND ORDRE. - BONS ESPRITS.
Caractères généraux. - Prédominance de l'Esprit sur la matière ; désir du
bien. Leurs qualités et leur pouvoir pour faire le bien sont en raison du
degré auquel ils sont parvenus : les uns ont la science, les autres la sagesse
et la bonté ; les plus avancés réunissent le savoir aux qualités morales.
N'étant point encore complètement dématérialisés, ils conservent plus ou
moins, selon leur rang, les traces de l'existence corporelle, soit dans la
forme du langage, soit dans leurs habitudes où l'on retrouve même
quelques-unes de leurs manies, autrement ils seraient Esprits parfaits.
Ils comprennent Dieu et l'infini, et jouissent déjà de la félicité des bons.
Ils sont heureux du bien qu'ils font et du mal qu'ils empêchent. L'amour qui
les unit est pour eux la source d'un bonheur ineffable que n'altèrent ni
l'envie, ni les regrets, ni les remords, ni aucune des mauvaises passions qui
font le tourment des Esprits imparfaits, mais tous ont encore des épreuves à
subir jusqu'à ce qu'ils aient atteint la perfection absolue.
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Comme Esprits, ils suscitent de bonnes pensées, détournent les hommes
de la voie du mal, protègent dans la vie ceux qui s'en rendent dignes, et
neutralisent l'influence des Esprits imparfaits chez ceux qui ne se
complaisent pas à la subir.
Ceux en qui ils sont incarnés sont bons et bienveillants pour leurs
semblables ; ils ne sont mus ni par l'orgueil, ni par l'égoïsme, ni par
l'ambition ; ils n'éprouvent ni haine, ni rancune, ni envie, ni jalousie et font
le bien pour le bien.
A cet ordre appartiennent les Esprits désignés dans les croyances
vulgaires sous les noms de bons génies, génies protecteurs, Esprits du bien.
Dans les temps de superstition et d'ignorance on en a fait des divinités
bienfaisantes.
On peut également les diviser en quatre groupes principaux.
Cinquième classe. ESPRITS BIENVEILLANTS. - Leur qualité
dominante est la bonté ; ils se plaisent à rendre service aux hommes et à les
protéger, mais leur savoir est borné : leur progrès s'est plus accompli dans
le sens moral que dans le sens intellectuel.
Quatrième classe. ESPRITS SAVANTS. - Ce qui les distingue
spécialement, c'est l'étendue de leurs connaissances. Ils se préoccupent
moins des questions morales que des questions scientifiques, pour
lesquelles ils ont plus d'aptitude ; mais ils n'envisagent la science qu'au
point de vue de l'utilité, et n'y mêlent aucune des passions qui sont le
propre des Esprits imparfaits.
Troisième classe. ESPRITS SAGES. - Les qualités morales de l'ordre le
plus élevé forment leur caractère distinctif. Sans avoir des connaissances
illimitées, ils sont doués d'une capacité intellectuelle qui leur donne un
jugement sain sur les hommes et sur les choses.
Deuxième classe. ESPRITS SUPERIEURS. - Ils réunissent la science, la
sagesse et la bonté. Leur langage ne respire que la bienveillance ; il est
constamment digne, élevé, souvent sublime. Leur supériorité les rend plus
que les autres aptes à nous donner les notions les plus justes sur les choses
du monde incorporel dans les limites de ce qu'il est permis à l'homme de
connaître. Ils se communiquent volontiers à ceux qui cherchent la vérité de
bonne foi, et dont l'âme est assez dégagée des liens terrestres pour la
comprendre, mais ils s'éloignent de ceux qu'anime la seule curiosité, ou que
l'influence de la matière détourne de la pratique du bien.
Lorsque, par exception, ils s'incarnent sur la terre, c'est pour y accomplir
une mission de progrès, et ils nous offrent alors le type de la perfection à
laquelle l'humanité peut aspirer ici-bas.
- 43 -
PREMIER ORDRE. - PURS ESPRITS.
Caractères généraux. - Influence de la matière nulle. Supériorité
intellectuelle et morale absolue par rapport aux Esprits des autres ordres.
Première classe. Classe unique. - Ils ont parcouru tous les degrés de
l'échelle et dépouillé toutes les impuretés de la matière. Ayant atteint la
somme de perfection dont est susceptible la créature, ils n'ont plus à subir
ni épreuves, ni expiations. N'étant plus sujets à la réincarnation dans des
corps périssables, c'est pour eux la vie éternelle qu'ils accomplissent dans le
sein de Dieu.
Ils jouissent d'un bonheur inaltérable, parce qu'ils ne sont sujets ni aux
besoins, ni aux vicissitudes de la vie matérielle ; mais ce bonheur n'est
point celui d'une oisiveté monotone passée dans une contemplation
perpétuelle. Ils sont les messagers et les ministres de Dieu dont ils
exécutent les ordres pour le maintien de l'harmonie universelle. Ils
commandent à tous les Esprits qui leur sont inférieurs, les aident à se
perfectionner et leur assignent leur mission. Assister les hommes dans leur
détresse, les exciter au bien ou à l'expiation des fautes qui les éloignent de
la félicité suprême, est pour eux une douce occupation. On les désigne
quelquefois sous les noms d'anges, archanges ou séraphins.
Les hommes peuvent entrer en communication avec eux, mais bien
présomptueux serait celui qui prétendrait les avoir constamment à ses
ordres.
ESPRITS ERRANTS OU INCARNÉS.
Sous le rapport des qualités intimes, les Esprits sont de différents ordres
qu'ils parcourent successivement à mesure qu'ils s'épurent. Comme état, ils
peuvent être incarnés, c'est-à-dire unis à un corps, dans un monde
quelconque ; ou errants, c'est-à-dire dégagés du corps matériel et attendant
une nouvelle incantation pour s'améliorer.
Les Esprits errants ne forment point une catégorie spéciale ; c'est un des
états dans lesquels ils peuvent se trouver.
L'état errant ou erraticité ne constitue point une infériorité pour les
Esprits, puisqu'il peut y en avoir de tous les degrés. Tout Esprit qui n'est
pas incarné est, par cela même, errant, à l'exception des Purs Esprits qui,
n'ayant plus d'incarnation à subir, sont dans leur état définitif.
L'incarnation n'étant qu'un état transitoire, l'erraticité est en réalité l'état
- 44 -
normal des esprits, et cet état n'est point forcément une expiation pour eux ;
ils y sont heureux ou malheureux selon le degré de leur élévation, et selon
le bien ou le mal qu'ils ont fait.
_______
4
Le revenant de mademoiselle Clairon4.
Cette histoire fit beaucoup de bruit dans le temps, et par la position de
l'héroïne, et par le grand nombre de personnes qui en furent témoins.
Malgré sa singularité, elle serait probablement oubliée, si mademoiselle
Clairon ne l'eût consignée dans ses Mémoires, d'où nous extrayons le récit
que nous allons en faire. L'analogie qu'elle présente avec quelques-uns des
faits qui se passent de nos jours lui donne une place naturelle dans ce
Recueil.
Mademoiselle Clairon, comme on le sait, était aussi remarquable par sa
beauté que par son talent comme cantatrice et tragédienne ; elle avait
inspiré à un jeune Breton, M. de S..., une de ces passions qui décident
souvent de la vie, lorsqu'on n'a pas assez de force de caractère pour en
triompher. Mademoiselle Clairon n'y répondit que par de l'amitié ; toutefois
les assiduités de M. de S... lui devinrent tellement importunes qu'elle
résolut de rompre tout rapport avec lui. Le chagrin qu'il en ressentit lui
causa une longue maladie dont il mourut. La chose se passait en 1743.
Laissons parler mademoiselle Clairon.
« Deux ans et demi s'étaient écoulés entre notre connaissance et sa mort.
Il me fit prier d'accorder, à ses derniers moments, la douceur de me voir
encore ; mes entours m'empêchèrent de faire cette démarche. Il mourut,
n'ayant auprès de lui que ses domestiques et une vieille dame, seule société
qu'il eût depuis longtemps. Il logeait alors sur le Rempart, près la Chaussée
d'Antin, où l'on commençait à bâtir ; moi, rue de Bussy, près la rue de
Seine et l'abbaye Saint-Germain. J'avais ma mère, et plusieurs amis
venaient souper avec moi... Je venais de chanter de fort jolies
moutonnades, dont mes amis étaient dans le ravissement, lorsque au coup
de onze heures succéda le cri le plus aigu. Sa sombre modulation et sa
longueur étonnèrent tout le monde ; je me sentis défaillir, et je fus près d'un
quart d'heure sans connaissance...
» Tous mes gens, mes amis, mes voisins, la police même, ont entendu ce
Mademoiselle Clairon, née en 1723, mourut en 1803. Elle débuta dans la troupe italienne à l'âge
de 13 ans, et à la Comédie française en 1743. Elle se retira du théâtre en 1765, à l'âge de 42 ans.
- 45 -
même cri, toujours à la même heure, toujours partant sous mes fenêtres, et
ne paraissant sortir que du vague de l'air… Je soupais rarement en ville,
mais les jours où j'y soupais, l'on n'entendait rien, et plusieurs fois,
demandant de ses nouvelles à ma mère, à mes gens, lorsque je rentrais dans
ma chambre, il partait au milieu de nous. Une fois, le président de B…,
chez lequel j'avais soupé, voulut me reconduire pour s'assurer qu'il ne
m'était rien arrivé en chemin. Comme il me souhaitait le bonsoir à ma
porte, le cri partit entre lui et moi. Ainsi que tout Paris, il savait cette
histoire : cependant on le remit dans son carrosse plus mort que vivant.
» Une autre fois je priai mon camarade Rosely de m'accompagner rue
Saint-Honoré pour choisir des étoffes. L'unique sujet de notre entretien fut
mon revenant (c'est ainsi qu'on l'appelait). Ce jeune homme, plein d'esprit,
ne croyant à rien, était cependant frappé de mon aventure ; il me pressait
d'évoquer le fantôme, en me promettant d'y croire s'il me répondait. Soit
par faiblesse, soit par audace, je fis ce qu'il me demandait : le cri partit à
trois reprises, terribles par leur éclat et leur rapidité. A notre retour, il fallut
le secours de toute la maison pour nous tirer du carrosse où nous étions
sans connaissance l'un et l'autre. Après cette scène je restai quelques mois
sans rien entendre. Je me croyais à jamais quitte, je me trompais.
» Tous les spectacles avaient été mandés à Versailles pour le mariage du
Dauphin. On m'avait arrangé, dans l'avenue de Saint-Cloud, une chambre
que j'occupais avec madame Grandval. A trois heures du matin, je lui dis :
Nous sommes au bout du monde ; le cri serait bien embarrassé d'avoir à
nous chercher ici… Il partit ! Madame Grandval crut que l'enfer entier était
dans la chambre ; elle courut en chemise du haut en bas de la maison, où
personne ne put fermer l'œil de la nuit ; mais ce fut au moins la dernière
fois qu'il se fit entendre.
» Sept ou huit jours après, causant avec ma société ordinaire, la cloche de
onze heures fut suivie d'un coup de fusil tiré dans une de mes fenêtres.
Tous nous entendimes le coup ; tous nous vîmes le feu ; la fenêtre n'avait
aucune espèce de dommage. Nous conclûmes tous qu'on en voulait à ma
vie, qu'on m'avait manquée, et qu'il fallait prendre des précautions pour
l'avenir. M. de Marville, alors lieutenant de police, fit visiter les maisons
vis-à-vis la mienne ; la rue fut remplie de tous les espions possibles ; mais,
quelques soins que l'on prit, ce coup, pendant trois mois entiers, fut
entendu, vu, frappant toujours à la même heure, dans le même carreau de
vitre, sans que personne ait jamais pu voir de quel endroit il partait. Ce fait
a été constaté sur les registres de la police.
» Accoutumée à mon revenant, que je trouvais assez bon diable, puisqu'il
s'en tenait à des tours de passe-passe, ne prenant pas garde à l'heure qu'il
- 46 -
était, ayant fort chaud, j'ouvris la fenêtre consacrée, et l'intendant et moi
nous appuyâmes sur le balcon. Onze heures sonnent, le coup part, et nous
jette tous les deux au milieu de la chambre, où nous tombons comme morts.
Revenus à nous-mêmes, sentant que nous n'avions rien, nous regardant,
nous avouant que nous avions reçu, lui sur la joue gauche, moi sur la joue
droite, le plus terrible soufflet qui se soit jamais appliqué, nous nous mîmes
à rire comme deux fous.
» Le surlendemain, priée par mademoiselle Dumesnil d'être d'une petite
fête nocturne qu'elle donnait à sa maison de la barrière Blanche, je montai en
fiacre à onze heures avec ma femme de chambre. Il faisait le plus beau clair
de lune, et l'on nous conduisit par les boulevards qui commençaient à se
garnir de maisons. Ma femme de chambre me dit : N'est-ce pas ici qu'est
mort M. de S…? - D'après les renseignements qu'on m'a donnés, ce doit être,
lui dis-je, en les désignant avec mon doigt, dans l'une des deux maisons que
voilà devant nous. D'une des deux partit ce même coup de fusil qui me
poursuivait : il traversa notre voiture ; le cocher doubla son train, se croyant
attaqué par des voleurs. Nous, nous arrivâmes au rendez-vous, ayant à peine
repris nos sens, et, pour ma part, pénétrée d'une terreur que j'ai gardée
longtemps, je l'avoue ; mais cet exploit fut le dernier des armes à feu.
» A leur explosion succéda un claquement de mains, ayant une certaine
mesure et des redoublements. Ce bruit, auquel les bontés du public
m'avaient accoutumée, ne me laissa faire aucune remarque pendant
longtemps ; mes amis en firent pour moi. Nous avons guetté, me dirent-ils ;
c'est à onze heures, presque sous votre porte, qu'il se fait ; nous l'entendons,
nous ne voyons personne ; ce ne peut être qu'une suite de ce que vous avez
éprouvé. Comme ce bruit n'avait rien de terrible, je ne conservai point la
date de sa durée. Je ne fis pas plus d'attention aux sons mélodieux qui se
firent entendre après ; il semblait qu'une voix céleste donnait le canevas de
l'air noble et touchant qu'elle allait chanter ; cette voix commençait au
carrefour de Bussy et finissait à ma porte ; et, comme il en avait été de tous
les sons précédents, on entendait et l'on ne voyait rien. Enfin, tout cessa
après un peu plus de deux ans et demi. »
A quelque temps de là, mademoiselle Clairon apprit de la dame âgée qui
était restée l'amie dévouée de M. de S…, le récit de ses derniers moments.
« Il comptait, lui dit-elle, toutes les minutes, lorsqu'à dix heures et demie
son laquais vint lui dire que, décidément, vous ne viendriez pas. Après un
moment de silence, il me prit la main avec un redoublement de désespoir
qui m'effraya. La barbare !… elle n'y gagnera rien ; je la poursuivrai
autant après ma mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie !… Je voulus
tâcher de le calmer ; il n'était plus. »
- 47 -
Dans l'édition que nous avons sous les yeux, ce récit est précédé de la
note suivante sans signature :
« Voici une anecdote bien singulière dont on a porté et dont on portera
sans doute bien des jugements différents. On aime le merveilleux, même
sans y croire : mademoiselle Clairon paraît convaincue de la réalité des
faits qu'elle raconte. Nous nous contenterons de remarquer que dans le
temps où elle fut, ou se crut tourmentée par son revenant, elle avait de
vingt-deux ans et demi à vingt-cinq ans ; que c'est l'âge de l'imagination, et
que cette faculté était continuellement exercée et exaltée en elle par le
genre de vie qu'elle menait au théâtre et hors du théâtre. On peut se
rappeler encore qu'elle a dit, au commencement de ses Mémoires, que, dans
son enfance, on ne l'entretenait que d'aventures de revenants et de sorciers,
qu'on lui disait être des histoires véritables. »
Ne connaissant le fait que par le récit de mademoiselle Clairon, nous ne
pouvons en juger que par induction ; or, voici notre raisonnement. Cet
événement décrit dans ses plus minutieux détails par mademoiselle Clairon
elle-même, a plus d'authenticité que s'il eût été rapporté par un tiers.
Ajoutons que lorsqu'elle a écrit la lettre dans laquelle il se trouve relaté,
elle avait environ soixante ans et passé l'âge de la crédulité dont parle
l'auteur de la note. Cet auteur ne révoque pas en doute la bonne foi de
mademoiselle Clairon sur son aventure, seulement il pense qu'elle a pu être
le jouet d'une illusion. Qu'elle l'ait été une fois, cela n'aurait rien d'étonnant,
mais qu'elle l'ait été pendant deux ans et demi, cela nous paraît plus
difficile ; il nous paraît plus difficile encore de supposer que cette illusion
ait été partagée par tant de personnes, témoins oculaires et auriculaires des
faits, et par la police elle-même. Pour nous, qui connaissons ce qui peut se
passer dans les manifestations spirites, l'aventure n'a rien qui puisse nous
surprendre, et nous la tenons pour probable. Dans cette hypothèse, nous
n'hésitons pas à penser que l'auteur de tous ces mauvais tours n'était autre
que l'âme ou l'esprit de M. de S…, si nous remarquons surtout la
coïncidence de ses dernières paroles avec la durée des phénomènes. Il avait
dit : Je la poursuivrai autant après ma mort que pendant ma vie. Or, ses
rapports avec mademoiselle Clairon avaient duré deux ans et demi, juste
autant de temps que les manifestations qui suivirent sa mort.
Quelques mots encore sur la nature de cet Esprit. Il n'était pas méchant,
et c'est avec raison que mademoiselle Clairon le qualifie d'assez bon
diable ; mais on ne peut pas dire non plus qu'il fût la bonté même. La
passion violente à laquelle il a succombé, comme homme, prouve que
chez lui les idées terrestres étaient dominantes. Les traces profondes de
cette passion, qui survit à la destruction du corps, prouvent
que, comme Esprit, il était encore sous
- 48 -
l'influence de la matière. Sa vengeance, tout inoffensive qu'elle était,
dénote des sentiments peu élevés. Si donc on veut bien se reporter à notre
tableau de la classification des Esprits, il ne sera pas difficile de lui
assigner son rang ; l'absence de méchanceté réelle l'écarte naturellement de
la dernière classe, celle des Esprits impurs ; mais il tenait évidemment des
autres classes du même ordre ; rien chez lui ne pourrait justifier un rang
supérieur.
Une chose digne de remarque, c'est la succession des différents modes
par lesquels il a manifesté sa présence. C'est le jour même et au moment de
sa mort qu'il se fait entendre pour la première fois, et cela au milieu d'un
joyeux souper. De son vivant, il voyait mademoiselle Clairon par la pensée,
entourée de l'auréole que prête l'imagination à l'objet d'une passion
ardente ; mais une fois l'âme débarrassée de son voile matériel, l'illusion
fait place à la réalité. Il est là, à ses côtés, il la voit entourée d'amis, tout
devait exciter sa jalousie ; elle semble, par sa gaîté et par ses chants,
insulter à son désespoir, et son désespoir se traduit par un cri de rage qu'il
répète chaque jour à la même heure, comme pour lui reprocher son refus
d'avoir été le consoler à ses derniers moments. Aux cris succèdent des
coups de fusil, inoffensifs, il est vrai, mais qui n'en dénotent pas moins une
rage impuissante et l'envie de troubler son repos. Plus tard, son désespoir
prend un caractère plus calme ; revenu sans doute à des idées plus saines, il
semble avoir pris son parti ; il lui reste le souvenir des applaudissements
dont elle était l'objet, et il les répète. Plus tard enfin, il lui dit adieu en
faisant entendre des sons qui semblaient comme l'écho de cette voix
mélodieuse qui l'avait tant charmé de son vivant.
_______
Isolement des corps graves.
Le mouvement imprimé aux corps inertes par la volonté est aujourd'hui
tellement connu qu'il y aurait presque de la puérilité à rapporter des faits de
ce genre ; il n'en est pas de même lorsque ce mouvement est accompagné
de certains phénomènes moins vulgaires, tels que celui, par exemple, de la
suspension dans l'espace. Bien que les annales du Spiritisme en citent de
nombreux exemples, ce phénomène présente une telle dérogation aux lois
de la gravitation que le doute paraît très naturel pour quiconque n'en a pas
été témoin. Nous-même, nous l'avouons, tout habitué que nous sommes aux
choses extraordinaires, avons été bien aise de pouvoir en constater la réalité.
Le fait que nous allons rapporter s'est passé plusieurs fois sous nos yeux
dans les réunions qui avaient lieu jadis chez M. B***, rue Lamartine, et
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nous savons qu'il s'est maintes fois produit ailleurs ; nous pouvons donc le
certifier comme incontestable. Voici comment les choses se passaient.
Huit ou dix personnes, parmi lesquelles il s'en trouvait de douées d'une
puissance spéciale, sans être toutefois des médiums reconnus, se plaçaient
autour d'une table de salon lourde et massive, les mains posées sur le bord
et toutes unies d'intention et de volonté. Au bout d'un temps plus ou moins
long, dix minutes ou un quart d'heure, selon que les dispositions ambiantes
étaient plus ou moins favorables, la table, malgré son poids de près de 100
kilos, se mettait en mouvement, glissait à droite ou à gauche sur le parquet,
se transportait dans les diverses parties désignées du salon, puis se
soulevant, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, jusqu'à former un angle de
45°, se balançait avec rapidité, imitant le tangage et le roulis d'un navire.
Si, dans cette position, les assistants redoublaient d'efforts par leur volonté,
la table se détachait entièrement du sol, à 10 ou 20 centimètres d'élévation,
se soutenait ainsi dans l'espace sans aucun point d'appui, pendant quelques
secondes, puis retombait de tout son poids.
Le mouvement de la table, son soulèvement sur un pied, son
balancement, se produisaient à peu près à volonté, souvent plusieurs fois
dans la soirée, et souvent aussi sans aucun contact des mains ; la volonté
seule suffisait pour que la table se dirigeât du côté indiqué. L'isolement
complet était plus difficile à obtenir, mais il a été répété assez souvent pour
qu'on ne pût le regarder comme un fait exceptionnel. Or ceci ne se passait
point en présence d'adeptes seuls qu'on pourrait croire trop accessibles à
l'illusion, mais devant vingt ou trente personnes, parmi lesquelles il s'en
trouvait quelquefois de fort peu sympathiques qui ne manquaient pas de
supposer quelque préparation secrète, sans égard pour les maîtres de la
maison, dont le caractère honorable devait éloigner tout soupçon de
supercherie, et pour qui d'ailleurs c'eût été un singulier plaisir de passer
toutes les semaines plusieurs heures à mystifier une assemblée sans profit.
Nous avons rapporté le fait dans toute sa simplicité, sans restriction ni
exagération. Nous ne dirons donc pas que nous avons vu la table voltiger
en l'air comme une plume ; mais tel qu'il est, ce fait n'en démontre pas
moins la possibilité de l'isolement des corps graves sans point d'appui, au
moyen d'une puissance jusqu'alors inconnue. Nous ne dirons pas non plus
qu'il suffisait d'étendre la main ou de faire un signe quelconque, pour qu'à
l'instant la table se mût et s'enlevât comme par enchantement.
Nous dirons, au contraire, pour être dans le vrai, que les premiers
mouvements s'opéraient toujours avec une certaine lenteur, et n'acquéraient que
graduellement leur maximum d'intensité. Le soulèvement complet n'avait lieu
qu'après plusieurs mouvements préparatoires qui étaient comme des
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essais et une sorte d'élan. La puissance agissante semblait redoubler
d'efforts par les encouragements des assistants, comme un homme ou un
cheval qui accomplit une lourde tâche, et que l'on excite de la voix et du
geste. L'effet une fois produit, tout retombait dans le calme, et de quelques
instants on n'obtenait rien, comme si cette même puissance avait eu besoin
de reprendre haleine.
Nous aurons souvent occasion de citer des phénomènes de ce genre, soit
spontanés, soit provoqués, et accomplis dans des proportions et avec des
circonstances bien autrement extraordinaires ; mais lorsque nous en aurons
été témoin, nous les rapporterons toujours de manière à éviter toute
interprétation fausse ou exagérée. Si dans le fait raconté plus haut, nous
nous fussions contenté de dire que nous avons vu une table de 100 kilos
s'enlever au seul contact des mains, nul doute que beaucoup de gens se
soient figurés qu'elle s'était enlevée jusqu'au plafond et avec la rapidité d'un
changement à vue. C'est ainsi que les choses les plus simples deviennent
des prodiges par les proportions que leur prête l'imagination. Que doit-ce
être quand les faits ont traversé les siècles et passé par la bouche des
poètes ! Si l'on disait que la superstition est la fille de la réalité, on aurait
l'air d'avancer un paradoxe, et pourtant rien n'est plus vrai ; il n'y a pas de
superstition qui ne repose sur un fond réel ; le tout est de discerner où finit
l'un et où commence l'autre. Le véritable moyen de combattre les
superstitions n'est pas de les contester d'une manière absolue ; dans l'esprit
de certaines gens il est des idées qu'on ne déracine pas facilement, parce
qu'ils ont toujours des faits à citer à l'appui de leur opinion ; c'est au
contraire de montrer ce qu'il y a de réel ; alors il ne reste que l'exagération
ridicule dont le bon sens fait justice.
_______
La forêt de Dodone et la statue de Memnon.
Pour arriver à la forêt de Dodone, passons par la rue Lamartine, et
arrêtons-nous un instant chez M. B*** où nous avons vu un meuble docile
nous poser un nouveau problème de statique.
Les assistants en nombre quelconque sont placés autour de la table en
question, dans un ordre également quelconque, car il n'y a ici ni nombres ni
places cabalistiques ; ils ont les mains posées sur le bord ; ils font, soit
mentalement, soit à haute voix, appel aux Esprits qui ont l'habitude de se
rendre à leur invitation. On connaît notre opinion sur ce genre d'Esprits, c'est
pourquoi nous les traitons un peu sans cérémonie. Quatre ou cinq minutes
sont à peine écoulées qu'un bruit clair de toc, toc, se fait entendre dans
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la table, souvent assez fort pour être entendu de la pièce voisine, et se
répète aussi longtemps et aussi souvent qu'on le désire. La vibration se fait
sentir dans les doigts, et en appliquant l'oreille contre la table, on reconnaît,
à ne pas s'y méprendre, que le bruit a sa source dans la substance même du
bois, car toute la table vibre depuis les pieds jusqu'à la surface.
Quelle est la cause de ce bruit ? Est-ce le bois qui travaille, ou bien estce,
comme on dit, un Esprit ? Ecartons d'abord toute idée de supercherie ;
nous sommes chez des gens trop sérieux et de trop bonne compagnie pour
s'amuser aux dépens de ceux qu'ils veulent bien admettre chez eux ;
d'ailleurs cette maison n'est point privilégiée ; les mêmes faits se produisent
dans cent autres tout aussi honorables. Permettez-nous, en attendant la
réponse, une petite digression.
Un jeune candidat bachelier était dans sa chambre occupé à repasser son
examen de rhétorique ; on frappe à sa porte. Vous admettrez bien, je pense,
qu'on petit distinguer à la nature du bruit, et surtout à sa répétition, s'il est
causé par un craquement du bois, l'agitation du vent ou toute autre cause
fortuite, ou bien si c'est quelqu'un qui frappe pour demander à entrer. Dans
ce dernier cas le bruit a un caractère intentionnel auquel on ne peut se
méprendre ; c'est ce que se dit notre écolier. Cependant, pour ne pas se
déranger inutilement, il voulut s'en assurer en mettant le visiteur à l'épreuve.
Si c'est quelqu'un, dit-il, frappez un, deux, trois, quatre, cinq, six coups ;
frappez en haut, en bas, à droite, à gauche ; battez la mesure ; battez le
rappel, etc., et à chacun de ces commandements le bruit obéit avec la plus
parfaite ponctualité. Assurément, pensa-t-il, ce ne peut être ni le jeu du bois,
ni le vent, ni même un chat, quelque intelligent qu'on le suppose. Voici un
fait, voyons à quelle conséquence nous conduiront les arguments
syllogistiques. Il fit alors le raisonnement, suivant : J'entends du bruit, donc
c'est quelque chose qui le produit ; ce bruit obéit à mon commandement,
donc la cause qui le produit me comprend ; or, ce qui comprend a de
l'intelligence, donc la cause de ce bruit est intelligente. Si elle est
intelligente, ce n'est ni le bois ni le vent ; si ce n'est ni le bois ni le vent, c'est
donc quelqu'un. Là-dessus il alla ouvrir la porte. On voit qu'il n'est pas besoin
d'être docteur pour tirer cette conclusion, et nous croyons notre apprenti
bachelier assez ferré sur ses principes pour tirer la suivante. Supposons qu'en
allant ouvrir la porte il ne trouve personne, et que le bruit n'en continue pas
moins exactement de la même manière ; il poursuivra son sorite : « Je viens
de me prouver sans réplique que le bruit est produit par un être intelligent,
puisqu'il répond à ma pensée. J'entends toujours ce bruit devant moi, et il est
certain que ce n'est pas moi qui frappe, donc c'est un autre ; or cet autre, je ne
le vois pas : donc il est invisible. Les êtres corporels appartenant à
- 52 -
l'humanité sont parfaitement visibles ; or celui qui frappe, étant invisible,
n'est pas un être corporel humain. Or, puisque nous appelons Esprits les
êtres incorporels, celui qui frappe n'étant pas un être corporel, est donc un
Esprit. »
Nous croyons les conclusions de notre écolier rigoureusement logiques ;
seulement ce que nous avons donné comme une supposition est une réalité,
en ce qui concerne les expériences qui se faisaient chez M. B***. Nous
ajouterons qu'il n'était pas besoin de l'imposition des mains, tous les
phénomènes se produisant également bien alors que la table était isolée de
tout contact. Ainsi, suivant le désir exprimé, les coups étaient frappés dans
la table, dans la muraille, dans la porte, et à la place désignée verbalement
ou mentalement ; ils indiquaient l'heure, le nombre de personnes présentes ;
ils battaient la charge, le rappel, le rythme d'un air connu ; ils imitaient le
travail du tonnelier, le grincement de la scie, l'écho, les feux de file ou de
pelotons et bien d'autres effets trop longs à décrire. On nous a dit avoir
entendu dans certains cercles imiter le sifflement du vent, le bruissement
des feuilles, le roulement du tonnerre, le clapotement des vagues, ce qui n'a
rien de plus surprenant. L'intelligence de la cause devenait patente quand,
au moyen de ces mêmes coups, on obtenait des réponses catégoriques à
certaines questions ; or c'est cette cause intelligente que nous nommons, ou
pour mieux dire qui s'est nommée elle-même Esprit. Quand cet Esprit
voulait faire une communication plus développée, il indiquait par un signe
particulier qu'il voulait écrire ; alors le médium écrivain prenait le crayon,
et transmettait sa pensée par écrit.
Parmi les assistants, nous ne parlons pas de ceux qui étaient autour de la
table, mais de toutes les personnes qui remplissaient le salon, il y avait des
incrédules pur sang, des demi-croyants et des adeptes fervents, mélange peu
favorable, comme on le sait. Les premiers, nous les laisserions volontiers,
attendant que la lumière se fasse pour eux. Nous respectons toutes les
croyances, même l'incrédulité qui est aussi une sorte de croyance lorsqu'elle
se respecte assez elle-même pour ne pas froisser les opinions contraires.
Nous n'en parlerions donc pas s'ils ne devaient nous fournir une observation
qui n'est pas sans utilité. Leur raisonnement, beaucoup moins prolixe que
celui de notre écolier, se résume généralement ainsi : Je ne crois pas aux
Esprits, donc ce ne doit pas être des Esprits. Puisque ce ne sont pas des
Esprits, ce doit être une jonglerie. Cette conclusion les mène naturellement à
supposer que la table est machinée à la façon de Robert Houdin. A cela notre
réponse est bien simple : c'est d'abord qu'il faudrait que toutes les tables et
tous les meubles fussent machinés, puisqu'il n'y en a pas de privilégiés ;
seulement, nous ne connaissons pas de mécanisme assez ingé-
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nieux pour produire à volonté tous les effets que nous avons décrits ;
troisièmement, il faudrait que M. B*** eût fait machiner les murailles et les
portes de son appartement, ce qui n'est guère probable ; quatrièmement,
enfin, il faudrait qu'on eût fait machiner de même les tables, les portes et
les murailles de toutes les maisons où de semblables phénomènes se
produisent journellement, ce qui n'est pas plus présumable, car on
connaîtrait l'habile constructeur de tant de merveilles.
Les demi-croyants admettent tous les phénomènes, mais ils sont indécis
sur la cause. Nous les renvoyons aux arguments de notre futur bachelier.
Les croyants présentaient trois nuances bien caractérisées : ceux qui ne
voyaient dans ces expériences qu'un amusement et un passe-temps, et dont
l'admiration se traduisait par ces mots ou leurs analogues : C'est étonnant !
c'est singulier ! c'est bien drôle ! mais qui n'allaient pas au-delà. Il y avait
ensuite les gens sérieux, instruits, observateurs, auxquels nul détail
n'échappait et pour qui les moindres choses étaient des sujets d'étude.
Venaient ensuite les ultra-croyants, si nous pouvons nous exprimer ainsi,
ou pour mieux dire, les croyants aveugles, ceux auxquels on peut reprocher
un excès de crédulité ; dont la foi non suffisamment éclairée leur donne une
telle confiance dans les Esprits, qu'ils leur prêtent toutes les connaissances
et surtout la prescience ; aussi était-ce de la meilleure foi du monde qu'ils
demandaient des nouvelles de toutes leurs affaires, sans songer qu'ils en
auraient su tout autant pour deux sous auprès du premier diseur de bonne
aventure. Pour eux, la table parlante n'est pas un objet d'étude et
d'observation, c'est un oracle. Elle n'a contre elle que sa forme triviale et
ses usages trop vulgaires, mais que le bois dont elle est faite, au lieu d'être
façonné pour les besoins domestiques, soit sur pied, vous aurez un arbre
parlant ; qu'il soit taillé en statue, vous aurez une idole devant laquelle les
peuples crédules viendront se prosterner.
Maintenant franchissons les mers et vingt-cinq siècles, et transportonsnous
au pied du mont Tomarus en Epire, nous y trouverons la forêt sacrée
dont les chênes rendaient des oracles ; ajoutez-y le prestige du culte et la
pompe des cérémonies religieuses, et vous vous expliquerez facilement la
vénération d'un peuple ignorant et crédule qui ne pouvait voir la réalité à
travers tant de moyens de fascination.
Le bois n'est pas la seule substance qui puisse servir de véhicule à la
manifestation des Esprits frappeurs. Nous les avons vus se produire dans
une muraille, par conséquent dans la pierre. Nous avons donc aussi des
pierres parlantes. Que ces pierres représentent un personnage sacré, nous
aurons la statue de Memnon, ou celle de Jupiter Ammon rendant des
oracles comme les arbres de Dodone.
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L'histoire, il est vrai, ne nous dit pas que ces oracles étaient rendus par
des coups frappés, comme nous le voyons de nos jours. C'était, dans la
forêt de Dodone, par le sifflement du vent à travers les arbres, par le
bruissement des feuilles, ou le murmure de la fontaine qui jaillissait au pied
du chêne consacré à Jupiter. La statue de Memnon rendait, dit-on, des sons
mélodieux, aux premiers rayons du soleil. Mais l'histoire nous dit aussi,
comme nous aurons occasion de le démontrer, que les anciens
connaissaient parfaitement les phénomènes attribués aux Esprits frappeurs.
Nul doute que ce ne soit là le principe de leur croyance à l'existence d'êtres
animés dans les arbres, les pierres, les eaux, etc. Mais dès que ce genre de
manifestation fut exploité, les coups ne suffisaient plus ; les visiteurs
étaient trop nombreux pour qu'on pût leur donner à chacun une séance
particulière ; c'eût été d'ailleurs, chose trop simple ; il fallait le prestige, et
du moment qu'ils enrichissaient le temple par leurs offrandes, il fallait bien
leur en donner pour leur argent. L'essentiel était que l'objet fût regardé
comme sacré et habité par une divinité ; on pouvait dès lors lui faire dire
tout ce qu'on voulait sans prendre tant de précautions.
Les prêtres de Memnon usaient, dit-on, de supercherie ; la statue était
creuse, et les sons qu'elle rendait étaient produits par quelque moyen
acoustique. Cela est possible et même probable. Les Esprits, même les
simples frappeurs, qui sont en général moins scrupuleux que les autres, ne
sont pas toujours, comme nous l'avons dit, à la disposition du premier
venu ; ils ont leur volonté, leurs occupations, leurs susceptibilités, et ni les
uns ni les autres n'aiment à être exploités par la cupidité. Quel discrédit
pour les prêtres s'ils n'avaient pu faire parler à propos leur idole ! Il fallait
bien suppléer à son silence, et au besoin donner un coup de main ;
d'ailleurs il était bien plus commode de ne pas se donner tant de peine, et
l'on pouvait formuler la réponse selon les circonstances. Ce que nous
voyons de nos jours n'en prouve pas moins que les croyances anciennes
avaient pour principe la connaissance des manifestations spirites, et c'est
avec raison que nous avons dit que le Spiritisme moderne est le réveil de
l'antiquité, mais de l'antiquité éclairée par les lumières de la civilisation et
de la réalité.
_______
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L'avarice.
Dissertation morale dictée par saint Louis à Mlle Ermance Dufaux.
6 janvier 1858.
1.
Toi qui possèdes, écoute-moi. Un jour deux fils d'un même père reçurent
chacun un boisseau de blé. L'aîné serra le sien dans un lieu dérobé ; l'autre
rencontra sur son chemin un pauvre qui demandait l'aumône ; il courut à
lui, et versa dans le pan de son manteau la moitié du blé qui lui était échue,
puis il continua sa route, et s'en alla semer le reste dans le champ paternel.
Or vers ce temps-là il vint une grande famine, les oiseaux du ciel
mouraient sur le bord du chemin. Le frère aîné courut à sa cachette, mais il
n'y trouva que poussière ; le cadet s'en allait tristement contempler son blé
séché sur pied, lorsqu'il rencontra le pauvre qu'il avait assisté. Frère, lui dit
le mendiant, j'allais mourir, tu m'as secouru ; maintenant que l'espérance est
séchée dans ton cœur, suis-moi. Ton demi-boisseau a quintuplé entre mes
mains ; j'apaiserai ta faim et tu vivras dans l'abondance.
2.
Ecoute-moi, avare ! connais-tu le bonheur ? oui, n'est-ce pas ! Ton œil
brille d'un sombre éclat dans ton orbite que l'avarice a creusé plus
profondément ; tes lèvres se serrent ; ta narine frémit et ton oreille se
dresse. Oui, j'entends, c'est le bruit de l'or que ta main caresse en le versant
dans la cachette. Tu dis : C'est là la volupté suprême. Silence ! on vient.
Ferme vite. Bien ! que tu es pâle ! ton corps frissonne. Rassure-toi ; les pas
s'éloignent. Ouvre ; regarde encore ton or. Ouvre ; ne tremble pas ; tu es
bien seul. Entends-tu ! non, rien ; c'est le vent qui gémit en passant sur le
seuil. Regarde ; que d'or ! plonge à pleines mains : fais sonner le métal ; tu
es heureux.
Heureux, toi ! mais la nuit est sans repos et ton sommeil est obsédé de
fantômes.
Tu as froid ! approche-toi de la cheminée ; chauffe-toi à ce feu qui pétille
si joyeusement. La neige tombe ; le voyageur s'enveloppe frileusement de
son manteau, et le pauvre grelotte sous ses haillons. La flamme du foyer se
ralentit ; jette du bois. Mais non ; arrête ! c'est ton or que tu consumes avec
ce bois ; c'est ton or qui brûle.
Tu as faim ! tiens, prends ; rassasie-toi ; tout cela est à toi, tu l'as payé de
ton or. De ton or ! cette abondance t'indigne, ce superflu est-il nécessaire
- 56 -
pour soutenir la vie ? non, ce petit morceau de pain suffira ; encore c'est
trop. Tes vêtements tombent en lambeaux ; ta maison se lézarde et menace
ruine ; tu souffres du froid et de la faim ; mais que t'importe ! tu as de l'or.
Malheureux ! cet or, la mort t'en séparera. Tu le laisseras sur le bord de la
tombe, comme la poussière que le voyageur secoue sur le seuil de la porte
où sa famille bien-aimée l'attend pour fêter son retour.
Ton sang appauvri, vieilli par ta misère volontaire, s'est glacé dans tes
veines. Des héritiers avides viennent de jeter ton corps dans un coin du
cimetière ; te voilà face à face avec l'éternité. Misérable ! qu'as-tu fait de
cet or qui t'a été confié pour soulager le pauvre ? Entends-tu ces
blasphèmes ? vois-tu ces larmes ! vois-tu ce sang ? Ces blasphèmes sont
ceux de la souffrance que tu aurais pu calmer ; ces larmes, tu les as fait
couler ; ce sang, c'est toi qui l'as versé. Tu as horreur de toi ; tu voudrais te
fuir et tu ne le peux pas. Tu souffres, damné ! et tu te tords dans ta
souffrance. Souffre ! point de pitié pour toi. Tu n'as point eu d'entrailles
pour ton frère malheureux ; qui en aurait pour toi ? Souffre ! souffre !
toujours ! ton supplice n'aura point de fin. Dieu veut, pour te punir, que tu
le CROIES ainsi.
Remarque. En écoutant la fin de ces éloquentes et poétiques paroles,
nous étions tous surpris d'entendre saint Louis parler de l'éternité des
souffrances, alors que tous les Esprits supérieurs s'accordent à combattre
cette croyance, lorsque ces derniers mots : Dieu veut, pour te punir, que tu
le CROIES ainsi, sont venus tout expliquer. Nous les avons reproduits dans
les caractères généraux des Esprits du troisième ordre. En effet, plus les
Esprits sont imparfaits, plus leurs idées sont restreintes et circonscrites ;
l'avenir est pour eux dans le vague : ils ne le comprennent pas. Ils
souffrent ; leurs souffrances sont longues ; et pour qui souffre longtemps
c'est souffrir toujours. Cette pensée même est un châtiment.
Dans un prochain article nous citerons des faits de manifestations qui
pourront nous éclairer sur la nature des souffrances d'outre-tombe.
_______
Entretiens d'outre-tombe.
Mlle CLARY D... - EVOCATION.
Nota. Mademoiselle Clary D…, intéressante enfant, morte en 1850 à l'âge
de 13 ans, est depuis lors restée comme le génie de sa famille, où elle est
fréquemment évoquée, et à laquelle elle a fait un grand nombre de communications
du plus haut intérêt. L'entretien que nous rapportons ci-après a eu
- 57 -
lieu entre elle et nous le 12 janvier 1857, par l'intermédiaire de son frère
médium.
1. D. Avez-vous un souvenir précis de votre existence corporelle ? - R.
L'Esprit voit le présent, le passé et un peu de l'avenir selon sa perfection et
son rapprochement de Dieu.
2. D. Cette condition de la perfection est-elle seulement relative à
l'avenir, ou se rapporte-t-elle également au présent et au passé ? - R.
L'Esprit voit l'avenir plus clairement à mesure qu'il se rapproche de Dieu.
Après la mort, l'âme voit et embrasse d'un coup d'œil toutes ses émigrations
passées, mais elle ne peut voir ce que Dieu lui prépare ; il faut pour cela
qu'elle soit tout entière en Dieu après bien des existences.
3. D. Savez-vous à quelle époque vous serez réincarnée ? - R. Dans 10
ans ou 100 ans.
4. D. Sera-ce sur cette terre, ou dans un autre monde ? - R. Un autre
monde.
5. D. Le monde où vous serez est-il, par rapport à la terre, dans des
conditions meilleures, égales ou inférieures ? - R. Beaucoup mieux que sur
terre ; on y est heureux.
6. D. Puisque vous êtes ici parmi nous, y êtes-vous à une place
déterminée et en quel endroit ? - R. J'y suis en apparence éthéréenne ; je
puis dire que mon Esprit proprement dit s'étend beaucoup plus loin ; je vois
beaucoup de choses, et je me transporte bien loin d'ici avec la vitesse de la
pensée ; mon apparence est à droite de mon frère et guide son bras.
7. D. Ce corps éthéréen dont vous êtes revêtue, vous permet-il d'éprouver
des sensations physiques, comme par exemple celle du chaud ou du froid ?
- R. Quand je me souviens trop de mon corps, j'éprouve une sorte
d'impression comme lorsqu'on quitte un manteau et que l'on croit encore le
porter quelque temps après.
8. D. Vous venez de dire que vous pouvez vous transporter avec la
rapidité de la pensée ; la pensée n'est-elle pas l'âme elle-même qui se
dégage de son enveloppe ? - R. Oui.
9. D. Lorsque votre pensée se porte quelque part, comment se fait la
séparation de votre âme ? - R. L'apparence s'évanouit ; la pensée marche
seule.
10. D. C'est donc une faculté qui se détache ; l'être restant où il est ? - R.
La forme n'est pas l'être.
11. D. Mais comment cette pensée agit-elle ? N'agit-elle pas toujours par
l'intermédiaire de la matière ? - R. Non.
12. D. Lorsque votre faculté de penser se détache, vous n'agissez donc
plus par l'intermédiaire de la matière ? - R. L'ombre s'évanouit ; elle se
reproduit où la pensée la guide.
- 58 -
13. D. Puisque vous n'aviez que 13 ans quand votre corps est mort,
comment se fait-il que vous puissiez nous donner, sur des questions
abstraites, des réponses qui sont hors de la portée d'un enfant de votre âge ?
- R. Mon âme est si ancienne !
14. D. Pouvez-vous nous citer, parmi vos existences antérieures, une de
celles qui ont le plus élevé vos connaissances ? - R. J'ai été dans le corps
d'un homme que j'avais rendu vertueux ; après sa mort je suis allée dans le
corps d'une jeune fille dont le visage était l'empreinte de l'âme ; Dieu me
récompense.
15. D. Pourrait-il nous être donné de vous voir ici telle que vous êtes
actuellement ? - R. Vous le pourriez.
16. D. Comment le pourrions-nous ? Cela dépend-il de nous, de vous ou
de personnes plus intimes ? - R. De vous.
17. D. Quelles conditions devrions-nous remplir pour cela ? - R. Vous
recueillir quelque temps, avec foi et ferveur ; être moins nombreux, vous
isoler un peu, et faire venir un médium dans le genre de Home.
_______
M. Home.
Les phénomènes opérés par M. Home ont produit d'autant plus de
sensation, qu'ils sont venus confirmer les récits merveilleux apportés
d'outre-mer, et à la véracité desquels s'attachait une certaine défiance. Il
nous a montré que, tout en faisant la part la plus large possible à
l'exagération, il en restait assez pour attester la réalité de faits
s'accomplissant en dehors de toutes les lois connues.
On a parlé de M. Home en sens très divers, et nous avouons qu'il s'en
faut de beaucoup que tout le monde lui ait été sympathique, les uns par
esprit de système, les autres par ignorance. Nous voulons bien admettre
chez ces derniers une opinion consciencieuse, faute d'avoir pu constater
les faits par eux-mêmes ; mais si, dans ce cas, le doute est permis, une
hostilité systématique et passionnée est toujours déplacée. En tout état de
cause, juger ce que l'on ne connaît pas est un manque de logique, le
décrier sans preuves est un oubli des convenances. Faisons, pour un
instant, abstraction de l'intervention des Esprits, et ne voyons dans les
faits rapportés que de simples phénomènes physiques. Plus ces faits sont
étranges, plus ils méritent d'attention. Expliquez-les comme vous voudrez,
mais ne les contestez pas a priori, si vous ne voulez pas faire douter de
votre jugement. Ce qui doit étonner, et ce qui nous paraît plus anormal
encore que les phénomènes en question, c'est de voir ceux
- 59 -
mêmes qui déblatèrent sans cesse contre l'opposition de certains corps
savants à l'endroit des idées nouvelles, qui leur jettent sans cesse à la face,
et cela dans les termes les moins mesurés, les déboires essuyés par les
auteurs des découvertes les plus importantes, qui citent, à tout propos, et
Fulton, et Jenner, et Galilée, tomber eux-mêmes dans un travers semblable,
eux qui disent, avec raison, qu'il y a peu d'années encore, quiconque eût
parlé de correspondre en quelques secondes d'un bout du monde à l'autre,
eût passé pour un insensé. S'ils croient au progrès dont ils se disent les
apôtres, qu'ils soient donc conséquents avec eux-mêmes et ne s'attirent pas
le reproche qu'ils adressent aux autres de nier ce qu'ils ne comprennent pas.
Revenons à M. Home. Venu à Paris au mois d'octobre 1855, il s'est trouvé
dès le début lancé dans le monde le plus élevé, circonstance qui eût dû
imposer plus de circonspection dans le jugement porté sur lui, car plus ce
monde est élevé et éclairé, moins il est suspect de s'être bénévolement laissé
jouer par un aventurier. Cette position même a suscité des commentaires. On
se demande ce qu'est M. Home. Pour vivre dans ce monde, pour faire des
voyages coûteux, il faut, dit-on, qu'il ait de la fortune. S'il n'en a pas, il faut
qu'il soit soutenu par des personnes puissantes. On a bâti sur ce thème mille
suppositions plus ridicules les unes que les autres. Que n'a-t-on pas dit aussi
de sa sœur qu'il est allé chercher il y a un an environ ; c'était, disait-on, un
médium plus puissant que lui-même ; à eux deux ils devaient accomplir des
prodiges à faire pâlir ceux de Moïse. Plus d'une fois des questions nous ont
été adressées à ce sujet ; voici notre réponse.
M. Home, en venant en France, ne s'est point adressé au public ; il
n'aime ni ne recherche la publicité. S'il fût venu dans un but de
spéculation, il eût couru le pays en appelant la réclame à son aide ; il eût
cherché toutes les occasions de se produire, tandis qu'il les évite ; il eût
mis un prix à ses manifestations, tandis qu'il ne demande rien à personne.
Malgré sa réputation, M. Home n'est donc point ce qu'on peut appeler un
homme public, sa vie privée n'appartient qu'à lui seul. Du moment qu'il ne
demande rien, nul n'a le droit de s'enquérir comment il vit sans commettre
une indiscrétion. Est-il soutenu par des gens puissants ? cela ne nous
regarde pas ; tout ce que nous pouvons dire, c'est que dans cette société
d'élite il a conquis des sympathies réelles et s'est fait des amis dévoués,
tandis que d'un faiseur de tours on s'en amuse, on le paie et tout est dit.
Nous ne voyons donc en M. Home qu'une chose : un homme doué d'une
faculté remarquable. L'étude de cette faculté est tout ce qui nous intéresse,
et tout ce qui doit intéresser quiconque n'est pas mû par le seul sentiment
de la curiosité. L'histoire n'a point encore ouvert sur lui le livre
de ses secrets ; jusque-là il n'appartient qu'à la science.
- 60 -
Quant à sa sœur, voici la vérité : C'est une enfant de onze ans, qu'il a
amenée à Paris pour son éducation dont s'est chargée une illustre personne.
Elle sait à peine en quoi consiste la faculté de son frère. C'est bien simple,
comme on le voit, bien prosaïque pour les amateurs du merveilleux.
Maintenant, pourquoi M. Home est-il venu en France ? Ce n'est point
pour chercher fortune, nous venons de le prouver. Est-ce pour connaître le
pays ? Il ne le parcourt pas ; il sort peu, et n'a nullement les habitudes d'un
touriste. Le motif patent a été le conseil des médecins qui ont cru l'air
d'Europe nécessaire à sa santé, mais les faits les plus naturels sont souvent
providentiels. Nous pensons donc que, s'il y est venu, c'est qu'il devait y
venir. La France, encore dans le doute en ce qui concerne les
manifestations spirites, avait besoin qu'un grand coup fût frappé ; c'est M.
Home qui a reçu cette mission, et plus le coup a frappé haut, plus il a eu de
retentissement. La position, le crédit, les lumières de ceux qui l'ont
accueilli, et qui ont été convaincus par l'évidence des faits, ont ébranlé les
convictions d'une foule de gens, même parmi ceux qui n'ont pu être
témoins oculaires. La présence de M. Home aura donc été un puissant
auxiliaire pour la propagation des idées spirites ; s'il n'a pas convaincu tout
le monde, il a jeté des semences qui fructifieront d'autant plus que les
médiums eux-mêmes se multiplieront. Cette faculté, comme nous l'avons
dit ailleurs, n'est point un privilège exclusif ; elle existe à l'état latent et à
divers degrés chez une foule d'individus, n'attendant qu'une occasion pour
se développer ; le principe est en nous par l'effet même de notre
organisation ; il est dans la nature ; tous nous en avons le germe, et le jour
n'est pas éloigné où nous verrons les médiums surgir sur tous les points, au
milieu de nous, dans nos familles, chez le pauvre comme chez le riche, afin
que la vérité soit connue de tous, car selon ce qui nous est annoncé, c'est
une ère nouvelle, une nouvelle phase qui commence pour l'humanité.
L'évidence et la vulgarisation des phénomènes spirites donneront un
nouveau cours aux idées morales, comme la vapeur a donné un nouveau
cours à l'industrie.
Si la vie privée de M. Home doit être fermée aux investigations d'une
indiscrète curiosité, il est certains détails qui peuvent à juste titre intéresser
le public et qu'il est même inutile de connaître pour l'appréciation des faits.
M. Daniel Dunglas Home est né le 15 mars 1833 près d'Edimbourg. Il a
donc aujourd'hui 24 ans. Il descend de l'ancienne et noble famille des Dunglas
d'Ecosse, jadis souveraine. C'est un jeune homme d'une taille moyenne,
blond, dont la physionomie mélancolique n'a rien d'excentrique ; il est d'une
complexion très délicate, de mœurs simples et douces, d'un caractère affable
et bienveillant sur lequel le contact des grandeurs n'a jeté ni morgue ni
ostentation. Doué d'une excessive modestie, jamais il ne fait parade de sa
- 61 -
merveilleuse faculté, jamais il ne parle de lui-même, et si, dans l'expansion
de l'intimité, il raconte les choses qui lui sont personnelles, c'est avec
simplicité, et jamais avec l'emphase propre aux gens avec lesquels la
malveillance cherche à le comparer. Plusieurs faits intimes, qui sont à notre
connaissance personnelle, prouvent chez lui de nobles sentiments et une
grande élévation d'âme ; nous le constatons avec d'autant plus de plaisir que
l'on connaît l'influence des dispositions morales sur la nature des
manifestations.
Les phénomènes dont M. Home est l'instrument involontaire ont parfois
été racontés par des amis trop zélés avec un enthousiasme exagéré dont s'est
emparée la malveillance. Tels qu'ils sont, ils ne sauraient avoir besoin d'une
amplification plus nuisible qu'utile à la cause. Notre but étant l'étude sérieuse
de tout ce qui se rattache à la science spirite, nous nous renfermerons dans la
stricte réalité des faits constatés par nous-même ou par les témoins oculaires
les plus dignes de foi. Nous pourrons donc les commenter avec la certitude
de ne pas raisonner sur des choses fantastiques.
M. Home est un médium du genre de ceux qui produisent des
manifestations ostensibles, sans exclure pour cela les communications
intelligentes ; mais ses prédispositions naturelles lui donnent pour les
premières une aptitude plus spéciale. Sous son influence, les bruits les plus
étranges se font entendre, l'air s'agite, les corps solides se meuvent, se
soulèvent, se transportent d'un endroit à l'autre à travers l'espace, des
instruments de musique font entendre des sons mélodieux, des êtres du
monde extra-corporel apparaissent, parlent, écrivent et souvent vous
étreignent jusqu'à la douleur. Lui-même plusieurs fois s'est vu, en présence
de témoins oculaires, enlevé sans soutien à plusieurs mètres de hauteur.
De ce qui nous a été enseigné sur le rang des Esprits qui produisent en
général ces sortes de manifestations, il ne faudrait pas en conclure que M.
Home n'est en rapport qu'avec la classe infime du monde spirite. Son
caractère et les qualités morales qui le distinguent doivent au contraire lui
concilier la sympathie des Esprits supérieurs ; il n'est, pour ces derniers,
qu'un instrument destiné à dessiller les yeux des aveugles par des moyens
énergiques, sans être pour cela privé des communications d'un ordre plus
élevé. C'est une mission qu'il a acceptée ; mission qui n'est exempte ni de
tribulations, ni de dangers, mais qu'il accomplit avec résignation et
persévérance, sous l'égide de l'Esprit de sa mère, son véritable ange gardien.
La cause des manifestations de M. Home est innée en lui ; son âme, qui
semble ne tenir au corps que par de faibles liens, a plus d'affinité pour le
monde spirite que pour le monde corporel ; c'est pourquoi elle se dégage
sans efforts, et entre plus facilement que chez d'autres en communication
avec les êtres invisibles. Cette faculté s'est révélée en lui dès la plus tendre
- 62 -
enfance. A l'âge de six mois, son berceau se balançait tout seul en l'absence
de sa nourrice et changeait de place. Dans ses premières années il était si
débile qu'il pouvait à peine se soutenir ; assis sur un tapis, les jouets qu'il
ne pouvait atteindre venaient d'eux-mêmes se mettre à sa portée. A trois ans
il eut ses premières visions, mais il n'en a pas conservé le souvenir. Il avait
neuf ans lorsque sa famille alla se fixer aux Etats-Unis ; là, les mêmes
phénomènes continuèrent avec une intensité croissante à mesure qu'il
avançait en âge, mais sa réputation comme médium ne s'établit qu'en 1850,
vers l'époque où les manifestations spirites commencèrent à devenir
populaires dans ce pays. En 1854 il vint en Italie, nous l'avons dit, pour sa
santé ; il étonna Florence et Rome par de véritables prodiges. Converti à la
foi catholique dans cette dernière ville, il dut prendre l'engagement de
rompre ses relations avec le monde des Esprits. Pendant un an, en effet, son
pouvoir occulte sembla l'avoir abandonné ; mais comme ce pouvoir est audessus
de sa volonté, au bout de ce temps, ainsi que le lui avait annoncé
l'Esprit de sa mère, les manifestations se reproduisirent avec une nouvelle
énergie. Sa mission était tracée ; il devait marquer parmi ceux que la
Providence a choisis pour nous révéler par des signes patents la puissance
qui domine toutes les grandeurs humaines.
Si M. Home n'était, comme le prétendent certaines personnes qui jugent
sans avoir vu, qu'un habile prestidigitateur, il aurait toujours, sans aucun
doute, à sa disposition des tours dans sa gibecière, tandis qu'il n'est pas le
maître de les produire à volonté. Il lui serait donc impossible d'avoir des
séances régulières, car ce serait souvent au moment où il en aurait besoin
que sa faculté lui ferait défaut. Les phénomènes se manifestent quelquefois
spontanément au moment où il s'y attend le moins, tandis que dans d'autres
il est impuissant à les provoquer, circonstance peu favorable à quiconque
voudrait faire des exhibitions à heures fixes. Le fait suivant pris entre mille
en est la preuve. Depuis plus de quinze jours M. Home n'avait pu obtenir
aucune manifestation, lorsque, se trouvant à déjeuner chez un de ses amis
avec deux ou trois autres personnes de sa connaissance, des coups se firent
soudain entendre dans les murs, les meubles et le plafond. Il paraît, dit-il,
que les voilà qui reviennent. M. Home était à ce moment assis sur le canapé
avec un ami. Un domestique apporte le plateau à thé et s'apprête à le
déposer sur la table placée au milieu du salon ; celle-ci, quoique fort
lourde, se soulève subitement en se détachant du sol de 20 à 30 centimètres
de hauteur, comme si elle eût été attirée par le plateau ; le domestique
effrayé le laisse échapper, et la table d'un bond s'élance vers le canapé et
vient retomber devant M. Home et son ami, sans que rien de ce qui était
dessus fût dérangé. Ce fait n'est point sans contredit le plus curieux
- 63 -
de ceux que nous aurons à rapporter, mais il présente cette particularité
digne de remarque, qu'il s'est produit spontanément, sans provocation, dans
un cercle intime, dont aucun des assistants, cent fois témoins de faits
semblables, n'avait besoin de nouveaux témoignages ; et assurément ce
n'était pas le cas pour M. Home de montrer son savoir-faire, si savoir-faire
il y a.
Dans un prochain article nous citerons d'autres manifestations.
_______
5
Les manifestations des Esprits,
Réponse à M. Viennet, par Paul Auguez5.
M. Paul Auguez est un adepte sincère et éclairé de la doctrine spirite ;
son ouvrage, que nous avons lu avec un grand intérêt, et où l'on reconnaît
la plume élégante de l'auteur des Elus de l'avenir, est une démonstration
logique et savante des points fondamentaux de cette doctrine, c'est-à-dire
de l'existence des Esprits, de leurs relations avec les hommes, et, par
conséquent, de l'immortalité de l'âme et de son individualité après la mort.
Son but principal étant de répondre aux agressions sarcastiques de M.
Viennet, il n'aborde que les points capitaux et se borne à prouver par les
faits, le raisonnement et les autorités les plus respectables, que cette
croyance n'est point fondée sur des idées systématiques ou des préjugés
vulgaires, mais qu'elle repose sur des bases solides. L'arme de M. Viennet
est le ridicule, celle de M. Auguez est la science. Par de nombreuses
citations, qui attestent une étude sérieuse et une profonde érudition, il
prouve que si les adeptes d'aujourd'hui, malgré leur nombre sans cesse
croissant, et les gens éclairés de tous les pays qu'ils se rallient, sont, comme
le prétend l'illustre académicien, des cerveaux détraqués, cette infirmité
leur est commune avec les plus grands génies dont l'humanité s'honore.
Dans ses réfutations, M. Auguez a toujours su conserver la dignité du
langage, et c'est un mérite dont nous ne saurions trop le louer ; on n'y trouve
nulle part ces diatribes déplacées, devenues des lieux communs de mauvais
goût, et qui ne prouvent rien, sinon un manque de savoir-vivre. Tout ce qu'il
dit est grave, sérieux, profond, et à la hauteur du savant auquel il s'adresse.
L'a-t-il convaincu ? nous l'ignorons ; nous en doutons même, à parler
franchement ; mais comme en définitive son livre est fait pour tout le monde,
les semences qu'il jette ne seront pas toutes perdues. Nous aurons
Brochure in-12 ; prix 2 fr.50 c., chez Dentu, Palais-Royal, et chez Germer Baillière, rue de
l'Ecole-de-médecine, 4.
- 64 -
plus d'une fois l'occasion d'en citer des passages dans le cours de cette
publication à mesure que nous y serons amenés par la nature du sujet.
La théorie développée par M. Auguez étant, sauf peut-être quelques
points secondaires, celle que nous professons nous-mêmes, nous ne ferons
à cet égard aucune critique de son ouvrage, qui marquera et sera lu avec
fruit. Nous n'aurions désiré qu'une chose, c'est un peu plus de clarté dans
les démonstrations, et de la méthode dans l'ordre des matières. M. Auguez a
traité la question en savant, parce qu'il s'adressait à un savant capable
assurément de comprendre les choses les plus abstraites, mais il aurait dû
songer qu'il écrivait moins pour un homme que pour le public, qui lit
toujours avec plus de plaisir et de profit ce qu'il comprend sans efforts.
_______
Aux lecteurs de la Revue Spirite.
Plusieurs de nos lecteurs ont bien voulu répondre à l'appel que nous avons fait dans notre
1° numéro au sujet des renseignements à nous fournir. Un grand nombre de faits nous ont été
signalés parmi lesquels il en est de fort importants, ce dont nous leur en sommes infiniment
reconnaissants ; nous ne le sommes pas moins des réflexions qui les accompagnent
quelquefois, alors même qu'elles décèlent une connaissance incomplète de la matière : elles
donneront lieu à des éclaircissements sur les points qui n'auront pas été bien compris. Si nous
ne faisons pas une mention immédiate des documents qui nous sont fournis, ils ne passent
pas inaperçus pour cela ; il en est toujours pris bonne note pour être mis à profit tôt ou tard.
Le défaut d'espace n'est pas la seule cause qui puisse retarder la publication, mais bien
aussi l'opportunité des circonstances et la nécessité de les rattacher aux articles dont ils
peuvent être d'utiles compléments.
La multiplicité de nos occupations, jointe à l'étendue de la correspondance, nous met
souvent dans l'impossibilité matérielle de répondre comme nous le voudrions, et comme nous
le devrions, aux personnes qui nous font l'honneur de nous écrire. Nous les prions donc
instamment de ne point prendre en mauvaise part un silence indépendant de notre volonté.
Nous espérons que leur bon vouloir n'en sera pas refroidi, et qu'elles voudront bien ne point
interrompre leurs intéressantes communications ; à cet effet nous appelons de nouveau leur
attention sur la note que nous donnons à la fin de l'introduction de notre 1° numéro, au sujet des
renseignements que nous sollicitons de leur obligeance, les priant en outre de ne pas omettre de
nous dire lorsque nous pourrons, sans inconvénient, faire mention des lieux et des personnes.
Les observations ci-dessus s'appliquent également aux questions qui nous sont adressées sur
divers points de la doctrine. Lorsqu'elles nécessitent des développements d'une certaine
étendue, il nous est d'autant moins possible de les donner par écrit que bien souvent la même
chose devrait être répétée à un grand nombre de personnes. Notre revue étant destinée à nous
servir de moyen de correspondance, ces réponses y trouveront naturellement leur place, à
mesure que les sujets traités nous en fourniront l'occasion, et cela avec d'autant plus d'avantage,
que les explications pourront être plus complètes et profiteront à tous. ALLAN KARDEC.
_____________
Paris. - Typ. de COSSON et Comp., rue du Four-Saint-Germain, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
La pluralité des mondes.
Qui est-ce qui ne s'est pas demandé, en considérant la lune et les autres
astres, si ces globes sont habités ? Avant que la science nous eût initiés à
la nature de ces astres, on pouvait en douter ; aujourd'hui, dans l'état
actuel de nos connaissances, il y a au moins probabilité ; mais on fait à
cette idée, vraiment séduisante, des objections tirées de la science même.
La lune, dit-on, paraît n'avoir pas d'atmosphère, et peut-être pas d'eau.
Dans Mercure, vu son rapprochement du soleil, la température moyenne
doit être celle du plomb fondu, de sorte que, s'il y a du plomb, il doit
couler comme l'eau de nos rivières. Dans Saturne, c'est tout l'opposé ;
nous n'avons pas de terme de comparaison pour le froid qui doit y
régner ; la lumière du soleil doit y être très faible, malgré la réflexion de
ses sept lunes et de son anneau, car à cette distance le soleil ne doit
paraître que comme une étoile de première grandeur. Dans de telles
conditions, on se demande s'il serait possible de vivre.
On ne conçoit pas qu'une pareille objection puisse être faite par des
hommes sérieux. Si l'atmosphère de la lune n'a pu être aperçue, est-il
rationnel d'en inférer qu'elle n'existe pas ? Ne peut-elle être formée
d'éléments inconnus ou assez raréfiés pour ne pas produire de réfraction
sensible ? Nous dirons la même chose de l'eau ou des liquides qui en
tiennent lieu. A l'égard des êtres vivants, ne serait-ce pas nier la
puissance divine que de croire impossible une organisation différente de
celle que nous connaissons, alors que sous nos yeux la prévoyance de la
nature s'étend avec une sollicitude si admirable jusqu'au plus petit
insecte, et donne à tous les êtres les organes appropriés au milieu qu'ils
doivent habiter, que ce soit l'eau, l'air ou la terre, qu'ils soient plongés
dans l'obscurité ou exposés à l'éclat du soleil. Si nous n'avions jamais vu
de poissons, nous ne pourrions concevoir des êtres vivant dans l'eau ;
nous ne nous ferions pas une idée de leur struc-
- 66 -
ture. Qui aurait cru, il y a peu de temps encore, qu'un animal pût vivre un
temps indéfini au sein d'une pierre ! Mais sans parler de ces extrêmes,
les êtres vivant sous les feux de la zone torride pourraient-ils exister
dans les glaces polaires ? et pourtant dans ces glaces il y a des êtres
organisés pour ce climat rigoureux, et qui ne pourraient supporter
l'ardeur d'un soleil vertical. Pourquoi donc n'admettrions-nous pas que
des êtres pussent être constitués de manière à vivre sur d'autres globes et
dans un milieu tout différent du nôtre ? Assurément, sans connaître à
fond la constitution physique de la lune, nous en savons assez pour être
certains que, tels que nous sommes, nous n'y pourrions pas plus vivre
que nous ne le pouvons au sein de l'Océan, en compagnie des poissons.
Par la même raison, les habitants de la lune, si jamais il en pouvait venir
sur la terre, constitués pour vivre sans air ou dans un air très raréfié,
peut-être tout différent du nôtre, seraient asphyxiés dans notre épaisse
atmosphère, comme nous le sommes quand nous tombons dans l'eau.
Encore une fois, si nous n'avons pas la preuve matérielle et de visu de la
présence d'êtres vivants dans les autres mondes, rien ne prouve qu'il ne
puisse en exister dont l'organisme soit approprié à un milieu ou à un
climat quelconque. Le simple bon sens nous dit au contraire qu'il en doit
être ainsi, car il répugne à la raison de croire que ces innombrables
globes qui circulent dans l'espace ne sont que des masses inertes et
improductives. L'observation nous y montre des surfaces accidentées
comme ici par des montagnes, des vallées, des ravins, des volcans éteints
ou en activité ; pourquoi donc n'y aurait-il pas des êtres organiques ?
Soit, dira-t-on ; qu'il y ait des plantes, même des animaux, cela peut
être ; mais des êtres humains, des hommes civilisés comme nous,
connaissant Dieu, cultivant les arts, les sciences, cela est-il possible ?
Assurément rien ne prouve mathématiquement que les êtres qui
habitent les autres mondes soient des hommes comme nous, ni qu'ils
soient plus ou moins avancés que nous, moralement parlant ; mais quand
les sauvages de l'Amérique virent débarquer les Espagnols, ils ne se
doutaient pas non plus qu'au-delà des mers il existait un autre monde
cultivant des arts qui leur étaient inconnus. La terre est parsemée d'une
innombrable quantité d'îles, petites ou grandes, et tout ce qui est
habitable est habité ; il ne surgit pas un rocher de la mer que l'homme n'y
plante à l'instant son drapeau. Que dirions-nous si les habitants d'une des
plus petites de ces îles, connaissant parfaitement l'existence des autres
îles et continents, mais n'ayant jamais eu de relations avec ceux qui les
habitent, se croyaient les seuls êtres vivants du globe ? Nous leur
dirions : Comment pouvez-vous croire que Dieu ait fait le monde pour
vous seuls ? par quelle étrange bizarrerie votre petite île, perdue dans un
coin de l'Océan, aurait-elle le privilège d'être seule
- 67 -
habitée ? Nous pouvons en dire autant de nous à l'égard des autres
sphères. Pourquoi la terre, petit globe imperceptible dans l'immensité de
l'univers, qui n'est distinguée des autres planètes ni par sa position, ni par
son volume, ni par sa structure, car elle n'est ni la plus petite ni la plus
grosse, ni au centre ni à l'extrémité, pourquoi, dis-je, serait-elle parmi
tant d'autres l'unique résidence d'êtres raisonnables et pensants ? quel
homme sensé pourrait croire que ces millions d'astres qui brillent sur nos
têtes n'ont été faits que pour récréer notre vue ? quelle serait alors
l'utilité de ces autres millions de globes imperceptibles à l'œil nu et qui
ne servent même pas à nous éclairer ? n'y aurait-il pas à la fois orgueil et
impiété à penser qu'il en doit être ainsi ? A ceux que l'impiété touche
peu, nous dirons que c'est illogique.
Nous arrivons donc, par un simple raisonnement que bien d'autres ont
fait avant nous, à conclure à la pluralité des mondes, et ce raisonnement
se trouve confirmé par les révélations des Esprits. Ils nous apprennent en
effet que tous ces mondes sont habités par des êtres corporels appropriés
à la constitution physique de chaque globe ; que parmi les habitants de
ces mondes les uns sont plus, les autres sont moins avancés que nous au
point de vue intellectuel, moral et même physique. Il y a plus, nous
savons aujourd'hui que nous pouvons entrer en relation avec eux et en
obtenir des renseignements sur leur état ; nous savons encore que non
seulement tous les globes sont habités par des êtres corporels, mais que
l'espace est peuplé d'êtres intelligents, invisible pour nous à cause du
voile matériel jeté sur notre âme, et qui révèlent leur existence par des
moyens occultes ou patents. Ainsi tout est peuplé dans l'univers, la vie et
l'intelligence sont partout : sur les globes solides, dans l'air, dans les
entrailles de la terre, et jusque dans les profondeurs éthéréennes. Y a-t-il
dans cette doctrine quelque chose qui répugne à la raison ? N'est-elle pas
à la fois grandiose et sublime ? Elle nous élève par notre petitesse même,
bien autrement que cette pensée égoïste et mesquine qui nous place
comme les seuls êtres dignes d'occuper la pensée de Dieu.
_______
Jupiter et quelques autres mondes.
Avant d'entrer dans le détail des révélations que les Esprits nous ont faites
sur l'état des différents mondes, voyons à quelle conséquence logique
nous pourrons arriver par nous-mêmes et par le seul raisonnement. Qu'on
veuille bien se reporter à l'échelle spirite que nous avons donnée dans le
précédent numéro ; nous prions les personnes désireuses d'approfondir sé-
- 68 -
rieusement cette science nouvelle, d'étudier avec soin ce tableau et de
s'en pénétrer ; elles y trouveront la clef de plus d'un mystère.
Le monde des Esprits se compose des âmes de tous les humains de
cette terre et des autres sphères, dégagées des liens corporels ; de même
tous les humains sont animés par les Esprits incarnés en eux. Il y a donc
solidarité entre ces deux mondes : les hommes auront les qualités et les
imperfections des Esprits avec lesquels ils sont unis ; les Esprits seront
plus ou moins bons ou mauvais, selon les progrès qu'ils auront faits
pendant leur existence corporelle. Ces quelques mots résument toute la
doctrine. Comme les actes des hommes sont le produit de leur libre
arbitre, ils portent le cachet de la perfection ou de l'imperfection de
l'Esprit qui les sollicite. Il nous sera donc très facile de nous faire une
idée de l'état moral d'un monde quelconque, selon la nature des Esprits
qui l'habitent ; nous pourrions, en quelque sorte, décrire sa législation,
tracer le tableau de ses mœurs, de ses usages, de ses rapports sociaux.
Supposons donc un globe exclusivement habité par des Esprits de la
neuvième classe, par des Esprits impurs, et transportons-nous-y par la
pensée. Nous y verrons toutes les passions déchaînées et sans frein ;
l'état moral au dernier degré d'abrutissement ; la vie animale dans toute
sa brutalité ; point de liens sociaux, car chacun ne vit et n'agit que pour
soi et pour satisfaire ses appétits grossiers ; l'égoïsme y règne en
souverain absolu et traîne à sa suite la haine, l'envie, la jalousie, la
cupidité, le meurtre.
Passons maintenant dans une autre sphère, où se trouvent des Esprits
de toutes les classes du troisième ordre : Esprits impurs, Esprits légers,
Esprits faux-savants, Esprits neutres. Nous savons que dans toutes les
classes de cet ordre le mal domine ; mais sans avoir la pensée du bien,
celle du mal décroît à mesure qu'on s'éloigne du dernier rang. L'égoïsme
est toujours le mobile principal des actions, mais les mœurs sont plus
douces, l'intelligence plus développée ; le mal y est un peu déguisé, il est
paré et fardé. Ces qualités mêmes engendrent un autre défaut, c'est
l'orgueil ; car les classes les plus élevées sont assez éclairées pour avoir
conscience de leur supériorité, mais pas assez pour comprendre ce qui
leur manque ; de là leur tendance à l'asservissement des classes
inférieures ou des races les plus faibles qu'elles tiennent sous le joug.
N'ayant pas le sentiment du bien, elles n'ont que l'instinct du moi et
mettent leur intelligence à profit pour satisfaire leurs passions. Dans une
telle société, si l'élément impur domine il écrasera l'autre ; dans le cas
contraire, les moins mauvais chercheront à détruire leurs adversaires ;
dans tous les cas, il y aura lutte, lutte sanglante, lutte d'extermination, car
ce sont deux éléments qui ont des intérêts opposés. Pour protéger les
biens et les personnes, il faudra des lois ; mais ces lois
- 69 -
seront dictées par l'intérêt personnel et non par la justice ; c'est le fort qui
les fera au détriment du faible.
Supposons maintenant un monde où, parmi les éléments mauvais que
nous venons de voir, se trouvent quelques-uns de ceux du second ordre ;
alors au milieu de la perversité nous verrons apparaître quelques vertus.
Si les bons sont en minorité, ils seront la victime des méchants ; mais à
mesure que s'accroîtra leur prépondérance, la législation sera plus
humaine, plus équitable et la charité chrétienne ne sera pas pour tous une
lettre morte. De ce bien même va naître un autre vice. Malgré la guerre
que les mauvais déclarent sans cesse aux bons, ils ne peuvent s'empêcher
de les estimer dans leur for intérieur ; voyant l'ascendant de la vertu sur
le vice, et n'ayant ni la force ni la volonté de la pratiquer, ils cherchent à
la parodier ; ils en prennent le masque ; de là les hypocrites, si nombreux
dans toute société où la civilisation est imparfaite.
Continuons notre route à travers les mondes, et arrêtons-nous dans
celui-ci, qui va nous reposer un peu du triste spectacle que nous venons
de voir. Il n'est habité que par des Esprits du second ordre. Quelle
différence ! Le degré d'épuration auquel ils sont arrivés exclut chez eux
toute pensée du mal, et ce seul mot nous donne l'idée de l'état moral de
cet heureux pays. La législation y est bien simple, car les hommes n'ont
point à se défendre les uns contre les autres ; nul ne veut du mal à son
prochain, nul ne s'approprie ce qui ne lui appartient pas, nul ne cherche à
vivre au détriment de son voisin. Tout respire la bienveillance et
l'amour ; les hommes ne cherchant point à se nuire, il n'y a point de
haines ; l'égoïsme y est inconnu, et l'hypocrisie y serait sans but. Là,
pourtant, ne règne point l'égalité absolue, car l'égalité absolue suppose
une identité parfaite dans le développement intellectuel et moral ; or
nous voyons, par l'échelle spirituelle, que le deuxième ordre comprend
plusieurs degrés de développement ; il y aura donc dans ce monde des
inégalités, parce que les uns seront plus avancés que les autres ; mais
comme il n'y a chez eux que la pensée du bien, les plus élevés n'en
concevront point d'orgueil, et les autres point de jalousie. L'inférieur
comprend l'ascendant du supérieur et s'y soumet, parce que cet ascendant
est purement moral et que nul ne s'en sert pour opprimer.
Les conséquences que nous tirons de ces tableaux, quoique
présentées d'une manière hypothétique, n'en sont pas moins
parfaitement rationnelles, et chacun peut déduire l'état social d'un
monde quelconque selon la proportion des éléments moraux dont on le
suppose composé. Nous avons vu qu'abstraction faite de la révélation
des Esprits, toutes les probabilités sont pour la pluralité des mondes ; or
il n'est pas moins rationnel de penser que
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tous ne sont pas au même degré de perfection, et que, par cela même,
nos suppositions peuvent bien être des réalités. Nous n'en connaissons
qu'un d'une manière positive, le nôtre. Quel rang occupe-t-il dans cette
hiérarchie ? Hélas ! il suffit de considérer ce qui s'y passe pour voir qu'il
est loin de mériter le premier rang, et nous sommes convaincus qu'en
lisant ces lignes on lui a déjà marqué sa place. Quand les Esprits nous
disent qu'il est, sinon à la dernière, du moins dans les dernières, le simple
bon sens nous dit malheureusement qu'ils ne se trompent pas ; nous
avons bien à faire pour l'élever au rang de celui que nous avons décrit en
dernier lieu, et nous avions bien besoin que le Christ vînt nous en
montrer le chemin.
Quant à l'application que nous pouvons faire de notre raisonnement
aux différents globes de notre tourbillon planétaire, nous n'avons que
l'enseignement des Esprits ; or, pour quiconque n'admet que les preuves
palpables, il est positif que leur assertion, à cet égard, n'a pas la certitude
de l'expérimentation directe. Cependant n'acceptons-nous pas tous les
jours de confiance les descriptions que les voyageurs nous font des
contrées que nous n'avons jamais vues ? Si nous ne devions croire que
par nos yeux, nous ne croirions pas grand chose. Ce qui donne ici un
certain poids au dire des Esprits, c'est la corrélation qui existe entre eux,
au moins quant aux points principaux. Pour nous qui avons été cent fois
témoins de ces communications, qui avons pu les apprécier dans les
moindres détails, qui en avons scruté le fort et le faible, observé les
similitudes et les contradictions, nous y trouvons tous les caractères de la
probabilité ; toutefois, nous ne les donnons que sous bénéfice
d'inventaire, à titre de renseignements auxquels chacun sera libre
d'attacher l'importance qu'il jugera à propos.
Selon les Esprits, la planète de Mars serait encore moins avancée que la
Terre ; les Esprits qui y sont incarnés sembleraient appartenir à peu près
exclusivement à la neuvième classe, à celle des Esprits impurs, de sorte
que le premier tableau que nous avons donné ci-dessus serait l'image de ce
monde. Plusieurs autres petits globes sont, à quelques nuances près, dans
la même catégorie. La Terre viendrait ensuite ; la majorité de ses habitants
appartient incontestablement à toutes les classes du troisième ordre, et la
plus faible partie aux dernières classes du second ordre. Les Esprits
supérieurs, ceux de la deuxième et de la troisième classe, y accomplissent
quelquefois une mission de civilisation et de progrès, et y sont des
exceptions. Mercure et Saturne viennent après la Terre. La supériorité
numérique des bons Esprits leur donne la prépondérance sur les Esprits
inférieurs, d'où résulte un ordre social plus parfait, des rapports moins
égoïstes, et par conséquent une condition d'existence plus heureuse. La
Lune et Vénus sont à peu près au même degré et sous tous les rapports
plus avancés que Mercure et Saturne. Junon et
- 71 -
Uranus seraient encore supérieurs à ces dernières. On peut supposer que
les éléments moraux de ces deux planètes sont formés des premières
classes du troisième ordre et en grande majorité d'esprits du deuxième
ordre. Les hommes y sont infiniment plus heureux que sur la Terre, par
la raison qu'ils n'ont ni les mêmes luttes à soutenir, ni les mêmes
tribulations à endurer, et qu'ils ne sont point exposés aux mêmes
vicissitudes physiques et morales.
De toutes les planètes, la plus avancée, sous tous les rapports, est
Jupiter. Là, est le règne exclusif du bien et de la justice, car il n'y a que
de bons Esprits. On peut se faire une idée de l'heureux état de ses
habitants par le tableau que nous avons donné d'un monde habité sans
partage par les Esprits du second ordre.
La supériorité de Jupiter n'est pas seulement dans l'état moral de ses
habitants ; elle est aussi dans leur constitution physique. Voici la
description qui nous a été donnée de ce monde privilégié, où nous
retrouvons la plupart des hommes de bien qui ont honoré notre terre par
leurs vertus et leurs talents.
La conformation du corps est à peu près la même qu'ici-bas, mais il est
moins matériel, moins dense et d'une plus grande légèreté spécifique.
Tandis que nous rampons péniblement sur la Terre, l'habitant de Jupiter
se transporte d'un lieu à un autre en effleurant la surface du sol, presque
sans fatigue, comme l'oiseau dans l'air ou le poisson dans l'eau. La
matière dont le corps est formé étant plus épurée, elle se dissipe après la
mort sans être soumise à la décomposition putride. On n'y connaît point
la plupart des maladies qui nous affligent, celles surtout qui ont leur
source dans les excès de tous genres et dans le ravage des passions. La
nourriture est en rapport avec cette organisation éthérée ; elle ne serait
point assez substantielle pour nos estomacs grossiers, et la nôtre serait
trop lourde pour eux ; elle se compose de fruits et de plantes, et d'ailleurs
ils en puisent en quelque sorte la plus grande partie dans le milieu
ambiant dont ils aspirent les émanations nutritives. La durée de la vie est
proportionnellement beaucoup plus grande que sur la Terre ; la moyenne
équivaut environ à cinq de nos siècles. Le développement y est aussi
beaucoup plus rapide, et l'enfance y dure à peine quelques-uns de nos
mois.
Sous cette enveloppe légère les Esprits se dégagent facilement et
entrent en communication réciproque par la seule pensée, sans exclure
toutefois le langage articulé ; aussi la seconde vue est-elle pour la
plupart une faculté permanente ; leur état normal peut être comparé à
celui de nos somnambules lucides ; et c'est aussi pourquoi ils se
manifestent à nous plus facilement que ceux qui sont incarnés dans des
mondes plus grossiers et plus matériels. L'intuition qu'ils ont
de leur avenir, la sécurité que leur
- 72 -
donne une conscience exempte de remords, font que la mort ne leur
cause aucune appréhension ; ils la voient venir sans crainte et comme
une simple transformation.
Les animaux ne sont pas exclus de cet état progressif, sans approcher
cependant de l'homme, même sous le rapport physique ; leur corps, plus
matériel, tient au sol, comme nous à la Terre. Leur intelligence est plus
développée que chez les nôtres ; la structure de leurs membres se plie à
toutes les exigences du travail ; ils sont chargés de l'exécution des
ouvrages manuels ; ce sont les serviteurs et les manœuvres : les
occupations des hommes sont purement intellectuelles. L'homme est
pour eux une divinité, mais une divinité tutélaire qui jamais n'abuse de
sa puissance pour les opprimer.
Les Esprits qui habitent Jupiter se complaisent assez généralement,
quand ils veulent bien se communiquer à nous, dans la description de
leur planète, et quand on leur en demande la raison, ils répondent que
c'est afin de nous inspirer l'amour du bien par l'espoir d'y aller un jour.
C'est dans ce but que l'un d'eux, qui a vécu sur la terre sous le nom de
Bernard Palissy, le célèbre potier du seizième siècle, a entrepris
spontanément et sans y être sollicité une série de dessins aussi
remarquables par leur singularité que par le talent d'exécution, et
destinés à nous faire connaître, jusque dans les moindres détails, ce
monde si étrange et si nouveau pour nous. Quelques-uns retracent des
personnages, des animaux, des scènes de la vie privée ; mais les plus
remarquables sont ceux qui représentent des habitations, véritables
chefs-d'œuvre dont rien sur la Terre ne saurait nous donner une idée, car
cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons ; c'est un genre
d'architecture indescriptible, si original et pourtant si harmonieux, d'une
ornementation si riche et si gracieuse, qu'il défie l'imagination la plus
féconde. M. Victorien Sardou, jeune littérateur de nos amis, plein de
talent et d'avenir, mais nullement dessinateur, lui a servi d'intermédiaire.
Palissy nous promet une suite qui nous donnera en quelque sorte la
monographie illustrée de ce monde merveilleux. Espérons que ce
curieux et intéressant recueil, sur lequel nous reviendrons dans un article
spécial consacré aux médiums dessinateurs, pourra un jour être livré au
public.
La planète de Jupiter, malgré le tableau séduisant qui nous en est
donné, n'est point le plus parfait d'entre les mondes. Il en est d'autres,
inconnus pour nous, qui lui sont bien supérieurs au physique et au moral
et dont les habitants jouissent d'une félicité encore plus parfaite ; là est le
séjour des Esprits les plus élevés, dont l'enveloppe éthérée n'a plus rien
des propriétés connues de la matière.
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On nous a plusieurs fois demandé si nous pensions que la condition de
l'homme ici-bas était un obstacle absolu à ce qu'il pût passer sans
intermédiaire de la Terre dans Jupiter. A toutes les questions qui
touchent à la doctrine spirite nous ne répondons jamais d'après nos
propres idées, contre lesquelles nous sommes toujours en défiance. Nous
nous bornons à transmettre l'enseignement qui nous est donné,
enseignement que nous n'acceptons point à la légère et avec un
enthousiasme irréfléchi. A la question ci-dessus nous répondons
nettement, parce que tel est le sens formel de nos instructions et le
résultat de nos propres observations : OUI, l'homme en quittant la Terre
peut aller immédiatement dans Jupiter, ou dans un monde analogue, car
ce n'est pas le seul de cette catégorie. Peut-il en avoir la certitude ?
NON. Il peut y aller, parce qu'il y a sur la Terre, quoique en petit
nombre, des Esprits assez bons et assez dématérialisés pour n'être point
déplacés dans un monde où le mal n'a point d'accès. Il n'en a pas la
certitude, parce qu'il peut se faire illusion sur son mérite personnel et
qu'il peut d'ailleurs avoir une autre mission à remplir. Ceux qui peuvent
espérer cette faveur ne sont assurément ni les égoïstes, ni les ambitieux,
ni les avares, ni les ingrats, ni les jaloux, ni les orgueilleux, ni les
vaniteux, ni les hypocrites, ni les sensualistes, ni aucun de ceux qui sont
dominés par l'amour des biens terrestres ; à ceux-là il faudra peut-être
encore de longues et rudes épreuves. Cela dépend de leur volonté.
_______
Confessions de Louis XI.
Histoire de sa vie dictée par lui-même à mademoiselle Ermance
Dufaux.
En parlant de l'Histoire de Jeanne d'Arc dictée par elle-même, et dont
nous nous proposons de citer divers passages, nous avons dit que
mademoiselle Dufaux avait écrit de la même manière l'Histoire de Louis
XI. Ce travail, l'un des plus complets en ce genre, contient des
documents précieux au point de vue historique. Louis XI s'y montre le
profond politique que nous connaissons ; mais, de plus, il nous donne la
clef de plusieurs faits jusqu'alors inexpliqués. Au point de vue spirite,
c'est un des plus curieux échantillons des travaux de longue haleine
produits par les Esprits. A cet égard, deux choses sont particulièrement
remarquables : la rapidité de l'exécution (quinze jours ont suffi pour
dicter la matière d'un fort volume) ; secondement, le souvenir si précis
qu'un Esprit peut conserver des événements de la vie terrestre. A ceux
qui douteraient de l'origine de ce travail et en feraient honneur à la
mémoire de mademoiselle Dufaux, nous répondrons qu'il faudrait, en
effet, de la part d'une enfant de quatorze ans, une mé-
- 74 -
moire bien phénoménale et un talent d'une précocité non moins
extraordinaire pour écrire d'un seul trait un ouvrage de cette nature ;
mais, à supposer que cela fût, nous demanderons où cette enfant aurait
puisé les explications inédites de l'ombrageuse politique de Louis XI, et
s'il n'eût pas été plus habile à ses parents de lui en laisser le mérite. Des
diverses histoires écrites par son entremise, celle de Jeanne d'Arc est la
seule qui ait été publiée. Nous faisons des vœux pour que les autres le
soient bientôt, et nous leur prédisons un succès d'autant plus grand, que les
idées spirites sont aujourd'hui infiniment plus répandues. Nous extrayons de
celle de Louis XI le passage relatif à la mort du comte de Charolais :
Les historiens arrivés à ce fait historique : « Louis XI donna au comte
de Charolais la lieutenance générale de Normandie, » avouent qu'ils ne
comprennent pas qu'un roi si grand politique ait fait une si grande faute6.
Les explications données par Louis XI sont difficiles à contredire, attendu
qu'elles sont confirmées par trois actes connus de tout le monde : la
conspiration de Constain, le voyage du comte de Charolais, qui suivit
l'exécution du coupable, et enfin l'obtention par ce prince de la lieutenance
générale de la Normandie, province qui réunissait les Etats des ducs de
Bourgogne et de Bretagne, ennemis toujours ligués contre Louis XI.
Louis XI s'exprime ainsi :
« Le comte de Charolais fut gratifié de la lieutenance générale de la Normandie
et d'une pension de trente-six mille livres. C'était une imprudence bien grande
d'augmenter ainsi la puissance de la maison de Bourgogne. Quoique cette
digression nous éloigne de la suite des affaires d'Angleterre, je crois devoir
indiquer ici les motifs qui me faisaient agir ainsi.
« Quelque temps après son retour dans les Pays-Bas, le duc Philippe de
Bourgogne était tombé dangereusement malade. Le comte de Charolais aimait
vraiment son père malgré les chagrins qu'il lui avait causés : il est vrai que son
caractère bouillant et impétueux et surtout mes perfides insinuations pouvaient
l'excuser. Il le soigna avec une affection toute filiale et ne quitta, ni jour ni nuit, le
chevet de son lit.
« Le danger du vieux duc m'avait fait faire de sérieuses réflexions ; je haïssais le
comte et je croyais avoir tout à craindre de lui ; d'ailleurs il n'avait qu'une fille en
bas âge, ce qui eût produit, après la mort du duc, qui ne paraissait pas devoir vivre
longtemps, une minorité que les Flamands, toujours turbulents, auraient rendue
extrêmement orageuse. J'aurais pu alors m'emparer facilement, si ce n'est de tous
les biens de la maison de Bourgogne, du moins d'une partie, soit en couvrant cette
usurpation d'une alliance, soit en lui laissant tout ce que la force lui donnait
d'odieux. C'était plus de raisons qu'il ne m'en fallait pour faire empoisonner le
comte de Charolais ; d'ailleurs la pensée d'un crime ne m'étonnait plus.
« Je parvins à séduire le sommelier du prince, Jean Constain. L'Italie était en
quelque sorte le laboratoire des empoisonneurs : ce fut là que Constain envoya
Jean d'Ivy, qu'il avait gagné à l'aide d'une somme considérable qu'il devait lui
payer à son retour. D'Ivy voulut savoir à qui ce poison était destiné ; le sommelier
eut l'imprudence d'avouer que c'était pour le comte de Charolais.
« Après avoir fait sa commission, d'Ivy se présenta pour recevoir la somme
promise ; mais, loin de la lui donner, Constain l'accabla d'injures. Furieux de
6 Histoire de France, par Velly et continuateurs.
- 75 -
cette réception, d'Ivy jura d'en tirer vengeance. Il alla trouver le comte de
Charolais et lui avoua tout ce qu'il savait. Constain fut arrêté et conduit au château
de Rippemonde. La crainte de la torture lui fit tout avouer, excepté ma complicité,
espérant peut-être que j'intercéderais pour lui. Il était déjà au haut de la tour, lieu
destiné à son supplice, et l'on s'apprêtait à le décapiter, lorsqu'il témoigna le désir
de parler au comte. Il lui raconta alors le rôle que j'avais joué dans cette tentative.
Le comte de Charolais, malgré l'étonnement et la colère qu'il éprouvait, se tut, et
les personnes présentes ne purent former que de vagues conjectures fondées sur
les mouvements de surprise que ce récit lui arracha. Malgré l'importance de cette
révélation, Constain fut décapité et ses biens furent confisqués, mais rendus à sa
famille par le duc de Bourgogne.
« Son dénonciateur éprouva le même sort, qu'il dut en partie à l'imprudente
réponse qu'il fit au prince de Bourgogne ; celui-ci lui ayant demandé s'il eût
dénoncé le complot si on lui eût payé la somme promise, il eut l'inconcevable
témérité de répondre que non.
« Quand le comte vint à Tours, il me demanda une entrevue particulière ; là il
laissa éclater toute sa fureur et m'accabla de reproches. Je l'apaisai en lui donnant
la lieutenance générale de Normandie et la pension de trente-six mille livres ; la
lieutenance générale ne fut qu'un vain titre ; quant à la pension, il n'en reçut que le
premier terme. »
_______
La fatalité et les pressentiments.
Instruction donnée par saint Louis.
Un de nos correspondants nous écrit ce qui suit :
« Au mois de septembre dernier, une embarcation légère, faisant la
traversée de Dunkerque à Ostende, fut surprise par un gros temps et par la
nuit ; l'esquif chavira, et des huit personnes qui le montaient, quatre
périrent ; les quatre autres, au nombre desquelles je me trouvais,
parvinrent à se maintenir sur la quille. Nous restâmes toute la nuit dans
cette affreuse position, sans autre perspective que la mort, qui nous
paraissait inévitable et dont nous éprouvâmes toutes les angoisses. Au
point du jour, le vent nous ayant poussés à la côte, nous pûmes gagner la
terre à la nage.
« Pourquoi dans ce danger, égal pour tous, quatre personnes
seulement ont-elles succombé ? Remarquez que, pour mon compte, c'est
la sixième ou septième fois que j'échappe à un péril aussi imminent, et à
peu près dans les mêmes circonstances. Je suis vraiment porté à croire
qu'une main invisible me protège. Qu'ai-je fait pour cela ? Je ne sais
trop ; je suis sans importance et sans utilité dans ce monde, et ne me
flatte pas de valoir mieux que les autres ; loin de là : il y avait parmi les
victimes de l'accident un digne ecclésiastique, modèle des vertus
évangéliques, et une vénérable sœur de Saint-Vincent de Paul qui
allaient accomplir une sainte mission de charité
- 76 -
chrétienne. La fatalité me semble jouer un grand rôle dans ma destinée.
Les Esprits n'y seraient-ils pas pour quelque chose ? Serait-il possible
d'avoir par eux une explication à ce sujet, en leur demandant, par
exemple, si ce sont eux qui provoquent ou détournent les dangers qui
nous menacent ?… »
Conformément au désir de notre correspondant, nous adressâmes les
questions suivantes à l'Esprit de saint Louis, qui veut bien se
communiquer à nous toutes les fois qu'il y a une instruction utile à
donner.
1. Lorsqu'un danger imminent menace quelqu'un, est-ce un Esprit qui
dirige le danger, et lorsqu'on y échappe, est-ce un autre Esprit qui le
détourne ?
Rép. Lorsqu'un Esprit s'incarne, il choisit une épreuve ; en la
choisissant il se fait une sorte de destin qu'il ne peut plus conjurer une
fois qu'il s'y est soumis ; je parle des épreuves physiques. L'Esprit
conservant son libre arbitre sur le bien et le mal, il est toujours le maître
de supporter ou de repousser l'épreuve ; un bon Esprit, en le voyant
faiblir, peut venir à son aide, mais ne peut influer sur lui de manière à
maîtriser sa volonté. Un Esprit mauvais, c'est-à-dire inférieur, en lui
montrant, en lui exagérant un péril physique, peut l'ébranler et l'effrayer,
mais la volonté de l'Esprit incarné n'en reste pas moins libre de toute
entrave.
2. Lorsqu'un homme est sur le point de périr par accident, il me semble
que le libre arbitre n'y est pour rien. Je demande donc si c'est un mauvais
Esprit qui provoque cet accident, qui en est en quelque sorte l'agent ; et,
dans le cas où il se tire de péril, si un bon Esprit est venu à son aide.
Rép. Le bon Esprit ou le mauvais Esprit ne peut que suggérer des
pensées bonnes ou mauvaises, selon sa nature. L'accident est marqué
dans le destin de l'homme. Lorsque ta vie a été mise en péril, c'est un
avertissement que toi-même as désiré, afin de te détourner du mal et de
te rendre meilleur. Lorsque tu échappes à ce péril, encore sous
l'influence du danger que tu as couru, tu songes plus ou moins fortement,
selon l'action plus ou moins forte des bons Esprits, à devenir meilleur.
Le mauvais Esprit survenant (je dis mauvais, sous-entendant le mal qui
est encore en lui), tu penses que tu échapperas de même à d'autres
dangers, et tu laisses de nouveau tes passions se déchaîner.
3. La fatalité qui semble présider aux destinées matérielles de notre vie
serait donc encore l'effet de notre libre arbitre ?
Rép. Toi-même as choisi ton épreuve : plus elle est rude, mieux tu la
supportes, plus tu t'élèves. Ceux-là qui passent leur vie dans l'abondance
et le bonheur humain sont de lâches Esprits qui demeurent stationnaires.
Ainsi le nombre des infortunés l'emporte de beaucoup sur celui des heu-
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reux de ce monde, attendu que les Esprits cherchent pour la plupart
l'épreuve qui leur sera la plus fructueuse. Ils voient trop bien la futilité
de vos grandeurs et de vos jouissances. D'ailleurs, la vie la plus heureuse
est toujours agitée, toujours troublée, ne serait-ce que par l'absence de la
douleur.
4. Nous comprenons parfaitement cette doctrine, mais cela ne nous
explique pas si certains Esprits ont une action directe sur la cause
matérielle de l'accident. Je suppose qu'au moment où un homme passe
sur un pont, le pont s'écroule. Qui a poussé l'homme à passer sur ce
pont ?
Rép. Lorsqu'un homme passe sur un pont qui doit se rompre, ce n'est
pas un Esprit qui le pousse à passer sur ce pont, c'est l'instinct de sa
destinée qui l'y porte.
5. Qui a fait rompre le pont ?
Rép. Les circonstances naturelles. La matière a en elle ses causes de
destruction. Dans le cas dont il s'agit, l'Esprit, ayant besoin d'avoir
recours à un élément étranger à sa nature pour mouvoir des forces
matérielles, aura plutôt recours à l'intuition spirituelle. Ainsi tel pont
devant se rompre, l'eau ayant disjoint les pierres qui le composent, la
rouille ayant rongé les chaînes qui le suspendent, l'Esprit, dis-je,
insinuera plutôt à l'homme de passer par ce pont que d'en faire rompre
un autre sous ses pas. D'ailleurs, vous avez une preuve matérielle de ce
que j'avance : quelque accident que ce soit arrive toujours naturellement,
c'est-à-dire que des causes qui se lient l'une à l'autre l'ont amené
insensiblement.
6. Prenons un autre cas où la destruction de la matière ne soit pas la
cause de l'accident. Un homme mal intentionné tire sur moi, la balle
m'effleure, elle ne m'atteint pas. Un Esprit bienveillant peut-il l'avoir
détournée ? - Rép. Non.
7. Les Esprits peuvent-ils nous avertir directement d'un danger ? Voici
un fait qui semblerait le confirmer : Une femme sortait de chez elle et
suivait le boulevard. Une voix intime lui dit : Va-t'en ; retourne chez toi.
Elle hésite. La même voix se fait entendre à plusieurs reprises ; alors elle
revient sur ses pas ; mais, se ravisant, elle se dit : Qu'ai-je à faire chez
moi ? j'en sors ; c'est sans doute un effet de mon imagination. Alors elle
continue son chemin. A quelques pas de là une poutre que l'on sortait
d'une maison la frappe à la tête et la renverse sans connaissance. Quelle
était cette voix ? N'était-ce pas un pressentiment de ce qui allait arriver à
cette femme ? - Rép. Celle de l'instinct ; d'ailleurs aucun pressentiment
n'a de tels caractères : toujours ils sont vagues.
8. Qu'entendez-vous par la voix de l'instinct ? - Rép. J'entends que l'es-
- 78 -
prit, avant de s'incarner, a connaissance de toutes les phases de son
existence ; lorsque celles-ci ont un caractère saillant, il en conserve une
sorte d'impression dans son for intérieur, et cette impression, se
réveillant quand le moment approche, devient pressentiment.
NOTA. Les explications ci-dessus ont rapport à la fatalité des
événements matériels. La fatalité morale est traitée d'une manière
complète dans le Livre des Esprits.
_______
Utilité de certaines évocations particulières.
Les communications que l'on obtient des Esprits très supérieurs ou de
ceux qui ont animé les grands personnages de l'antiquité sont précieuses
par le haut enseignement qu'elles renferment. Ces Esprits ont acquis un
degré de perfection qui leur permet d'embrasser une sphère d'idées plus
étendue, de pénétrer des mystères qui dépassent la portée vulgaire de
l'humanité, et par conséquent de nous initier mieux que d'autres à
certaines choses. Il ne s'ensuit pas de là que les communications des
Esprits d'un ordre moins élevé soient sans utilité ; loin de là : l'observateur
y puise plus d'une instruction. Pour connaître les mœurs d'un peuple, il
faut l'étudier à tous les degrés de l'échelle. Quiconque ne l'aurait vu que
sous une face le connaîtrait mal. L'histoire d'un peuple n'est pas celle de
ses rois et des sommités sociales ; pour le juger, il faut le voir dans la vie
intime, dans ses habitudes privées. Or, les Esprits supérieurs sont les
sommités du monde spirite ; leur élévation même les place tellement audessus
de nous que nous sommes effrayés de la distance qui nous sépare.
Des Esprits plus bourgeois (qu'on nous passe cette expression) nous en
rendent plus palpables les circonstances de leur nouvelle existence. Chez
eux, la liaison entre la vie corporelle et la vie spirite est plus intime, nous
la comprenons mieux, parce qu'elle nous touche de plus près. En
apprenant par eux-mêmes ce que sont devenus, ce que pensent, ce
qu'éprouvent les hommes de toutes conditions et de tous caractères, les
hommes de bien comme les vicieux, les grands et les petits, les heureux
et les malheureux du siècle, en un mot les hommes qui ont vécu parmi
nous, que nous avons vus et connus, dont nous connaissons la vie réelle,
les vertus et les travers, nous comprenons leurs joies et leurs souffrances,
nous nous y associons et nous y puisons un enseignement moral d'autant
plus profitable que les rapports entre eux et nous sont plus intimes. Nous
nous mettons plus facilement à la place de celui qui a été notre égal que
de celui que nous ne voyons qu'à travers le mi-
- 79 -
rage d'une gloire céleste. Les Esprits vulgaires nous montrent
l'application pratique des grandes et sublimes vérités dont les Esprits
supérieurs nous enseignent la théorie. D'ailleurs dans l'étude d'une
science rien n'est inutile : Newton a trouvé la loi des forces de l'univers
dans le phénomène le plus simple.
Ces communications ont un autre avantage, c'est de constater l'identité
des Esprits d'une manière plus précise. Quand un Esprit nous dit avoir
été Socrate ou Platon, nous sommes obligés de le croire sur parole, car il
n'apporte pas avec lui un certificat d'authenticité ; nous pouvons voir à
ses discours s'il dément ou non l'origine qu'il se donne : nous le jugeons
Esprit élevé, voilà tout ; qu'il ait été en réalité Socrate ou Platon, peu
nous importe. Mais quand l'Esprit de nos proches, de nos amis ou de
ceux que nous avons connus se manifeste à nous, il se présente mille
circonstances de détails intimes où l'identité ne saurait être révoquée en
doute : on en acquiert en quelque sorte la preuve matérielle. Nous
pensons donc qu'on nous saura gré de donner de temps en temps
quelques-unes de ces évocations intimes : c'est le roman de mœurs de la
vie spirite, moins la fiction.
_______
7
Entretiens familiers d'outre-tombe.
L'assassin Lemaire.
Condamné par la Cour d'assises de l'Aisne à la peine de mort et exécuté le 31
décembre 1857.
Évoqué le 26 janvier 1858.
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'assassin Lemaire, exécuté
le 31 décembre 1857, de venir parmi nous. - Rép. Je suis là.
2. Comment se fait-il que tu sois venu si promptement à notre appel ? -
Rép. Rachel l'a dit7.
3. Quel sentiment éprouves-tu à notre vue ? - Rép. La honte.
Mlle Rachel, ayant été évoquée quelques jours auparavant par l'intermédiaire du même
médium, se présenta instantanément. On lui fit, à ce sujet, les questions suivantes :
- Comment se fait-il que vous soyez venue si promptement, à l'instant même où nous vous
avons évoquée ; on dirait que vous étiez toute prête ? - Rép. Lorsque Ermance (le médium)
nous appelle, nous venons vite.
- Vous avez donc beaucoup de sympathie pour Mlle Ermance ? Rép. Il y a un lien entre elle et
nous. Elle venait à nous ; nous venons à elle.
- Il n'y a cependant aucune similitude entre son caractère et le vôtre ; comment se fait-il alors
qu'il y ait sympathie ? - Rép. Elle n'a jamais quitté entièrement le monde des Esprits.
- 80 -
4. Comment une jeune fille, douce comme un agneau, peut-elle servir
d'intermédiaire à un être sanguinaire comme toi ? - Rép. Dieu l'a permis.
5. As-tu conservé toute ta connaissance jusqu'au dernier moment ?
Rép. Oui.
6. Et immédiatement après ton exécution, as-tu eu la conscience de ta
nouvelle existence ? - Rép. J'étais plongé dans un trouble immense dont
je ne suis pas encore sorti. J'ai senti une immense douleur ; il m'a semblé
que mon cœur la souffrait. J'ai vu je ne sais quoi rouler au pied de
l'échafaud ; j'ai vu du sang couler, et ma douleur n'en est devenue que
plus poignante.
7. Etait-ce une douleur purement physique, analogue à celle qui serait
causée par une grave blessure : par l'amputation d'un membre, par
exemple ? - Rép. Non ; figure-toi un remords, une grande douleur
morale.
8. Quand as-tu commencé à ressentir cette douleur ? - Rép. Dès que
j'ai été libre.
9. La douleur physique causée par le supplice était-elle ressentie par le
corps ou par l'Esprit ? - Rép. La douleur morale était dans mon esprit ; le
corps a ressenti la douleur physique ; mais l'Esprit séparé s'en ressentait
encore.
10. As-tu vu ton corps mutilé ? - Rép. J'ai vu je ne sais quoi d'informe
qu'il me semblait n'avoir pas quitté ; cependant je me sentais encore
entier : j'étais moi-même.
11. Quelle impression cette vue a-t-elle faite sur toi ? - Rép. Je sentais
trop ma douleur ; j'étais perdu en elle.
12. Est-il vrai que le corps vive encore quelques instants après la
décapitation, et que le supplicié ait la conscience de ses idées ? - Rép.
L'Esprit se retire peu à peu ; plus les liens de la matière l'enlacent, moins
la séparation est prompte.
13. Combien de temps cela dure-t-il ? - Rép. Plus ou moins. (Voir la
réponse précédente.)
14. On dit avoir remarqué sur la figure de certains suppliciés
l'expression de la colère, et des mouvements comme s'ils voulaient
parler ; est-ce l'effet d'une contraction nerveuse, ou bien la volonté y
avait-elle part ? - Rép. La volonté ; car l'Esprit ne s'en était pas encore
retiré.
15. Quel est le premier sentiment que tu as éprouvé en entrant dans ta
nouvelle existence ? - Rép. Une intolérable souffrance ; une sorte de
remords poignant dont j'ignorais la cause.
16. T'es-tu trouvé réuni à tes complices exécutés en même temps que
toi ? - Rép. Pour notre malheur ; notre vue est un supplice continuel ;
chacun de nous reproche à l'autre son crime.
- 81 -
17. Rencontres-tu tes victimes ? - Rép. Je les vois… elles sont
heureuses… leur regard me poursuit… je le sens qui plonge jusqu'au
fond de mon être… en vain je veux le fuir.
18. Quel sentiment éprouves-tu à leur vue ? - Rép. La honte et le
remords. Je les ai élevées de mes propres mains, et je les hais encore.
19. Quel sentiment éprouvent-elles à ta vue ? - Rép. La pitié !
20. Ont-elles de la haine et le désir de la vengeance ? - Rép. Non ;
leurs vœux appellent pour moi l'expiation. Vous ne sauriez sentir quel
horrible supplice de tout devoir à qui l'on hait.
21. Regrettes-tu la vie terrestre ? - Rép. Je ne regrette que mes crimes ;
si l'événement était encore dans mes mains, je ne succomberais plus.
22. Comment as-tu été conduit à la vie criminelle que tu as menée ? -
Rép. Ecoute ! Je me suis cru fort ; j'ai choisi une rude épreuve ; j'ai cédé
aux tentations du mal.
23. Le penchant au crime était-il dans ta nature, ou bien as-tu été
entraîné par le milieu dans lequel tu as vécu ? - Rép. Le penchant au
crime était dans ma nature, car je n'étais qu'un Esprit inférieur. J'ai voulu
m'élever promptement, mais j'ai demandé plus que mes forces.
24. Si tu avais reçu de bons principes d'éducation, aurais-tu pu être
détourné de la vie criminelle ? - Rép. Oui ; mais j'ai choisi la position où
je suis né.
25. Aurais-tu pu faire un homme de bien ? - Rép. Un homme faible,
incapable du bien comme du mal. Je pouvais paralyser le mal de ma
nature pendant mon existence, mais je ne pouvais m'élever jusqu'à faire
le bien.
26. De ton vivant croyais-tu en Dieu ? - Rép. Non.
27. On dit qu'au moment de mourir tu t'es repenti ; est-ce vrai ? - Rép.
J'ai cru à un Dieu vengeur... j'ai eu peur de sa justice.
28. En ce moment ton repentir est-il plus sincère ? - Rép. Hélas ! je
vois ce que j'ai fait.
29. Que penses-tu de Dieu maintenant ? - Rép. Je le sens et ne le
comprends pas.
30. Trouves-tu juste le châtiment qui t'a été infligé sur la terre ? - Rép.
Oui.
31. Espères-tu obtenir le pardon de tes crimes ? - Rép. Je ne sais.
32. Comment espères-tu racheter tes crimes ? - Rép. Par de nouvelles
épreuves ; mais il me semble que l'Eternité est entre elles et moi.
33. Ces épreuves s'accompliront-elles sur la terre ou dans un autre
monde ? - Rép. Je ne sais pas.
33. Comment pourras-tu expier tes fautes passées dans une nouvelle
existence si tu n'en as pas le souvenir ? - Rép. J'en aurai la prescience.
- 82 -
34. Où es-tu maintenant ? - Rép. Je suis dans ma souffrance.
35. Je demande dans quel lieu tu es ? - Rép. Près d'Ermance.
36. Es-tu réincarné ou errant ? - Rép. Errant ; si j'étais réincarné,
j'aurais l'espoir. J'ai dit : l'Eternité me semble entre l'expiation et moi.
37. Puisque tu es ici, si nous pouvions te voir, sous quelle forme nous
apparaîtrais-tu ? - Rép. Sous ma forme corporelle, ma tête séparée du
tronc.
38. Pourrais-tu nous apparaître ? - Rép. Non ; laissez-moi.
39. Voudrais-tu nous dire comment tu t'es évadé de la prison de
Montdidier ? - Rép. Je ne sais plus… Ma souffrance est si grande que je
n'ai plus que le souvenir du crime… Laissez-moi.
40. Pourrions-nous apporter quelque soulagement à tes souffrances ? -
Rép. Faites des vœux pour que l'expiation arrive.
_______
La reine d'Oude.
Nota. - Dans ces entretiens, nous supprimerons dorénavant la formule d'évocation, qui est
toujours la même, à moins qu'elle ne présente, par la réponse, quelque particularité.
1. Quelle sensation avez-vous éprouvée en quittant la vie terrestre ? -
Rép. Je ne saurais le dire ; j'éprouve encore du trouble.
2. Etes-vous heureuse ? - Rép. Non.
3. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse ? - Rép. Je regrette la vie… je ne
sais… j'éprouve une poignante douleur ; la vie m'en aurait délivrée… je
voudrais que mon corps se levât de son sépulcre.
4. Regrettez-vous de n'avoir pas été ensevelie dans votre pays et de
l'être parmi des chrétiens ? - Rép. Oui ; la terre indienne pèserait moins
sur mon corps.
5. Que pensez-vous des honneurs funèbres rendus à votre dépouille ? -
Rép. Ils ont été bien peu de chose ; j'étais reine, et tous n'ont pas ployé
les genoux devant moi… Laissez-moi… On me force à parler… Je ne
veux pas que vous sachiez ce que je suis maintenant… J'ai été reine,
sachez-le bien.
6. Nous respectons votre rang, et nous vous prions de nous répondre
pour notre instruction.
Pensez-vous que votre fils recouvrera un jour les Etats de son père ? -
Rép. Certes mon sang régnera ; il en est digne.
7. Attachez-vous à la réintégration de votre fils sur le trône d'Oude la
- 83 -
même importance que de votre vivant ? - Rép. Mon sang ne peut être
confondu dans la foule.
8. Quelle est votre opinion actuelle sur la véritable cause de la révolte
des Indes ? - Rép. L'Indien est fait pour être maître chez lui.
9. Que pensez-vous de l'avenir qui est réservé à ce pays ? - Rép. L'Inde
sera grande parmi les nations.
naissance ; pourriez-vous le dire maintenant ? - Rép. Je suis née du plus
10. On n'a pu inscrire sur votre acte de décès le lieu de votre
noble sang de l'Inde. Je crois que je suis née à Delhy.
11. Vous qui avez vécu dans les splendeurs du luxe et qui avez été
entourée d'honneurs, qu'en pensez-vous maintenant ? - Rép. Ils m'étaient
dus.
12. Le rang que vous avez occupé sur la terre vous en donne-t-il un
plus élevé dans le monde où vous êtes aujourd'hui ? - Rép. Je suis
toujours reine... Qu'on m'envoie des esclaves pour me servir !... Je ne
sais ; on ne semble pas se soucier de moi ici... Pourtant, je suis toujours
moi.
13. Apparteniez-vous à la religion musulmane, ou à une religion
hindoue ? - Rép. Musulmane ; mais j'étais trop grande pour m'occuper de
Dieu.
14. Quelle différence faites-vous entre la religion que vous professiez
et la religion chrétienne, pour le bonheur à venir de l'homme ? - Rép. La
religion chrétienne est absurde ; elle dit que tous sont frères.
15. Quelle est votre opinion sur Mahomet ? - Rép. Il n'était pas fils de
roi.
16. Avait-il une mission divine ? - Rép. Que m'importe cela !
17. Quelle est votre opinion sur le Christ ? - Rép. Le fils du
charpentier n'est pas digne d'occuper ma pensée.
18. Que pensez-vous de l'usage, qui soustrait les femmes musulmanes
aux regards des hommes ? - Rép. Je pense que les femmes sont faites
pour dominer : moi, j'étais femme.
19. Avez-vous quelquefois envié la liberté dont jouissent les femmes
en Europe ? - Rép. Non ; que m'importait leur liberté ! les sert-on à
genoux ?
20. Quelle est votre opinion sur la condition de la femme en général
dans l'espèce humaine ? - Rép. Que m'importent les femmes ! Si tu me
parlais des reines !
21. Vous rappelez-vous avoir eu d'autres existences sur la terre avant
celle que vous venez de quitter ? - Rép. J'ai dû toujours être reine.
- 84 -
22. Pourquoi êtes-vous venue si promptement à notre appel ? - Rép. Je
ne l'ai pas voulu ; on m'y a forcée... Penses-tu donc que j'eusse daigné
répondre ? Qu'êtes-vous donc près de moi ?
23. Qui vous a forcée à venir ? - Rép. Je ne le sais pas... Cependant, il
ne doit pas y en avoir de plus grand que moi.
24. Dans quel endroit êtes-vous ici ? - Rép. Près d'Ermance.
25. Sous quelle forme y êtes-vous ? - Rép. Je suis toujours reine...
Penses-tu donc que j'aie cessé de l'être ? Vous êtes peu respectueux...
Sachez que l'on parle autrement à des reines.
26. Pourquoi ne pouvons-nous pas vous voir ? - Rép. Je ne le veux
pas.
27. Si nous pouvions nous voir, est-ce que nous vous verrions avec
vos vêtements, vos parures et vos bijoux ? - Rép. Certes !
28. Comment se fait-il qu'ayant quitté tout cela, votre Esprit en ait
conservé l'apparence, surtout de vos parures ? - Rép. Elles ne m'ont pas
quittée... Je suis toujours aussi belle que j'étais... Je ne sais quelle idée
vous vous faites de moi ! Il est vrai que vous ne m'avez jamais vue.
29. Quelle impression éprouvez-vous de vous trouver au milieu de
nous ? - Rép. Si je le pouvais, je n'y serais pas : vous me traitez avec si
peu de respect ! Je ne veux pas que l'on me tutoie... Nommez-moi
Majesté, ou je ne réponds plus.
30. Votre Majesté comprenait-elle la langue française ? - Rép.
Pourquoi ne l'aurais-je pas comprise ? Je savais tout.
31. Votre Majesté voudrait-elle nous répondre en anglais ? - Rép.
Non... Ne me laisserez-vous donc pas tranquille ?... Je veux m'en aller...
Laissez-moi... Me pensez-vous soumise à vos caprices ?... Je suis reine
et ne suis pas esclave.
32. Nous vous prions seulement de vouloir bien répondre encore à
deux ou trois questions.
Réponse de saint Louis, qui était présent : Laissez-la, la pauvre
égarée ; ayez pitié de son aveuglement. Qu'elle vous serve d'exemple !
Vous ne savez pas combien souffre son orgueil.
Remarque. - Cet entretien offre plus d'un enseignement. En évoquant cette
grandeur déchue, maintenant dans la tombe, nous n'espérions pas des
réponses d'une grande profondeur, vu le genre d'éducation des femmes de
ce pays ; mais nous pensions trouver en cet Esprit, sinon de la philosophie,
du moins un sentiment plus vrai de la réalité, et des idées plus saines sur
les vanités et les grandeurs d'ici-bas. Loin de là : chez lui les idées
terrestres ont conservé toute leur force ; c'est l'orgueil qui n'a rien perdu de
ses illusions, qui lutte contre sa propre faiblesse, et qui doit en effet
- 85 -
bien souffrir de son impuissance. Dans la prévision de réponses d'une
tout autre nature, nous avions préparé diverses questions qui sont
devenues sans objet. Ces réponses sont si différentes de celles que nous
attendions, ainsi que les personnes présentes, qu'on ne saurait y voir
l'influence d'une pensée étrangère. Elles ont en outre un cachet de
personnalité si caractérisé, qu'elles accusent clairement l'identité de
l'Esprit qui s'est manifesté.
On pourrait s'étonner avec raison de voir Lemaire, homme dégradé et
souillé de tous les crimes, manifester par son langage d'outre-tombe des
sentiments qui dénotent une certaine élévation et une appréciation assez
exacte de sa situation, tandis que chez la reine d'Oude, dont le rang
qu'elle occupait aurait dû développer le sens moral, les idées terrestres
n'ont subi aucune modification. La cause de cette anomalie nous paraît
facile à expliquer. Lemaire, tout dégradé qu'il était, vivait au milieu
d'une société civilisée et éclairée qui avait réagi sur sa nature grossière ;
il avait absorbé à son insu quelques rayons de la lumière qui l'entourait,
et cette lumière a dû faire naître en lui des pensées étouffées par son
abjection, mais dont le germe n'en subsistait pas moins. Il en est tout
autrement de la reine d'Oude : le milieu où elle a vécu, les habitudes, le
défaut absolu de culture intellectuelle, tout a dû contribuer à maintenir
dans toute leur force les idées dont elle était imbue dès l'enfance ; rien
n'est venu modifier cette nature primitive, sur laquelle les préjugés ont
conservé tout leur empire.
_______
Le Docteur Xavier.
Sur diverses questions Psycho-Physiologiques.
Un médecin de grand talent, que nous désignerons sous le nom de
Xavier, mort il y a quelques mois, et qui s'était beaucoup occupé de
magnétisme, avait laissé un manuscrit destiné, pensait-il, à faire une
révolution dans la science. Avant de mourir il avait lu le Livre des
Esprits et désiré se mettre en rapport avec l'auteur. La maladie à laquelle
il a succombé ne lui en a pas laissé le temps. Son évocation a eu lieu sur
la demande de sa famille, et les réponses, éminemment instructives,
qu'elle renferme nous ont engagé à en insérer un extrait dans notre
recueil, en supprimant tout ce qui est d'un intérêt privé.
1. Vous rappelez-vous le manuscrit que vous avez laissé ? - Rép. J'y
attache peu d'importance.
2. Quelle est votre opinion actuelle sur ce manuscrit ? - Rép. Vaine
œuvre d'un être qui s'ignorait lui-même.
- 86 -
3. Vous pensiez cependant que cet ouvrage pourrait faire une
révolution dans la science ? - Rép. Je vois trop clair maintenant.
4. Pourriez-vous, comme Esprit, corriger et achever ce manuscrit ? -
Rép. Je suis parti d'un point que je connaissais mal ; peut-être faudrait-il
tout refaire.
5. Etes-vous heureux ou malheureux ? - Rép. J'attends et je souffre.
6. Qu'attendez-vous ? - Rép. De nouvelles épreuves.
7. Quelle est la cause de vos souffrances ? - Rép. Le mal que j'ai fait.
8. Vous n'avez cependant pas fait de mal avec intention ? - Rép.
Connais-tu bien le cœur de l'homme ?
9. Etes-vous errant ou incarné ? - Rép. Errant.
10. Quel était, de votre vivant, votre opinion sur la Divinité ? - Rép. Je
n'y croyais pas.
11. Quelle est-elle maintenant ? - Rép. Je n'y crois que trop.
12. Vous aviez le désir de vous mettre en rapport avec moi ; vous le
rappelez-vous ? - Rép. Oui.
13. Me voyez-vous et me reconnaissez-vous pour la personne avec qui
vous vouliez entrer en relation ? - Rép. Oui.
14. Quelle impression le Livre des Esprits a-t-il faite sur vous ? - Rép.
Il m'a bouleversé.
15. Qu'en pensez-vous maintenant ? - Rép. C'est une grande œuvre.
16. Que pensez-vous de l'avenir de la doctrine spirite ? - Rép. Il est
grand, mais certains disciples la gâtent.
17. Quels sont ceux qui la gâtent ? - Rép. Ceux qui attaquent ce qui existe :
les religions, les premières et les plus simples croyances des hommes.
18. Comme médecin, et en raison des études que vous avez faites,
vous pourrez sans doute répondre aux questions suivantes :
Le corps peut-il conserver quelques instants la vie organique après la
séparation de l'âme ? - Rép. Oui.
19. Combien de temps ? - Rép. Il n'y a pas de temps.
20. Précisez votre réponse, je vous prie. - Rép. Cela ne dure que
quelques instants.
21. Comment s'opère la séparation de l'âme du corps ? - Rép. Comme
un fluide qui s'échappe d'un vase quelconque.
22. Y a-t-il une ligne de démarcation réellement tranchée entre la vie
et la mort ? - Rép. Ces deux états se touchent et se confondent ; ainsi
l'Esprit se dégage peu à peu de ses liens ; il se dénoue et ne se brise pas.
23. Ce dégagement de l'âme s'opère-t-il plus promptement chez les uns
que chez les autres ? - Rép. Oui : ceux qui, de leur vivant, se sont déjà
élevés au-dessus de la matière, car alors leur âme appartient plus au
monde des Esprits qu'au monde terrestre.
24. A quel moment s'opère l'union de l'âme et du corps chez l'enfant ? -
Rép. Lorsque l'enfant respire ; comme s'il recevait l'âme avec l'air extérieur.
Remarque. Cette opinion est la conséquence du dogme catholique.
En effet, l'Eglise enseigne que l'âme ne peut être sauvée
que par le baptême ; or, comme la
- 87 -
mort naturelle intra-utérine est très fréquente, que deviendrait cette âme
privée, selon elle, de cet unique moyen de salut, si elle existait dans le
corps avant la naissance ? Pour être conséquent, il faudrait que le baptême
eût lieu, sinon de fait, du moins d'intention, dès l'instant de la conception.
25. Comment expliquez-vous alors la vie intra-utérine ? - Rép. Comme
la plante qui végète. L'enfant vit de sa vie animale.
26. Y a-t-il crime à priver un enfant de la vie avant sa naissance, puisque,
avant cette époque, l'enfant n'ayant pas d'âme n'est point en quelque sorte un
être humain ? - Rép. La mère, ou tout autre commettra toujours un crime en
ôtant la vie à l'enfant avant sa naissance, car c'est empêcher l'âme de
supporter les épreuves dont le corps devait être l'instrument.
27. L'expiation qui devait être subie par l'âme empêchée de s'incarner
aura-t-elle lieu néanmoins ? - Rép. Oui, mais Dieu savait que l'âme ne
s'unirait pas à ce corps ; ainsi aucune âme ne devait s'unir à cette
enveloppe corporelle : c'était l'épreuve de la mère.
28. Dans le cas où la vie de la mère serait en danger par la naissance
de l'enfant, y a-t-il crime à sacrifier l'enfant pour sauver sa mère ? - Rép.
Non ; il faut sacrifier l'être qui n'existe pas à l'être qui existe.
29. L'union de l'âme et du corps s'opère-t-elle instantanément ou
graduellement ; c'est-à-dire faut-il un temps appréciable pour que cette
union soit complète ? - Rép. L'Esprit n'entre pas brusquement dans le
corps. Pour mesurer ce temps, imaginez-vous que le premier souffle que
l'enfant reçoit est l'âme qui entre dans le corps : le temps que la poitrine
se soulève et s'abaisse.
30. L'union d'une âme avec tel ou tel corps est-elle prédestinée, ou bien
n'est-ce qu'au moment de la naissance que le choix se fait ? - Rép. Dieu l'a
marqué ; cette question demande de plus longs développements. L'Esprit en
choisissant l'épreuve qu'il veut subir demande à s'incarner ; or Dieu, qui sait
tout et voit tout, a su et vu d'avance que telle âme s'unirait à tel corps.
Lorsque l'Esprit naît dans les basses classes de la société, il sait que sa vie ne
sera que labeur et souffrances. L'enfant qui va naître a une existence qui
résulte, jusqu'à un certain point, de la position de ses parents.
31. Pourquoi des parents bons et vertueux donnent-ils naissance à des
enfants d'une nature perverse ? autrement dit, pourquoi les bonnes
qualités des parents n'attirent-elles pas toujours, par sympathie, un bon
Esprit pour animer leur enfant ? - Rép. Un mauvais Esprit demande de
bons parents, dans l'espérance que leurs conseils le dirigeront dans une
voie meilleure.
32. Les parents peuvent-ils, par leurs pensées et leurs prières, attirer
dans le corps de l'enfant un bon Esprit plutôt qu'un Esprit inférieur ? -
Rép. Non ; mais ils peuvent améliorer l'Esprit de l'enfant qu'ils ont fait
naître : c'est leur devoir ; de mauvais enfants sont une épreuve pour les
parents.
33. On conçoit l'amour maternel pour la conservation de la vie de
l'enfant, mais puisque cet amour est dans la nature, pourquoi y a-t-il des
mères qui haïssent leurs enfants, et cela souvent dès leur naissance ? -
- 88 -
Rép. Mauvais Esprits qui tâchent d'entraver l'Esprit de l'enfant, afin qu'il
succombe sous l'épreuve qu'il a voulue.
34. Nous vous remercions des explications que vous avez bien voulu
nous donner. - Rép. Pour vous instruire, je ferai tout.
Remarque. La théorie donnée par cet Esprit sur l'instant de l'union de
l'âme et du corps n'est pas tout à fait exacte. L'union commence dès la
conception ; c'est-à-dire que, dès ce moment, l'Esprit, sans être incarné,
tient au corps par un lien fluidique qui va se resserrant de plus en plus
jusqu'à la naissance ; l'incarnation n'est complète que lorsque l'enfant
respire. (Voy. le Livre des Esprits, n° 344 et suiv.)
_______
M. Home.
(Deuxième article. - Voir le numéro de février 1858.)
M. Home, ainsi que nous l'avons dit, est un médium du genre de ceux sous
l'influence desquels se produisent plus spécialement des phénomènes
physiques, sans exclure pour cela les manifestations intelligentes. Tout effet
qui révèle l'action d'une volonté libre est par cela même intelligent ; c'est-àdire
qu'il n'est pas purement mécanique et qu'il ne saurait être attribué à un
agent exclusivement matériel ; mais de là aux communications instructives
d'une haute portée morale et philosophique, il y a une grande distance, et il
n'est pas à notre connaissance que M. Home en obtienne de cette nature.
N'étant pas médium écrivain, la plupart des réponses sont données par des
coups frappés indiquant les lettres de l'alphabet, moyen toujours imparfait et
trop lent, qui se prête difficilement à des développements d'une certaine
étendue. Il obtient pourtant aussi l'écriture, mais par un autre moyen dont
nous parlerons tout à l'heure.
Disons d'abord, comme principe général, que les manifestations
ostensibles, celles qui frappent nos sens, peuvent être spontanées ou
provoquées. Les premières sont indépendantes de la volonté ; elles ont même
souvent lieu contre la volonté de celui qui en est l'objet, et auquel elles ne
sont pas toujours agréables. Les faits de ce genre sont fréquents, et, sans
remonter aux récits plus ou moins authentiques des temps reculés, l'histoire
contemporaine nous en offre de nombreux exemples dont la cause, ignorée
dans le principe, est aujourd'hui parfaitement connue : tels sont, par exemple,
les bruits insolites, le mouvement désordonné des objets, les rideaux tirés, les
couvertures arrachées, certaines apparitions, etc. Quelques personnes sont
douées d'une faculté spéciale qui leur donne le pouvoir de provoquer ces
phénomènes, au moins en partie, pour ainsi dire à volonté. Cette faculté n'est
point très rare, et, sur cent personnes, cinquante au moins la possèdent à un
degré plus ou moins grand. Ce qui distingue M. Home, c'est qu'elle est
développée en lui, comme chez les médiums de sa force, d'une manière pour
ainsi dire exceptionnelle. Tel n'obtiendra que des coups légers, ou le
déplacement insignifiant d'une table, alors que sous l'influence de M. Home
les bruits les plus retentissants se font entendre, et tout le
- 89 -
mobilier d'une chambre peut être bouleversé, les meubles montant les
uns sur les autres. Quelque étranges que soient ces phénomènes,
l'enthousiasme de quelques admirateurs trop zélés a encore trouvé
moyen de les amplifier par des faits de pure invention. D'un autre côté,
les détracteurs ne sont pas restés inactifs ; ils ont raconté sur lui toutes
sortes d'anecdotes qui n'ont existé que dans leur imagination. En voici un
exemple. M. le marquis de …, un des personnages qui ont porté le plus
d'intérêt à M. Home, et chez lequel il était reçu dans l'intimité, se
trouvait un jour à l'Opéra avec ce dernier. A l'orchestre était M. de P…,
un de nos abonnés, qui les connaît personnellement l'un et l'autre. Son
voisin lie conversation avec lui ; elle tombe sur M. Home. « Croiriezvous,
dit-il, que ce prétendu sorcier, ce charlatan, a trouvé moyen de
s'introduire chez le marquis de… ; mais ses artifices ont été découverts,
et il a été mis à la porte à coups de pieds comme un vil intrigant. - En
êtes-vous bien sûr ? dit M. de P… et connaissez-vous M. le marquis
de… ? -Certainement, reprend l'interlocuteur. - En ce cas, dit M. de P…
regardez dans cette loge, vous pouvez le voir en compagnie de M. Home
lui-même, auquel il n'a pas l'air de donner des coups de pied. » Làdessus,
notre malencontreux narrateur, ne jugeant pas à propos de
poursuivre l'entretien, prit son chapeau et ne reparut plus. On peut juger
par là de la valeur de certaines assertions. Assurément, si certains faits
colportés par la malveillance étaient réels, ils lui auraient fait fermer plus
d'une porte ; mais comme les maisons les plus honorables lui ont
toujours été ouvertes, on doit en conclure qu'il s'est toujours et partout
conduit en galant homme. Il suffit d'ailleurs d'avoir causé quelquefois
avec M. Home, pour voir qu'avec sa timidité et la simplicité de son
caractère, il serait le plus maladroit de tous les intrigants ; nous insistons
sur ce point pour la moralité de la cause. Revenons à ses manifestations.
Notre but étant de faire connaître la vérité dans l'intérêt de la science,
tout ce que nous rapporterons est puisé à des sources tellement
authentiques que nous pouvons en garantir la plus scrupuleuse
exactitude ; nous le tenons de témoins oculaires trop graves, trop éclairés
et trop haut placés pour que leur sincérité puisse être révoquée en doute.
Si l'on disait que ces personnes ont pu, de bonne foi, être dupes d'une
illusion, nous répondrions qu'il est des circonstances qui échappent à
toute supposition de ce genre ; d'ailleurs ces personnes étaient trop
intéressées à connaître la vérité pour ne pas se prémunir contre toute
fausse apparence.
Home commence généralement ses séances par les faits connus : des
coups frappés dans une table ou dans toute autre partie de l'appartement,
en procédant comme nous l'avons dit ailleurs. Vient ensuite le mouvement
de la table, qui s'opère d'abord par l'imposition des mains de lui seul ou de
- 90 -
plusieurs personnes réunies, puis à distance et sans contact ; c'est une
sorte de mise en train. Très souvent il n'obtient rien de plus ; cela dépend
de la disposition où il se trouve et quelquefois aussi de celle des
assistants ; il est telles personnes devant lesquelles il n'a jamais rien
produit, fussent-elles de ses amis. Nous ne nous étendrons pas sur ces
phénomènes aujourd'hui si connus et qui ne se distinguent que par leur
rapidité et leur énergie. Souvent après plusieurs oscillations et
balancements, la table se détache du sol, s'élève graduellement,
lentement, par petites saccades, non plus de quelques centimètres, mais
jusqu'au plafond, et hors de la portée des mains ; après être restée
suspendue quelques secondes dans l'espace, elle descend comme elle
était montée, lentement, graduellement.
La suspension d'un corps inerte, et d'une pesanteur spécifique
incomparablement plus grande que celle de l'air, étant un fait acquis, on
conçoit qu'il peut en être de même d'un corps animé. Nous n'avons pas
appris que M. Home eût opéré sur aucune autre personne que sur luimême,
et encore ce fait ne s'est point produit à Paris, mais il est avéré
qu'il a eu lieu plusieurs fois tant à Florence qu'en France, et notamment à
Bordeaux, en présence des témoins les plus respectables que nous
pourrions citer au besoin. Il s'est, comme la table, élevé jusqu'au plafond,
puis est redescendu de même. Ce qu'il y a de bizarre dans ce phénomène,
c'est que, quand il se produit, ce n'est point par un acte de sa volonté, et
il nous a dit lui-même qu'il ne s'en aperçoit pas et croit toujours être sur
le sol, à moins qu'il ne regarde en bas ; les témoins seuls le voient
s'enlever ; quant à lui, il éprouve à ce moment la sensation produite par
le soulèvement d'un navire sur les vagues. Du reste, le fait que nous
rapportons n'est point personnel à M. Home. L'histoire en cite plus d'un
exemple authentique que nous relaterons ultérieurement.
De toutes les manifestations produites par M. Home, la plus
extraordinaire est sans contredit celle des apparitions, c'est pourquoi
nous y insisterons davantage, en raison des graves conséquences qui en
découlent et de la lumière qu'elles jettent sur une foule d'autres faits. Il
en est de même des sons produits dans l'air, des instruments de musique
qui jouent seuls, etc. Nous examinerons ces phénomènes en détail dans
notre prochain numéro.
M. Home, de retour d'un voyage en Hollande où il a produit à la cour
et dans la haute société une profonde sensation, vient de partir pour
l'Italie. Sa santé, gravement altérée, lui rendait nécessaire un climat plus
doux.
Nous confirmons avec plaisir ce que certains journaux ont rapporté d'un
legs de 6 000 fr. de rente qui lui a été fait par une dame anglaise convertie
par lui à la doctrine spirite, et en reconnaissance de la satisfaction qu'elle
en a éprouvée. M. Home méritait à tous égards cet honorable témoignage.
- 91 -
Cet acte, de la part de la donatrice, est un précédent auquel applaudiront
tous ceux qui partagent nos convictions ; espérons qu'un jour la doctrine
aura son Mécène : la postérité inscrira son nom parmi les bienfaiteurs de
l'humanité. La religion nous enseigne l'existence de l'âme et son
immortalité ; le Spiritisme nous en donne la preuve palpable et vivante,
non plus par le raisonnement, mais par des faits. Le matérialisme est un
des vices de la société actuelle, parce qu'il engendre l'égoïsme. Qu'y a-til,
en effet, en dehors du moi pour quiconque rapporte tout à la matière et
à la vie présente ? La doctrine spirite, intimement liée aux idées
religieuses, en nous éclairant sur notre nature, nous montre le bonheur
dans la pratique des vertus évangéliques ; elle rappelle l'homme à ses
devoirs envers Dieu, la société et lui-même ; aider à sa propagation, c'est
porter le coup mortel à la plaie du scepticisme qui nous envahit comme
un mal contagieux ; honneur donc à ceux qui emploient à cette œuvre les
biens dont Dieu les a favorisés sur la terre !
_______
8
Le Magnétisme et le Spiritisme.
Lorsque parurent les premiers phénomènes spirites, quelques
personnes ont pensé que cette découverte (si on peut y appliquer ce nom)
allait porter un coup fatal au magnétisme, et qu'il en serait de cela
comme des inventions, dont la plus perfectionnée fait oublier sa
devancière. Cette erreur n'a pas tardé à se dissiper, et l'on a promptement
reconnu la proche parenté de ces deux sciences. Toutes deux, en effet,
basées sur l'existence et la manifestation de l'âme, loin de se combattre,
peuvent et doivent se prêter un mutuel appui : elles se complètent et
s'expliquent l'une par l'autre. Leurs adeptes respectifs diffèrent pourtant
sur quelques points : certains magnétistes8 n'admettent pas encore
l'existence, ou tout au moins la manifestation des Esprits : ils croient
pouvoir tout expliquer par la seule action du fluide magnétique, opinion
que nous nous bornons à constater, nous réservant de la discuter plus
tard. Nous-même l'avons partagée dans le principe ; mais nous avons dû,
comme tant d'autres, nous rendre à l'évidence des faits. Les adeptes du
Spiritisme, au contraire, sont tous ralliés au magnétisme ; tous admettent
son action et reconnaissent dans les phénomènes somnambuliques une
manifestation de l'âme. Cette opposition, du reste, s'affaiblit de jour
en jour, et il est aisé de prévoir que le temps
Le magnétiseur est celui qui pratique le magnétisme ; magnétiste se dit de quiconque en
adopte les principes. On peut être magnétiste sans être magnétiseur ; mais on ne peut pas être
magnétiseur sans être magnétiste.
- 92 -
n'est pas loin où toute distinction aura cessé. Cette divergence d'opinions
n'a rien qui doive surprendre. Au début d'une science encore si nouvelle,
il est tout simple que chacun, envisageant la chose à son point de vue,
s'en soit formé une idée différente. Les sciences les plus positives ont eu,
et ont encore, leurs sectes qui soutiennent avec ardeur des théories
contraires ; les savants ont élevé écoles contre écoles, drapeau contre
drapeau, et, trop souvent pour leur dignité, leur polémique, devenue
irritante et agressive par l'amour-propre froissé, est sortie des limites
d'une sage discussion. Espérons que les sectateurs du magnétisme et du
Spiritisme, mieux inspirés, ne donneront pas au monde le scandale de
discussions fort peu édifiantes et toujours fatales à la propagation de la
vérité, de quelque côté qu'elle soit. On peut avoir son opinion, la
soutenir, la discuter ; mais le moyen de s'éclairer n'est pas de se déchirer,
procédé toujours peu digne d'hommes graves et qui devient ignoble si
l'intérêt personnel est en jeu.
Le magnétisme a préparé les voies du Spiritisme, et les rapides progrès
de cette dernière doctrine sont incontestablement dus à la vulgarisation
des idées sur la première. Des phénomènes magnétiques, du
somnambulisme et de l'extase aux manifestations spirites, il n'y a qu'un
pas ; leur connexion est telle, qu'il est pour ainsi dire impossible de
parler de l'un sans parler de l'autre. Si nous devions rester en dehors de la
science magnétique, notre cadre serait incomplet, et l'on pourrait nous
comparer à un professeur de physique qui s'abstiendrait de parler de la
lumière. Toutefois, comme le magnétisme a déjà parmi nous des organes
spéciaux justement accrédités, il deviendrait superflu de nous appesantir
sur un sujet traité avec la supériorité du talent et de l'expérience ; nous
n'en parlerons donc qu'accessoirement, mais suffisamment pour montrer
les rapports intimes de deux sciences qui, en réalité, n'en font qu'une.
ALLAN KARDEC.
Nous devions à nos lecteurs cette profession de foi, que nous terminons
en rendant un juste hommage aux hommes de conviction qui, bravant le
ridicule, les sarcasmes et les déboires, se sont courageusement dévoués
pour la défense d'une cause tout humanitaire. Quelle que soit l'opinion des
contemporains sur leur compte personnel, opinion qui est toujours plus ou
moins le reflet des passions vivantes, la postérité leur rendra justice ; elle
placera les noms du baron Du Potet, directeur du Journal du Magnétisme,
de M. Millet, directeur de l'Union magnétique, à côté de leurs illustres
devanciers, le marquis de Puységur et le savant Deleuze. Grâce à leurs
efforts persévérants, le magnétisme, devenu populaire, a mis un pied dans
la science officielle, où l'on en parle déjà à voix basse. Ce mot est passé
dans la langue usuelle ; il n'effarouche plus, et lorsque quelqu'un se dit
magnétiseur, on ne lui rit plus au nez.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
Période Psychologique.
Bien que les manifestations spirites aient eu lieu à toutes les époques,
il est incontestable qu'elles se produisent aujourd'hui d'une manière
exceptionnelle. Les Esprits, interrogés sur ce fait, ont été unanimes dans
leur réponse : « Les temps, disent-ils, marqués par la Providence pour
une manifestation universelle sont arrivés. Ils sont chargés de dissiper
les ténèbres de l'ignorance et des préjugés ; c'est une ère nouvelle qui
commence et prépare la régénération de l'humanité. » Cette pensée se
trouve développée d'une manière remarquable dans une lettre que nous
recevons d'un de nos abonnés et dont nous extrayons le passage suivant :
« Chaque chose a son temps ; la période qui vient de s'écouler semble
avoir été spécialement destinée par le Tout-Puissant au progrès des
sciences mathématiques et physiques, et c'est probablement en vue de
disposer les hommes aux connaissances exactes qu'il se sera opposé
pendant longtemps à la manifestation des Esprits, comme si cette
manifestation eût dû nuire au positivisme que demande l'étude des
sciences ; il a voulu, en un mot, habituer l'homme à demander aux
sciences d'observation l'explication de tous les phénomènes qui devaient
se produire à ses yeux.
« La période scientifique semble aujourd'hui s'épuiser, et, après les
progrès immenses qu'elle a vus s'accomplir, il ne serait pas impossible
que la nouvelle période qui doit lui succéder fût consacrée par le
Créateur à des initiations de l'ordre psychologique. Dans l'immuable loi
de perfectibilité qu'il a posée pour les humains, que peut-il faire après
les avoir initiés aux lois physiques du mouvement et leur avoir révélé
des moteurs avec lesquels ils changent la face du globe ? L'homme a
sondé les profondeurs les plus reculées de l'espace ; la
marche des astres et le mouvement général
- 94 -
de l'univers n'ont plus de secrets pour lui ; il lit dans les couches
géologiques l'histoire de la formation du globe ; la lumière, à son gré, se
transforme en images durables ; il maîtrise la foudre ; avec la vapeur et
l'électricité il supprime les distances, et la pensée franchit l'espace avec
la rapidité de l'éclair. Arrivé à ce point culminant dont l'histoire de
l'humanité n'offre aucun exemple, quel qu'ait pu être le degré de son
avancement dans les siècles reculés, il me semble rationnel de penser
que l'ordre psychologique lui ouvre une nouvelle carrière dans la voie du
progrès. C'est du moins ce qu'on pourrait induire des faits qui se
produisent de nos jours et se répètent de tous côtés. Espérons donc que
le moment approche, s'il n'est pas encore arrivé, où le Tout-Puissant va
nous initier à de nouvelles, grandes et sublimes vérités. C'est à nous de le
comprendre et de le seconder dans l'œuvre de la régénération. »
Cette lettre est de M. Georges dont nous avons parlé dans notre
premier numéro. Nous ne pouvons que le féliciter de ses progrès dans la
doctrine ; les vues élevées qu'il développe montrent qu'il la comprend
sous son véritable point de vue ; pour lui elle ne se résume pas dans la
croyance aux Esprits et à leurs manifestations : c'est toute une
philosophie. Nous admettons, comme lui, que nous entrons dans la
période psychologique et nous trouvons les raisons qu'il nous donne
parfaitement rationnelles, sans croire toutefois que la période
scientifique ait dit son dernier mot ; nous croyons au contraire quelle
nous réserve bien d'autres prodiges. Nous sommes à une époque de
transition où les caractères des deux périodes se confondent.
Les connaissances que les Anciens possédaient sur la manifestation
des Esprits ne seraient point un argument contre l'idée de la période
psychologique qui se prépare. Remarquons en effet que dans l'antiquité
ces connaissances étaient circonscrites dans le cercle étroit des hommes
d'élite ; le peuple n'avait à ce sujet que des idées faussées par les
préjugés et défigurées par le charlatanisme des prêtres, qui s'en servaient
comme d'un moyen de domination. Comme nous l'avons dit autre part,
ces connaissances ne se sont jamais perdues et les manifestations se sont
toujours produites ; mais elles sont restées à l'état de faits isolés, sans
doute parce que le temps de les comprendre n'était pas venu. Ce qui se
passe aujourd'hui a un tout autre caractère ; les manifestations sont
générales ; elles frappent la société depuis la base jusqu'au sommet. Les
Esprits n'enseignent plus dans l'enceinte mystérieuse d'un temple
inaccessible au vulgaire. Ces faits se passent au grand jour ; ils parlent à
tous un langage intelligible pour tous ; tout annonce donc une phase
nouvelle pour l'humanité au point de vue moral.
- 95 -
Le Spiritisme chez les Druides.
Sous ce titre : Le vieux neuf, M. Édouard Fournier a publié dans le
Siècle, il y a quelque dix ans, une série d'articles aussi remarquables au
point de vue de l'érudition qu'intéressants sous le rapport historique.
L'auteur, passant en revue toutes les inventions et découvertes modernes,
prouve que si notre siècle a le mérite de l'application et du
développement, il n'a pas, pour la plupart du moins, celui de la priorité.
A l'époque où M. Édouard Fournier écrivait ces savants feuilletons, il
n'était pas encore question des Esprits, sans quoi il n'eût pas manqué de
nous montrer que tout ce qui se passe aujourd'hui n'est qu'une répétition
de ce que les Anciens savaient aussi bien et peut-être mieux que nous.
Nous le regrettons pour notre compte, car ses profondes investigations
lui eussent permis de fouiller l'antiquité mystique, comme il a fouillé
l'antiquité industrielle ; nous faisons des vœux pour qu'un jour il dirige
de ce côté ses laborieuses recherches. Quant à nous, nos observations
personnelles ne nous laissent aucun doute sur l'ancienneté et
l'universalité de la doctrine que nous enseignent les Esprits. Cette
coïncidence entre ce qu'ils nous disent aujourd'hui et les croyances des
temps les plus reculés est un fait significatif d'une haute portée. Nous
ferons remarquer toutefois que, si nous trouvons partout des traces de la
doctrine spirite, nous ne la voyons nulle part complète : il semble avoir
été réservé à notre époque de coordonner ces fragments épars chez tous
les peuples, pour arriver à l'unité de principes au moyen d'un ensemble
plus complet et surtout plus général de manifestations qui semblent
donner raison à l'auteur de l'article que nous citons plus haut sur la
période psychologique dans laquelle l'humanité paraît entrer.
L'ignorance et les préjugés ont presque partout défiguré cette doctrine
dont les principes fondamentaux sont mêlés aux pratiques superstitieuses
de tout temps exploitées pour étouffer la raison. Mais sous cet amas
d'absurdités germaient les idées les plus sublimes, comme des semences
précieuses cachées sous les broussailles, et n'attendant que la lumière
vivifiante du soleil pour prendre leur essor. Notre génération, plus
universellement éclairée, écarte les broussailles, mais un tel
défrichement ne peut s'accomplir sans transition. Laissons donc aux
bonnes semences le temps de se développer, et aux mauvaises herbes
celui de disparaître. La doctrine druidique nous offre un curieux
exemple de ce que nous venons de dire. Cette doctrine, dont nous ne
connaissons guère que les pratiques extérieures, s'élevait, sous certains
rapports, jusqu'aux plus sublimes vérités ; mais ces vérités étaient pour
les seuls initiés : le vulgaire, terrifié par les sanglants
- 96 -
sacrifices, cueillait avec un saint respect le gui sacré du chêne et ne
voyait que la fantasmagorie. On en pourra juger par la citation suivante
extraite d'un document d'autant plus précieux qu'il est peu connu, et qui
jette un jour tout nouveau sur la véritable théologie de nos pères.
« Nous livrons aux réflexions de nos lecteurs un texte celtique publié
depuis peu et dont l'apparition a causé une certaine émotion dans le
monde savant. Il est impossible de savoir au juste quel en est l'auteur, ni
même à quel siècle il remonte. Mais ce qui est incontestable, c'est qu'il
appartient à la tradition des bardes du pays de Galles, et cette origine
suffit pour lui conférer une valeur de premier ordre.
« On sait, en effet, que le pays de Galles forme encore de nos jours
l'asile le plus fidèle de la nationalité gauloise, qui, chez nous, a éprouvé
des modifications si profondes. A peine effleuré par la domination
romaine, qui n'y tint que peu de temps et faiblement ; préservé de
l'invasion des barbares par l'énergie de ses habitants et les difficultés de
son territoire ; soumis plus tard par la dynastie normande, qui dut
toutefois lui laisser un certain degré d'indépendance, le nom de Galles,
Gallia, qu'il a toujours porté, est un trait distinctif par lequel il se
rattache, sans discontinuité, à la période antique. La langue kymrique,
parlée jadis dans toute la partie septentrionale de la Gaule, n'a jamais
cessé non plus d'y être en usage, et bien des coutumes y sont également
gauloises. De toutes les influences étrangères, celle du christianisme est
la seule qui ait trouvé moyen d'y triompher pleinement ; mais ce n'a pas
été sans de longues difficultés relativement à la suprématie de l'Eglise
romaine, dont la réforme du seizième siècle n'a fait que déterminer la
chute depuis longtemps préparée dans ces régions pleines d'un sentiment
indéfectible d'indépendance.
« On peut même dire que les druides, tout en se convertissant au
christianisme, ne se sont pas éteints totalement dans le pays de Galles,
comme dans notre Bretagne et dans les autres pays de sang gaulois. Ils
ont eu pour suite immédiate une société très solidement constituée,
vouée principalement, en apparence, au culte de la poésie nationale, mais
qui, sous le manteau poétique, a conservé avec une fidélité remarquable
l'héritage intellectuel de l'ancienne Gaule : c'est la Société bardique du
pays de Galles, qui, après s'être maintenue comme société secrète
pendant toute la durée du moyen âge, par une transmission orale de ses
monuments littéraires et de sa doctrine, à l'imitation de la pratique des
druides, s'est décidée, vers le seizième et le dix-septième siècle, à
confier à l'écriture les parties les plus essentielles de cet héritage. De ce
fond, dont l'authenticité est ainsi attestée par une chaîne traditionnelle
non interrompue, procède le texte dont nous parlons ; et sa valeur, en
raison de ces circonstances, ne dépend, comme
- 97 -
on le voit, ni de la main qui a eu le mérite de le mettre par écrit, ni de
l'époque à laquelle sa rédaction a pu contracter sa dernière forme. Ce qui
y respire par-dessus tout, c'est l'esprit des bardes du moyen âge, qui, euxmêmes,
étaient les derniers disciples de cette corporation savante et
religieuse qui, sous le nom de druides, domina la Gaule durant la
première période de son histoire, à peu près de la même manière que le
clergé latin durant celle du moyen âge.
« Serait-on même privé de toute lumière sur l'origine du texte dont il
s'agit, que l'on serait mis assez clairement sur la voie par son accord avec
les renseignements que les auteurs grecs et latins nous ont laissés
relativement à la doctrine religieuse des druides. Cet accord constitue
des points de solidarité qui ne souffrent aucun doute, car ils s'appuient
sur des raisons tirées de la substance même de l'écrit ; et la solidarité
ainsi démontrée pour les articles capitaux, les seuls dont les Anciens
nous aient parlé, s'étend naturellement aux développements secondaires.
En effet, ces développements, pénétrés du même esprit, dérivent
nécessairement de la même source ; ils font corps avec le fond, et ne
peuvent s'expliquer que par lui. Et en même temps qu'ils remontent, par
une génération si logique, aux dépositaires primitifs de la religion
druidique, il est impossible de leur assigner aucun autre point de départ ;
car, en dehors de l'influence druidique, le pays d'où ils proviennent n'a
connu que l'influence chrétienne, laquelle est totalement étrangère à de
telles doctrines.
« Les développements contenus dans les triades sont même si
parfaitement en dehors du christianisme, que le peu d'émotions
chrétiennes qui se sont glissées çà et là dans leur ensemble se distinguent
du fond primitif à première vue. Ces émanations, naïvement sorties de la
conscience des bardes chrétiens, ont bien pu, si l'on peut ainsi dire,
s'intercaler dans les interstices de la tradition, mais elles n'ont pu s'y
fondre. L'analyse du texte est donc aussi simple que rigoureuse,
puisqu'elle peut se réduire à mettre à part tout ce qui porte l'empreinte du
christianisme, et, le triage une fois opéré, à considérer comme d'origine
druidique tout ce qui demeure visiblement caractérisé par une religion
différente de celle de l'Evangile et des conciles. Ainsi, pour ne citer que
l'essentiel, en partant de ce principe si connu que le dogme de la charité
en Dieu et dans l'homme est aussi spécial au christianisme que celui de
la migration des âmes l'est à l'antique druidisme, un certain nombre de
triades, dans lesquelles respire un esprit d'amour que n'a jamais connu la
Gaule primitive, se trahissent immédiatement comme empreintes d'un
caractère comparativement moderne ; tandis que les autres, animées d'un
tout autre souffle, laissent voir d'autant mieux le cachet de haute
antiquité qui les distingue.
- 98 -
« Enfin, il n'est pas inutile de faire observer que la forme même de
l'enseignement contenu dans les triades est d'origine druidique. On sait
que les druides avaient une prédilection particulière pour le nombre
trois, et ils l'employaient spécialement, ainsi que nous le montrent la
plupart des monuments gallois, pour la transmission de leurs leçons qui,
moyennant cette coupe précise, se gravaient plus facilement dans la
mémoire. Diogène Laërce nous a conservé une de ces triades qui résume
succinctement l'ensemble des devoirs de l'homme envers la Divinité,
envers ses semblables et envers lui-même : « Honorer les êtres
supérieurs, ne point commettre d'injustice, et cultiver en soi la vertu
virile. » La littérature des bardes a propagé jusqu'à nous une multitude
d'aphorismes du même genre, touchant à toutes les branches du savoir
humain : sciences, histoire, morale, droit, poésie. Il n'en est pas de plus
intéressantes ni de plus propres à inspirer de grandes réflexions que
celles dont nous publions ici le texte, d'après la traduction qui en a été
faite par M. Adolphe Pictet.
« De cette série de triades, les onze premières sont consacrées à
l'exposé des attributs caractéristiques de la Divinité. C'est dans cette
section que les influences chrétiennes, comme il était aisé de le prévoir,
ont eu le plus d'action. Si l'on ne peut nier que le druidisme ait connu le
principe de l'unité de Dieu, peut-être même que, par suite de sa
prédilection pour le nombre ternaire, il a pu s'élever à concevoir
confusément quelque chose de la divine triplicité ; il est toutefois
incontestable que ce qui complète cette haute conception théologique,
savoir la distinction des personnes et particulièrement de la troisième, a
dû rester parfaitement étranger à cette antique religion. Tout s'accorde à
prouver que ses sectateurs étaient bien plus préoccupés de fonder la
liberté de l'homme que de fonder la charité ; et c'est même par suite de
cette fausse position de son point de départ qu'elle a péri. Aussi semblet-
il permis de rapporter à une influence chrétienne plus ou moins
déterminée tout ce début, particulièrement à partir de la cinquième
triade.
« A la suite des principes généraux relatifs à la nature de Dieu, le texte
passe à l'exposé de la constitution de l'univers. L'ensemble de cette
constitution est supérieurement formulé dans trois triades qui, en
montrant les êtres particuliers dans un ordre absolument différent de
celui de Dieu, complètent l'idée qu'on doit se former de l'Etre unique et
immuable. Sous des formules plus explicites, ces triades ne font, du
reste, que reproduire ce que l'on savait déjà, par le témoignage des
Anciens, de la doctrine sur la circulation des âmes passant
alternativement de la vie à la mort et de la mort à la vie. On peut les
regarder comme le commentaire d'un vers célèbre de la Pharsale dans
lequel le poète s'écrie, en s'adressant aux prêtres de
- 99 -
la Gaule, que, si ce qu'ils enseignent est vrai, la mort n'est que le milieu
d'une longue vie : Longæ vitæ mors media est.
DIEU ET L'UNIVERS.
I. - Il y a trois unités primitives, et de chacune il ne saurait y avoir
qu'une seule : un Dieu, une vérité et un point de liberté, c'est-à-dire le
point où se trouve l'équilibre de toute opposition.
II. - Trois choses procèdent des trois unités primitives : toute vie, tout
bien et toute puissance.
III. - Dieu est nécessairement trois choses, savoir : la plus grande part
de vie, la plus grande part de science, et la plus grande part de
puissance ; et il ne saurait y avoir une plus grande part de chaque chose.
IV. - Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas être : ce qui doit
constituer le bien parfait, ce qui doit vouloir le bien parfait, et ce qui doit
accomplir le bien parfait.
V. - Trois garanties de ce que Dieu fait et fera : sa puissance infinie, sa
sagesse infinie, son amour infini ; car il n'y a rien qui ne puisse être
effectué, qui ne puisse devenir vrai, et qui ne puisse être voulu par un
attribut.
VI. - Trois fins principales de l'œuvre de Dieu, comme créateur de
toutes choses : amoindrir le mal, renforcer le bien, et mettre en lumière
toute différence ; de telle sorte que l'on puisse savoir ce qui doit être, ou,
au contraire, ce qui ne doit pas être.
VII. - Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas accorder : ce qu'il y a
de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, et ce qu'il y a de plus
beau pour chaque chose.
VIII. - Trois puissances de l'existence : ne pas pouvoir être autrement,
ne pas être nécessairement autre, et ne pas pouvoir être mieux par la
conception ; et c'est en cela qu'est la perfection de toute chose.
IX. - Trois choses prévaudront nécessairement : la suprême puissance,
la suprême intelligence, et le suprême amour de Dieu.
X. - Les trois grandeurs de Dieu : vie parfaite, science parfaite,
puissance parfaite.
XI. - Trois causes originelles des êtres vivants : l'amour divin en
accord avec la suprême intelligence, la sagesse suprême par la
connaissance parfaite de tous les moyens, et la puissance divine en
accord avec la volonté, l'amour et la sagesse de Dieu.
LES TROIS CERCLES.
XII. - Il y a trois cercles de l'existence : le cercle de la région vide (ceu-
- 100 -
gant), où, excepté Dieu, il n'y a rien ni de vivant, ni de mort, et nul être
que Dieu ne peut le traverser ; le cercle de la migration (abred), où tout
être animé procède de la mort, et l'homme l'a traversé ; et le cercle de la
félicité (gwynfyd), où tout être animé procède de la vie, et l'homme le
traversera dans le ciel.
XIII. - Trois états successifs des êtres animés : l'état d'abaissement
dans l'abîme (annoufn), l'état de liberté dans l'humanité, et l'état de
félicité dans le ciel.
XIV. - Trois phases nécessaires de toute existence par rapport à la vie :
le commencement dans annoufn, la transmigration dans abred, et la
plénitude dans gwynfyd ; et sans ces trois choses nul ne peut être,
excepté Dieu.
« Ainsi, en résumé, sur ce point capital de la théologie chrétienne, que
Dieu, par sa puissance créatrice, tire les âmes du néant, les triades ne se
prononcent pas d'une manière précise. Après avoir montré Dieu dans sa
sphère éternelle et inaccessible, elles montrent simplement les âmes
prenant naissance dans le bas-fond de l'univers, dans l'abîme (annoufn) ;
de là, ces âmes passent dans le cercle des migrations (abred), où leur
destinée se détermine à travers une série d'existences, conformément à
l'usage bon ou mauvais qu'elles font de leur liberté ; enfin elles s'élèvent
dans le cercle suprême (gwynfyd), où les migrations cessent, où l'on ne
meurt plus, où la vie s'écoule désormais dans la félicité, tout en
conservant son activité perpétuelle et la pleine conscience de son
individualité. Il s'en faut, en effet, que le druidisme tombe dans l'erreur
des théologies orientales, qui amènent l'homme à s'absorber finalement
dans le sein immuable de la Divinité ; car il distingue, au contraire, un
cercle spécial, le cercle du vide ou de l'infini (ceugant), qui forme le
privilège incommunicable de l'Etre suprême, et dans lequel aucun être,
quel que soit son degré de sainteté, n'est jamais admis à pénétrer. C'est le
point le plus élevé de la religion, car il marque la limite posée à l'essor
des créatures.
« Le trait le plus caractéristique de cette théologie, bien que ce soit
un trait purement négatif, consiste dans l'absence d'un cercle
particulier, tel que le Tartare de l'antiquité païenne, destiné à la
punition sans fin des âmes criminelles. Chez les druides, l'enfer
proprement dit n'existe pas. La distribution des châtiments s'effectue, à
leurs yeux dans le cercle des migrations par l'engagement des âmes
dans des conditions d'existence plus ou moins malheureuses, où,
toujours maîtresses de leur liberté, elles expient leurs fautes par la
souffrance, et se disposent, par la réforme de leurs vices, à un meilleur
avenir. Dans certains cas, il peut même arriver que les âmes
rétrogradent jusque dans cette région d'annoufn, où elles prennent nais-
- 101 -
sance, et à laquelle il ne semble guère possible de donner une autre
signification que celle de l'animalité. Par ce côté dangereux (la
rétrogradation), et que rien ne justifie, puisque la diversité des conditions
d'existence dans le cercle de l'humanité suffit parfaitement à la pénalité
de tous les degrés, le druidisme serait donc arrivé à glisser jusque dans la
métempsycose. Mais cette extrémité fâcheuse, à laquelle ne conduit
aucune nécessité de la doctrine du développement des âmes par voie de
migrations, paraît, comme on en jugera par la suite des triades relatives
au régime du cercle d'abred, n'avoir occupé dans le système de la
religion qu'une place secondaire. »
« A part quelques obscurités qui tiennent peut-être aux difficultés
d'une langue dont les profondeurs métaphysiques ne nous sont pas
encore bien connues, les déclarations des triades touchant les conditions
inhérentes au cercle d'abred répandent les plus vives lumières sur
l'ensemble de la religion druidique. On y sent respirer le souffle d'une
originalité supérieure. Le mystère qu'offre à notre intelligence le
spectacle de notre existence présente y prend un tour singulier qui ne se
voit nulle part ailleurs, et l'on dirait qu'un grand voile se déchirant en
avant et en arrière de la vie, l'âme se sente tout à coup nager, avec une
puissance inattendue, à travers une étendue indéfinie que, dans son
emprisonnement entre les portes épaisses de la naissance et de la mort,
elle n'était pas capable de soupçonner d'elle-même. A quelque jugement
que l'on s'arrête sur la vérité de cette doctrine, on ne peut disconvenir
que ce ne soit une doctrine puissante ; et en réfléchissant à l'effet que
devaient inévitablement produire sur des âmes naïves de telles
ouvertures sur leur origine et leur destinée, il est facile de se rendre
compte de l'immense influence que les druides avaient naturellement
acquise sur l'esprit de nos pères. Au milieu des ténèbres de l'antiquité,
ces ministres sacrés ne pouvaient manquer d'apparaître aux yeux des
populations comme les révélateurs du ciel et de la terre.
« Voici le texte remarquable dont il s'agit :
LE CERCLE D'ABRED.
XV. - Trois choses nécessaires dans le cercle d'abred : le moindre
degré possible de toute vie, et de là son commencement ; la matière de
toutes les choses, et de là accroissement progressif, lequel ne peut
s'opérer que dans l'état de nécessité ; et la formation de toutes choses de
la mort, et de là la débilité des existences.
XVI. - Trois choses auxquelles tout être vivant participe nécessairement
par la justice de Dieu : le secours de Dieu dans abred, car sans cela nul ne
pourrait connaître aucune chose, le privilège d'avoir part à l'amour
- 102 -
de Dieu ; et l'accord avec Dieu quant à l'accomplissement par la
puissance de Dieu, en tant qu'il est juste et miséricordieux.
XVII. - Trois causes de la nécessité du cercle d'abred : le
développement de la substance matérielle de tout être animé ; le
développement de la connaissance de toute chose ; et le développement
de la force morale pour surmonter tout contraire et Cythraul (le mauvais
Esprit) et pour se délivrer de Droug (le mal). Et sans cette transition de
chaque état de vie, il ne saurait y avoir d'accomplissement pour aucun
être.
XVIII. - Trois calamités primitives d'abred : la nécessité, l'absence de
mémoire, et la mort.
XIX. - Trois conditions nécessaires pour arriver à la plénitude de la
science : transmigrer dans abred, transmigrer dans gwynfyd, et se
ressouvenir de toutes choses passées, jusque dans annoufn.
XX. - Trois choses indispensables dans le cercle d'abred : la
transgression de la loi, car il n'en peut être autrement ; la délivrance par
la mort devant Droug et Cythraul ; l'accroissement de la vie et du bien
par l'éloignement de Droug dans la délivrance de la mort ; et cela pour
l'amour de Dieu, qui embrasse toutes choses.
XXI. - Trois moyens efficaces de Dieu dans abred pour dominer
Droug et Cythraul et surmonter leur opposition par rapport au cercle de
gwynfyd : la nécessité, la perte de la mémoire, et la mort.
XXII. - Trois choses sont primitivement contemporaines : l'homme, la
liberté, et la lumière.
XXIII. - Trois choses nécessaires pour le triomphe de l'homme sur le
mal : la fermeté contre la douleur, le changement, la liberté de choisir ;
et avec le pouvoir qu'a l'homme de choisir on ne peut savoir à l'avance
avec certitude où il ira.
XXIV. - Trois alternatives offertes à l'homme : abred et gwynfyd,
nécessité et liberté, mal et bien ; le tout en équilibre, et l'homme peut à
volonté s'attacher à l'un ou à l'autre.
XXV. - Par trois choses, l'homme tombe sous la nécessité d'abred : par
l'absence d'effort vers la connaissance, par le non-attachement au bien,
par l'attachement au mal. En conséquence de ces choses, il descend dans
abred jusqu'à son analogue, et il recommence le cours de sa
transmigration.
XXVI. - Par trois choses, l'homme redescend nécessairement dans
abred, bien qu'à tout autre égard il se soit attaché à ce qui est bon : par
l'orgueil, il tombe jusque dans annoufn ; par la fausseté, jusqu'au point
de démérite équivalent, et par la cruauté, jusqu'au degré correspondant
d'animalité. De là il transmigre de nouveau vers l'humanité, comme
auparavant.
- 103 -
XXVII. - Les trois choses principales à obtenir dans l'état d'humanité :
la science, l'amour, la force morale, au plus haut degré possible de
développement avant que la mort ne survienne. Cela ne peut être obtenu
antérieurement à l'état d'humanité, et ne peut l'être que par le privilège de
la liberté et du choix. Ces trois choses sont appelées les trois victoires.
XXVIII. - Il y a trois victoires sur Droug et Cythraul : la science,
l'amour, et la force morale ; car le savoir, le vouloir et le pouvoir,
accomplissent quoi que ce soit dans leur connexion avec les choses. Ces
trois victoires commencent dans la condition d'humanité et se continuent
éternellement.
XXIX. - Trois privilèges de la condition de l'homme : l'équilibre du
bien et du mal, et de là la faculté de comparer ; la liberté dans le choix, et
de là le jugement et la préférence ; et le développement de la force
morale par suite du jugement, et de là la préférence. Ces trois choses
sont nécessaires pour accomplir quoi que ce soit.
« Ainsi, en résumé, le début des êtres dans le sein de l'univers se fait
au point le plus bas de l'échelle de la vie ; et si ce n'est pas pousser trop
loin les conséquences de la déclaration contenue dans la vingt-sixième
triade, on peut conjecturer que, dans la doctrine druidique, ce point
initial était censé situé dans l'abîme confus et mystérieux de l'animalité.
De là, par conséquent, dès l'origine même de l'histoire de l'âme, nécessité
logique du progrès, puisque les êtres ne sont pas destinés par Dieu à
demeurer dans une condition si basse et si obscure. Toutefois, dans les
étages inférieurs de l'univers, ce progrès ne se déroule pas suivant une
ligne continue ; cette longue vie, née si bas pour s'élever si haut, se brise
par fragments, solidaires dans le fond de leur succession, mais dont,
grâce au défaut de mémoire, la mystérieuse solidarité échappe, au moins
pour un temps, à la conscience de l'individu. Ce sont ces interruptions
périodiques dans le cours séculaire de la vie qui constituent ce que nous
nommons la mort ; de sorte que la mort et la naissance qui, pour un
regard superficiel, forment des événements si divers, ne sont en réalité
que les deux faces du même phénomène, l'une tournée vers la période
qui s'achève, l'autre vers la période qui suit.
« Dès lors la mort, considérée en elle-même, n'est donc pas une
calamité véritable, mais un bienfait de Dieu, qui, en rompant les
habitudes trop étroites que nous avions contractées avec notre vie
présente, nous transporte dans de nouvelles conditions et donne lieu par
là de nous élever plus librement à de nouveaux progrès.
« De même que la mort, la perte de mémoire qui l'accompagne ne doit
être prise non plus que pour un bienfait. C'est une conséquence du premier
- 104 -
point ; car si l'âme, dans le cours de cette longue vie, conservait
clairement ses souvenirs d'une période à l'autre, l'interruption ne serait
plus qu'accidentelle, il n'y aurait, à proprement dire, ni mort, ni
naissance, puisque ces deux événements perdraient dès lors le caractère
absolu qui les distingue et fait leur force. Et même, il ne semble pas
difficile d'apercevoir directement, en prenant le point de vue de cette
théologie, en quoi la perte de la mémoire, en ce qui touche aux périodes
passées, peut être considérée comme un bienfait relativement à l'homme
dans sa condition présente ; car si ces périodes passées, comme la
position actuelle de l'homme dans un monde de souffrances en devient la
preuve, ont été malheureusement souillées d'erreurs et de crimes, cause
première des misères et des expiations d'aujourd'hui, c'est évidemment
un avantage pour l'âme de se trouver déchargée de la vue d'une si grande
multitude de fautes et, du même coup, des remords trop accablants qui
en naîtraient. En ne l'obligeant à un repentir formel que relativement aux
culpabilités de sa vie actuelle, et en compatissant ainsi à sa faiblesse,
Dieu lui fait effectivement une grande grâce.
« Enfin, selon cette même manière de considérer le mystère de la vie,
les nécessités de toute nature auxquelles nous sommes assujettis ici-bas,
et qui, dès notre naissance, déterminent, par un arrêt pour ainsi dire fatal,
la forme de notre existence dans la présente période, constituent un
dernier bienfait tout aussi sensible que les deux autres ; car ce sont, en
définitive, ces nécessités qui donnent à notre vie le caractère qui
convient le mieux à nos expiations et à nos épreuves, et par conséquent à
notre développement moral ; et ce sont aussi ces mêmes nécessités, soit
de notre organisation physique, soit des circonstances extérieures au
milieu desquelles nous sommes placés, qui, en nous amenant forcément
au terme de la mort, nous amènent par là même à notre suprême
délivrance. En résumé, comme le disent les triades dans leur énergique
concision, ce soit là tout ensemble et les trois calamités primitives et les
trois moyens efficaces de Dieu dans abred.
« Mais moyennant quelle conduite l'âme s'élève-t-elle réellement dans
cette vie, et mérite-t-elle de parvenir, après la mort, à un mode supérieur
d'existence ? La réponse que fait le christianisme à cette question
fondamentale est connue de tous : c'est à condition de défaire en soi
l'égoïsme et l'orgueil, de développer dans l'intimité de sa substance les
puissances de l'humilité et de la charité, seules efficaces, seules
méritoires devant Dieu : Bienheureux les doux, dit l'Evangile,
bienheureux les humbles ! La réponse du druidisme est tout autre et
contraste nettement avec celle-ci. Suivant ses leçons, l'âme s'élève dans
l'échelle des existences à condition de forti-
- 105 -
fier par son travail sur elle-même sa propre personnalité, et c'est un
résultat qu'elle obtient naturellement par le développement de la force du
caractère joint au développement du savoir. C'est ce qu'exprime la vingtcinquième
triade, qui déclare que l'âme retombe dans la nécessité des
transmigrations, c'est-à-dire dans les vies confuses et mortelles, non
seulement par l'entretien des mauvaises passions, mais par l'habitude de
la lâcheté dans l'accomplissement des actions justes, par le défaut de
fermeté dans l'attachement à ce que prescrit la conscience, en un mot par
la faiblesse de caractère ; et outre ce défaut de vertu morale, l'âme est
encore retenue dans son essor vers le ciel par le défaut du
perfectionnement de l'esprit. L'illumination intellectuelle, nécessaire
pour la plénitude de la félicité, ne s'opère pas simplement dans l'âme
bienheureuse par un rayonnement d'en haut tout gratuit ; elle ne se
produit dans la vie céleste que si l'âme elle-même a su faire effort dès
cette vie pour l'acquérir. Aussi la triade ne parle-t-elle pas seulement du
défaut de savoir, mais du défaut d'effort vers le savoir, ce qui est, au
fond, comme pour la précédente vertu, un précepte d'activité et de
mouvement.
« A la vérité, dans les triades suivantes, la charité se trouve
recommandée au même titre que la science et la force morale ; mais ici
encore, comme en ce qui touche à la nature divine, l'influence du
christianisme est sensible. C'est à lui, et non point à la forte mais dure
religion de nos pères, qu'appartient la prédication et l'intronisation dans
le monde de la loi de la charité en Dieu et dans l'homme ; et si cette loi
brille dans les triades, c'est par l'effet d'une alliance avec l'Evangile, ou,
pour mieux dire, d'un heureux perfectionnement de la théologie des
druides par l'action de celle des apôtres, et non par une tradition
primitive. Enlevons ce divin rayon, et nous aurons, dans sa rude
grandeur, la morale de la Gaule, morale qui a pu produire, dans l'ordre
de l'héroïsme et de la science, de puissantes personnalités, mais qui n'a
su les unir ni entre elles ni avec la multitude des humbles9. »
La doctrine spirite ne consiste pas seulement dans la croyance aux
manifestations des Esprits, mais dans tout ce qu'ils nous enseignent sur
la nature et la destinée de l'âme. Si donc on veut bien se reporter aux
préceptes contenus dans le Livre des Esprits où se trouve formulé tout
leur enseignement, on sera frappé de l'identité de quelques-uns des
principes fondamentaux avec ceux de la doctrine druidique, dont un
des plus saillants est sans contredit celui de la réincarnation. Dans les
trois cercles, dans les trois états successifs des êtres animés,
nous retrouvons toutes les phases que
9 Tiré du Magasin pittoresque, 1857.
- 106 -
présente notre échelle spirite. Qu'est-ce, un effet, que le cercle d'abred
ou celui de la migration, sinon les deux ordres d'Esprits qui s'épurent par
leurs existences successives ? Dans le cercle de gwynfyd, l'homme ne
transmigre plus, il jouit de la suprême félicité. N'est-ce pas le premier
ordre de l'échelle, celui des purs Esprits qui, ayant accompli toutes les
épreuves, n'ont plus besoin d'incarnation et jouissent de la vie éternelle ?
Remarquons encore que, selon la doctrine druidique, l'homme conserve
son libre arbitre ; qu'il s'élève graduellement par sa volonté, sa perfection
progressive et les épreuves qu'il subit, d'annoufn ou l'abîme, jusqu'au
parfait bonheur dans gwynfyd, avec cette différence toutefois que le
druidisme admet le retour possible dans les rangs inférieurs, tandis que,
selon le Spiritisme, l'Esprit peut rester stationnaire, mais ne peut
dégénérer. Pour compléter l'analogie, nous n'aurions qu'à ajouter à notre
échelle, au-dessous du troisième ordre, le cercle d'annoufn pour
caractériser l'abîme ou l'origine inconnue des âmes, et au-dessus du
premier ordre le cercle de ceugant, séjour de Dieu inaccessible aux
créatures. Le tableau suivant rendra cette comparaison plus sensible.
ÉCHELLE SPIRITE. ÉCHELLE
DRUIDIQUE.
Ceugant. Séjour de Dieu.
réincarnation.)
1° ORDRE. 1° classe. Purs Esprits. (Plus de Gwynfyd. Séjour des
Bienheureux. Vie
éternelle.
2° ORDRE. Esprits supérieurs.
Esprits sages.
Esprits savants.
2° classe.
3° classe.
4° classe.
Bons
Esprits.
Esprits bienveillants. 5° classe.
Abred, cercle des
S'éprou- migrations ou des
vant et différentes existences
s'élevant corporelles que les âmes
par les parcourent pour arriver
3° ORDRE. Esprits neutres.
Esprits faux savants.
épreuves d'annoufn dans gwynfyd.
nation
de la
réincar- Annoufn, abîme ; point
de départ des âmes.
Esprits
imparfaits
6° classe.
7° classe.
8° classe. Esprits légers.
9° classe. Esprits impurs.
_______
L'Évocation des Esprits en Abyssinie.
James Bruce, dans son Voyage aux sources du Nil, en 1768, raconte ce
qui suit au sujet de Gingiro, petit royaume situé dans la partie
méridionale de l'Abyssinie, à l'est du royaume d'Adel. Il s'agit de deux
ambassadeurs que Socinios, roi d'Abyssinie, envoyait au pape, vers
1625, et qui durent traverser le Gingiro.
« Il fut alors nécessaire, dit Bruce, d'avertir le roi de Gingiro de l'ar-
- 107 -
rivée de la caravane et de lui demander audience ; mais il se trouvait en
ce moment occupé d'une importante opération de magie, sans laquelle ce
souverain n'ose jamais entreprendre rien.
« Le royaume de Gingiro peut être regardé comme le premier de ce
côté de l'Afrique où soit établie l'étrange pratique de prédire l'avenir par
l'évocation des Esprits et par une communication directe avec le diable.
« Le roi de Gingiro trouva qu'il devait laisser écouler huit jours avant
que d'admettre à son audience l'ambassadeur et son compagnon, le
jésuite Fernandez. En conséquence, le neuvième jour, ceux-ci reçurent la
permission de se rendre à la cour, où ils arrivèrent le soir même.
« Rien ne se fait dans le pays de Gingiro sans le secours de la magie.
On voit par là combien la raison humaine se trouve dégradée à quelques
lieues de distance. Qu'on ne vienne plus nous dire qu'on doit attribuer
cette faiblesse à l'ignorance ou à la chaleur du climat. Pourquoi un climat
chaud induirait-il les hommes à devenir magiciens plutôt que ne le ferait
un climat froid ? Pourquoi l'ignorance étendrait-elle le pouvoir de
l'homme au point de lui faire franchir les bornes de l'intelligence
ordinaire, et de lui donner la faculté de correspondre avec un nouvel
ordre d'êtres habitants d'un autre monde ? Les Ethiopiens qui entourent
presque toute l'Abyssinie sont plus noirs que les Gingiriens ; leur pays
est plus chaud, et ils sont, comme eux, indigènes dans les lieux qu'ils
habitent depuis le commencement des siècles ; cependant ils n'adorent
pas le diable, ni ne prétendent avoir aucune communication avec lui ; ils
ne sacrifient point des hommes sur leurs autels ; enfin on ne trouve chez
eux aucune trace de cette révoltante atrocité.
« Dans les parties de l'Afrique qui ont une communication ouverte
avec la mer, le commerce des esclaves est en usage depuis les siècles les
plus reculés ; mais le roi de Gingiro, dont les Etats se trouvent renfermés
presque dans le centre du continent, sacrifie au diable les esclaves qu'il
ne peut vendre à l'homme. C'est là que commence cette horrible coutume
de répandre le sang humain dans toutes les solennités. J'ignore, dit M.
Bruce, jusqu'où elle s'étend au midi de l'Afrique, mais je regarde le
Gingiro comme la borne géographique du règne du diable du côté
septentrional de la Péninsule. »
Si M. Bruce avait vu ce dont nous sommes témoins aujourd'hui, il ne
trouverait rien d'étonnant dans la pratique des évocations en usage dans
le Gingiro. Il n'y voit qu'une croyance superstitieuse, tandis que nous en
trouvons la cause dans des faits de manifestations faussement interprétés
qui ont pu se produire là comme ailleurs. Le rôle que la crédulité fait ici
jouer au diable n'a rien de surprenant. Il est d'abord à remarquer que tous
- 108 -
les peuples barbares attribuent à une puissance malfaisante les
phénomènes qu'ils ne peuvent expliquer. En second lieu, un peuple assez
arriéré pour sacrifier des êtres humains ne peut guère attirer à lui des
Esprits supérieurs. La nature de ceux qui le visitent ne peut donc que le
confirmer dans sa croyance. Il faut considérer, en outre, que les peuples
de cette partie de l'Afrique ont conservé un grand nombre de traditions
juives mêlées plus tard à quelques idées informes de christianisme,
source où, par suite de leur ignorance, ils n'ont puisé que la doctrine du
diable et des démons.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe.
Bernard Palissy (9 mars 1858).
_
DESCRIPTION DE JUPITER.
NOTA. - Nous savions, par des évocations antérieures, que Bernard
Palissy, le célèbre potier du XVI° siècle, habite Jupiter. Ses réponses
suivantes confirment de tous points ce qui nous a été dit sur cette planète
à diverses époques, par d'autres Esprits, et par l'intermédiaire de
différents médiums. Nous pensons qu'on les lira avec intérêt, comme
complément du tableau que nous avons tracé dans notre dernier numéro.
L'identité qu'elles présentent avec les descriptions antérieures, est un fait
remarquable qui est tout au moins une présomption d'exactitude.
1. Où t'es-tu trouvé en quittant la terre ? - R. J'y ai encore demeuré.
2. Dans quelle condition y étais-tu ? - R. Sous les traits d'une femme
aimante et dévouée ; ce n'était qu'une mission.
3. Cette mission a-t-elle duré longtemps ? - R. 30 ans.
4. Te rappelles-tu le nom de cette femme ? - R. Il est obscur.
5. L'estime que l'on a pour tes œuvres te satisfait-elle, et cela te
dédommage-t-il des souffrances que tu as endurées ? - R. Que
m'importent les œuvres matérielles de mes mains ! Ce qui m'importe,
c'est la souffrance qui m'a élevé.
6. Dans quel but as-tu tracé, par la main de M. Victorien Sardou, les
admirables dessins que tu nous as donnés sur la planète de Jupiter que tu
habites ? - R. Dans le but de vous inspirer le désir de devenir meilleurs.
7. Puisque tu reviens souvent sur cette Terre que tu as habitée à diverses
reprises, tu dois en connaître assez l'état physique et moral pour établir
une comparaison entre elle et Jupiter ; nous te prions donc de vouloir bien
- 109 -
nous éclairer sur divers points. - R. Sur votre globe, je ne viens qu'en
Esprit ; l'Esprit n'a plus de sensations matérielles.
ETAT PHYSIQUE DU GLOBE.
8. Peut-on comparer la température de Jupiter à celle de l'une de nos
latitudes ? - R. Non ; elle est douce et tempérée ; toujours égale, et la
vôtre varie. Rappelez-vous les champs Elyséens que l'on vous a décrits.
9. Le tableau que les Anciens nous ont donné des champs Elysées
serait-il le résultat de la connaissance intuitive qu'ils avaient d'un monde
supérieur, tel que Jupiter par exemple ? - R. De la connaissance
positive ; l'évocation était restée dans les mains des prêtres.
10. La température varie-t-elle selon les latitudes, comme ici ? - R.
Non.
11. D'après nos calculs le soleil doit paraître aux habitants de Jupiter
sous un angle très petit, et y donner par conséquent peu de lumière.
Peux-tu nous dire si l'intensité de la lumière y est égale à celle de la
terre, ou si elle y est moins forte ? - R. Jupiter est entouré d'une sorte de
lumière spirituelle en rapport avec l'essence de ses habitants. La
grossière lumière de votre soleil n'est pas faite pour eux.
12. Y a-t-il une atmosphère ? - R. Oui.
13. L'atmosphère est-elle formée des mêmes éléments que
l'atmosphère terrestre ? - R. Non ; les hommes ne sont pas les mêmes ;
leurs besoins ont changé.
14. Y a-t-il de l'eau et des mers ? - R. Oui.
15. L'eau est-elle formée des mêmes éléments que la nôtre ? - R. Plus
éthérée.
16. Y a-t-il des volcans ? - R. Non ; notre globe n'est pas tourmenté
comme le vôtre ; la nature n'y a pas eu ses grandes crises ; c'est le séjour
des bienheureux. La matière y touche à peine.
17. Les plantes ont-elles de l'analogie avec les nôtres ? - R. Oui, mais
plus belles.
ETAT PHYSIQUE DES HABITANTS.
18. La conformation du corps des habitants a-t-elle du rapport avec la
nôtre ? - R. Oui ; elle est la même.
19. Peux-tu nous donner une idée de leur taille comparée à celle des
habitants de la Terre ? - R. Grands et bien proportionnés. Plus grands
que vos hommes les plus grands. Le corps de l'homme est comme
l'empreinte de son esprit : belle où il est bon ; l'enveloppe est digne de
lui ; ce n'est plus une prison.
- 110 -
20. Les corps y sont-ils opaques, diaphanes ou translucides ? - R. Il y
en a des uns et des autres. Les uns ont telle propriété, les autres en ont
telle autre, selon leur destination.
21. Nous concevons cela pour les corps inertes, mais notre question
est relative aux corps Humains ? - R. Le corps enveloppe l'Esprit sans le
cacher, comme un voile léger jeté sur une statue. Dans les mondes
inférieurs l'enveloppe grossière dérobe l'Esprit à ses semblables ; mais
les bons n'ont plus rien à se cacher : ils peuvent lire dans le cœur les uns
des autres. Que serait-ce s'il en était ainsi ici-bas !
22. Y a-t-il des sexes différents ? - R. Oui ; il y en a partout où la
matière existe ; c'est une loi de la matière.
23. Quelle est la base de la nourriture des habitants ? Est-elle animale
et végétale comme ici ? - R. Purement végétale ; l'homme est le
protecteur des animaux.
24. Il nous a été dit qu'ils puisent une partie de leur nourriture dans le
milieu ambiant dont ils aspirent les émanations ; cela est-il exact ? - R.
Oui.
25. La durée de la vie, comparée à la nôtre, est-elle plus longue ou
plus courte ? - R. Plus longue.
26. De combien de temps est la vie moyenne ? - R. Comment mesurer
le temps ?
27. Ne peux-tu prendre un de nos siècles pour terme de comparaison ?
- R. Je crois que c'est environ cinq siècles.
28. Le développement de l'enfance est-il proportionnellement plus
rapide que chez nous ? - R. L'homme conserve sa supériorité ; l'enfance
ne comprime pas son intelligence, la vieillesse ne l'éteint pas.
29. Les hommes sont-ils sujets aux maladies ? - R. Ils ne sont point
sujets à vos maux.
30. La vie se partage-t-elle entre la veille et le sommeil ? - R. Entre
l'action et le repos.
31. Pourrais-tu nous donner une idée des diverses occupations des
hommes ? - R. Il en faudrait trop dire. Leur principale occupation est
d'encourager les Esprits qui habitent les mondes inférieurs à persévérer
dans la bonne voie. N'ayant pas d'infortune à soulager chez eux, ils en
vont chercher où l'on souffre ; ce sont les bons Esprits qui vous
soutiennent et vous attirent dans la bonne voie.
32. Y cultive-t-on certains arts ? - R. Ils y sont inutiles. Vos arts sont
des hochets qui amusent vos douleurs.
33. La densité spécifique du corps de l'homme lui permet-elle de se
transporter d'un lieu à un autre sans rester, comme ici, attaché au sol ? -
R. Oui.
- 111 -
34. Y éprouve-t-on l'ennui et le dégoût de la vie ? - R. Non ; le dégoût
de la vie ne vient que du mépris de soi.
35. Le corps des habitants de Jupiter étant moins dense que les nôtres,
est-il formé de matière compacte et condensée ou vaporeuse ? - R.
Compacte pour nous ; mais, pour vous, elle ne le serait pas ; elle est
moins condensée.
36. Le corps, considéré comme formé de matière, est-il impénétrable ?
- R. Oui.
37. Les habitants ont-ils un langage articulé comme nous ? - R. Non ;
il y a entre eux communication de pensées.
38. La seconde vue est-elle, comme on nous l'a dit, une faculté
normale et permanente parmi vous ? - R. Oui, l'Esprit n'a pas d'entraves ;
rien n'est caché pour lui.
39. Si rien n'est caché pour l'Esprit, il connaît donc l'avenir ? (Nous
voulons parler des Esprits incarnés dans Jupiter.) - R. La connaissance
de l'avenir dépend de la perfection de l'Esprit ; elle a moins
d'inconvénients pour nous que pour vous ; elle nous est même
nécessaire, jusqu'à un certain point, pour l'accomplissement des missions
que nous avons à remplir ; mais dire que nous connaissons l'avenir sans
restriction serait nous mettre au même rang que Dieu.
40. Pouvez-vous révéler tout ce que vous savez de l'avenir ? - R. Non ;
attendez pour le savoir de l'avoir mérité.
41. Communiquez-vous plus facilement que nous avec les autres
Esprits ? - R. Oui ! toujours : la matière n'est plus entre eux et nous.
42. La mort inspire-t-elle l'horreur et l'effroi qu'elle cause parmi nous ?
- R. Pourquoi serait-elle effrayante ? Le mal n'est plus parmi nous. Le
méchant seul voit son dernier moment avec effroi ; il craint son juge.
43. Que deviennent les habitants de Jupiter après la mort ? - R. Ils
croissent toujours en perfection sans plus subir d'épreuves.
44. N'y a-t-il pas dans Jupiter des Esprits qui se soumettent à des
épreuves pour remplir une mission ? - R. Oui, mais ce n'est plus une
épreuve ; l'amour du bien les porte seul à souffrir.
45. Peuvent-ils faillir à leur mission ? - R. Non, puisqu'ils sont bons ;
il n'y a faiblesse qu'où il y a défaut.
46. Pourrais-tu nous nommer quelques-uns des Esprits habitants de
Jupiter qui ont rempli une grande mission sur la terre ? - R. Saint Louis.
47. Ne pourrais-tu pas nous en nommer d'autres ? - R. Que vous
importe ! Il y a des missions inconnues qui n'ont pour but que le bonheur
d'un seul ; celles-là sont parfois plus grandes : elles sont plus
douloureuses.
- 112 -
DES ANIMAUX.
48. Le corps des animaux est-il plus matériel que celui des hommes ? -
R. Oui ; l'homme est le roi, le dieu terrestre.
49. Parmi les animaux en est-il de carnassiers ? - R. Les animaux ne se
déchirent pas entre eux ; tous vivent soumis à l'homme, s'aimant entre
eux.
50. Mais n'y a-t-il pas des animaux qui échappent à l'action de
l'homme, comme les insectes, les poissons, les oiseaux ? - R. Non ; tous
lui sont utiles.
51. On nous a dit que les animaux sont les serviteurs et les manœuvres
qui exécutent les travaux matériels, construisent les habitations, etc., cela
est-il vrai ? - R. Oui ; l'homme ne s'abaisse plus en servant son
semblable.
52. Les animaux serviteurs sont-ils attachés à une personne ou à une
famille, ou bien en prend-on et en change-t-on à volonté comme ici ? -R.
Tous sont attachés à une famille particulière : vous changez pour trouver
mieux.
53. Les animaux serviteurs y sont-ils à l'état d'esclavage ou de liberté ;
sont-ils une propriété, ou peuvent-ils changer de maître à volonté ? - R.
54. Les animaux travailleurs reçoivent-ils une rémunération
55. Développe-t-on les facultés des animaux par une sorte
56. Les animaux ont-ils un langage plus précis et plus caractérisé que
Ils y sont à l'état de soumission.
quelconque pour leurs peines ? - R. Non.
d'éducation ? - R. Ils le font d'eux-mêmes.
celui des animaux terrestres ? - R. Certes.
ETAT MORAL DES HABITANTS.
57. Les habitations dont tu nous as donné un échantillon par tes
dessins sont-elles réunies en villes comme ici ? - R. Oui ; ceux qui
s'aiment se réunissent ; les passions seules font solitude autour de
l'homme. Si l'homme encore méchant recherche son semblable, qui n'est
pour lui qu'un instrument de douleur, pourquoi l'homme pur et vertueux
fuirait-il son frère ?
58. Les Esprits y sont-ils égaux ou de différents degrés ? - R. De
différents degrés, mais du même ordre.
59. Nous te prions de vouloir bien te reporter à l'échelle spirite que nous
avons donnée dans le deuxième numéro de la Revue, et de nous dire à
quel ordre appartiennent les Esprits incarnés dans Jupiter ? - R. Tous
bons, tous
- 113 -
supérieurs ; le bien descend quelquefois dans le mal ; mais jamais le mal
ne se mêle au bien.
60. Les habitants forment-ils différents peuples comme sur la terre ? -
R. Oui ; mais tous unis entre eux par des liens d'amour.
61. D'après cela les guerres y sont inconnues ? - R. Question inutile.
62. L'homme pourra-t-il arriver sur la terre à un assez grand degré de
perfection pour se passer de guerres ? - R. Assurément il y arrivera ; la
guerre disparaît avec l'égoïsme des peuples et à mesure qu'ils
comprennent mieux la fraternité.
63. Les peuples sont-ils gouvernés par des chefs ? - R. Oui.
64. En quoi consiste l'autorité des chefs ? - R. Dans le degré supérieur
de perfection.
65. En quoi consiste la supériorité et l'infériorité des Esprits dans
Jupiter, puisqu'ils sont tous bons ? - R. Ils ont plus ou moins de
connaissances et d'expérience ; ils s'épurent en s'éclairant.
66. Y a-t-il, comme sur la terre, des peuples plus ou moins avancés
que les autres ? - R. Non ; mais dans les peuples il y a différents degrés.
67. Si le peuple le plus avancé de la terre se trouvait transporté dans
Jupiter, quel rang y occuperait-il ? - R. Le rang de singes parmi vous.
68. Les peuples y sont-ils gouvernés par des lois ? - R. Oui.
69. Y a-t-il des lois pénales ? - R. Il n'y a plus de crimes.
70. Qui est-ce qui fait les lois ? - R. Dieu les a faites.
71. Y a-t-il des riches et des pauvres, c'est-à-dire des hommes qui ont
l'abondance et le superflu, et d'autres qui manquent du nécessaire ? - R.
Non ; tous sont frères ; si l'un avait plus que l'autre, il partagerait ; il ne
jouirait pas quand son frère désirerait.
72. D'après cela les fortunes y seraient égales pour tous ? - R. Je n'ai
pas dit que tous étaient riches au même degré ; vous m'avez demandé s'il
y en a qui ont le superflu et d'autres qui manquent du nécessaire.
73. Ces deux réponses nous paraissent contradictoires ; nous te prions
de les accorder. - R. Personne ne manque du nécessaire ; personne n'a le
superflu, c'est-à-dire que la fortune de chacun est en rapport avec sa
condition. Vous ai-je satisfait ?
74. Nous comprenons maintenant ; mais nous demanderons encore si
celui qui a le moins n'est pas malheureux relativement à celui qui a le
plus ? - R. Il ne peut être malheureux du moment qu'il n'est ni envieux ni
jaloux. L'envie et la jalousie font plus de malheureux que la misère.
75. En quoi consiste la richesse dans Jupiter ? - R. Que vous importe !
76. Y a-t-il des inégalités de position sociale ? - R. Oui.
77. Sur quoi sont-elles fondées ? - R. Sur les lois de la société. Les
- 114 -
uns sont plus ou moins avancés dans la perfection. Ceux qui sont
supérieurs ont sur les autres une sorte d'autorité, comme un père sur ses
enfants.
78. Développe-t-on les facultés de l'homme par l'éducation ? - R. Oui.
79. L'homme peut-il acquérir assez de perfection sur la terre pour
mériter de passer immédiatement dans Jupiter ? - R. Oui, mais l'homme,
sur la terre, est soumis à des imperfections pour qu'il soit en rapport avec
ses semblables.
80. Lorsqu'un Esprit qui quitte la terre doit être réincarné dans Jupiter,
y est-il errant pendant quelque temps avant d'avoir trouvé le corps
auquel il doit s'unir ? - R. Il l'est pendant un certain temps, jusqu'à ce
qu'il se soit dégagé de ses imperfections terrestres.
81. Y a-t-il plusieurs religions ? - R. Non ; tous professent le bien, et
tous adorent un seul Dieu.
82. Y a-t-il des temples et un culte ? - R. Pour temple il y a le cœur de
l'homme ; pour culte le bien qu'il fait.
(Méhémet-Ali, ancien pacha d'Egypte).
(16 mars 1858).
1. Qui vous a engagé à venir à notre appel ? - R. Pour vous instruire.
2. Etes-vous contrarié d'être venu parmi nous, et de répondre aux
questions que nous désirons vous adresser ? - R. Non ; celles qui auront
pour but votre instruction, je le veux bien.
3. Quelle preuve pouvons-nous avoir de votre identité, et comment
pouvons-nous savoir que ce n'est pas un autre Esprit qui prend votre
nom ? - R. A quoi cela servirait-il ?
4. Nous savons par expérience que des Esprits inférieurs empruntent
souvent des noms supposés, et c'est pour cela que nous vous avons fait
cette demande. - R. Ils en empruntent aussi les preuves ; mais l'Esprit qui
5. Sous quelle forme et à quelle place êtes-vous parmi nous ? - R. Sous
6. Seriez-vous satisfait si nous vous cédions une place spéciale ? - R.
Remarque. Il y avait près de là une chaise vacante à laquelle on n'avait
prend un masque se dévoile aussi lui-même par ses paroles.
celle qui porte le nom de Méhémet-Ali, près d'Ermance.
Sur la chaise vide.
pas fait attention.
- 115 -
7. Avez-vous un souvenir précis de votre dernière existence
corporelle ? - R. Je ne l'ai pas encore précis ; la mort m'a laissé son
trouble.
8. Etes-vous heureux ? - R. Non ; malheureux.
9. Etes-vous errant ou réincarné ? - R. Errant.
10. Vous rappelez-vous ce que vous étiez avant votre dernière
existence ? - R. J'étais pauvre sur la terre ; j'ai envié les terrestres
grandeurs : je suis monté pour souffrir.
11. Si vous pouviez renaître sur la terre, quelle condition choisiriezvous
de préférence ? - R. Obscure ; les devoirs sont moins grands.
12. Que pensez-vous maintenant du rang que vous avez occupé en
dernier lieu sur la terre ? - R. Vanité du néant ! J'ai voulu conduire les
hommes ; savais-je me conduire moi-même !
13. On dit que votre raison était altérée depuis quelque temps ; cela
est-il vrai ? - R. Non.
14. L'opinion publique apprécie ce que vous avez fait pour la
civilisation de l'Egypte, et elle vous place au rang des plus grands
princes. En éprouvez-vous de la satisfaction ? - R. Que m'importe !
L'opinion des hommes est le vent du désert qui soulève la poussière.
15. Voyez-vous avec plaisir vos descendants marcher dans la même
voie, et vous intéressez-vous à leurs efforts ? - R. Oui, puisqu'ils ont
pour but le bien commun.
16. On vous reproche cependant des actes d'une grande cruauté : les
blâmez-vous maintenant ? - R. Je les expie.
17. Voyez-vous ceux que vous avez fait massacrer ? - R. Oui.
18. Quel sentiment éprouvent-ils pour vous ? - R. La haine et la pitié.
19. Depuis que vous avez quitté cette vie avez-vous revu le sultan
Mahmoud ? - R. Oui : en vain nous nous fuyons.
20. Quel sentiment éprouvez-vous l'un pour l'autre maintenant ? - R.
L'aversion.
21. Quelle est votre opinion actuelle sur les peines et les récompenses
qui nous attendent après la mort ? - R. L'expiation est juste.
22. Quel est le plus grand obstacle que vous avez eu à combattre pour
l'accomplissement de vos vues progressives ? - R. Je régnais sur des
esclaves.
23. Pensez-vous que si le peuple que vous aviez à gouverner eût été
chrétien, il eût été moins rebelle à la civilisation ? - R. Oui ; la religion
chrétienne élève l'âme ; la religion mahométane ne parle qu'à la matière.
24. De votre vivant, votre foi en la religion musulmane était-elle
absolue ? - R. Non ; je croyais Dieu plus grand.
25. Qu'en pensez-vous maintenant ?- R. Elle ne fait pas des hommes.
- 116 -
26. Mahomet avait-il, selon vous, une mission divine ? - R. Oui, mais
qu'il a gâtée.
27. En quoi l'a-t-il gâtée ? - R. Il a voulu régner.
28. Que pensez-vous de Jésus ? - R. Celui-là venait de Dieu.
29. Quel est celui des deux, de Jésus ou de Mahomet, qui, selon vous,
a le plus fait pour le bonheur de l'humanité ? - R. Pouvez-vous le
demander ? Quel peuple Mahomet a-t-il régénéré ? La religion
chrétienne est sortie pure de la main de Dieu : la religion mahométane
est l'œuvre d'un homme.
30. Croyez-vous l'une de ces deux religions destinée à s'effacer de
dessus la terre ? - R. L'homme progresse toujours ; la meilleure restera.
31. Que pensez-vous de la polygamie consacrée par la religion
musulmane ? - R. C'est un des liens qui retiennent dans la barbarie les
peuples qui la professent.
32. Croyez-vous que l'asservissement de la femme soit conforme aux
vues de Dieu ? - R. Non ; la femme est l'égale de l'homme, puisque
l'esprit n'a pas de sexe.
33. On dit que le peuple arabe ne peut être conduit que par la rigueur ;
ne croyez-vous pas que les mauvais traitements l'abrutissent plus qu'ils
ne le soumettent ? - R. Oui, c'est la destinée de l'homme ; il s'avilit
lorsqu'il est esclave.
34. Pouvez-vous vous reporter aux temps de l'antiquité où l'Egypte
était florissante, et nous dire quelles ont été les causes de sa décadence
morale ? - R. La corruption des mœurs.
35. Il paraît que vous faisiez peu de cas des monuments historiques
qui couvrent le sol de l'Egypte ; nous ne nous expliquons pas cette
indifférence de la part d'un prince ami du progrès ? - R. Qu'importe le
passé ! Le présent ne le remplacerait pas.
36. Veuillez-vous expliquer plus clairement. - R. Oui. Il ne fallait pas
rappeler à l'Egyptien dégradé un passé trop brillant : il ne l'eût pas
compris. J'ai dédaigné ce qui m'a paru inutile ; ne pouvais-je me
tromper ?
37. Les prêtres de l'ancienne Egypte avaient-ils connaissance de la
doctrine spirite ? - R. C'était la leur.
38. Recevaient-ils des manifestations ? - R. Oui.
39. Les manifestations qu'obtenaient les prêtres égyptiens avaient-elles
la même source que celles qu'obtenait Moïse ? - R. Oui, il fut initié par
eux.
40. D'où vient que les manifestations de Moïse étaient plus puissantes
que celles des prêtres égyptiens ? - R. Moïse voulait révéler ; les prêtres
égyptiens ne tendaient qu'à cacher.
41. Pensez-vous que la doctrine des prêtres Egyptiens eût quelques rap-
- 117 -
ports avec celle des Indiens ? - R. Oui ; toutes les religions mères sont
reliées entre elles par des liens presque invisibles ; elles découlent d'une
même source.
42. Quelle est celle de ces deux religions, celle des Egyptiens et celle
des indiens, qui est la mère de l'autre ? - R. Elles sont sœurs.
43. Comment se fait-il que vous, de votre vivant si peu éclairé sur ces
questions, puissiez y répondre avec autant de profondeur ? - R. D'autres
existences me l'ont appris.
44. Dans l'état errant où vous êtes maintenant, vous avez donc une
pleine connaissance de vos existences antérieures ? - R. Oui, sauf de la
dernière.
45. Vous avez donc vécu du temps des Pharaons ? - R. Oui ; trois fois
j'ai vécu sur le sol égyptien : prêtre, gueux et prince.
46. Sous quel règne avez-vous été prêtre ? - R. C'est si vieux ! Le
prince était votre Sésostris.
47. Il semblerait, d'après cela, que vous n'avez pas progressé, puisque
vous expiez maintenant les erreurs de votre dernière existence ? - R. Si,
j'ai progressé lentement ; étais-je parfait pour être prêtre ?
48. Est-ce parce que vous avez été prêtre dans ce temps-là que vous
avez pu nous parler en connaissance de cause de l'antique religion des
Egyptiens ? - R. Oui ; mais je ne suis pas assez parfait pour tout savoir ;
d'autres lisent dans le passé comme dans un livre ouvert.
49. Pourriez-vous nous donner une explication sur le motif de la
construction des pyramides ? - R. Il est trop tard.
(NOTA. - Il était près de onze heures du soir.)
50. Nous ne vous ferons plus que cette demande ; veuillez y répondre,
je vous prie. - R. Non, il est trop tard, cette question en entraînerait
d'autres.
51. Aurez-vous la bonté de nous y répondre une autre fois ? - R. Je ne
m'engage pas.
52. Nous vous remercions néanmoins de la complaisance avec laquelle
vous avez bien voulu répondre aux autres questions. - R. Bien ! Je
reviendrai.
_______
M. Home.
(Troisième article. - Voir les numéros de février et de mars 1858.)
Il n'est pas à notre connaissance que M. Home ait fait apparaître, du
moins visiblement pour tout le monde, d'autres parties du corps que des
mains. On cite cependant un général mort en Crimée, qui serait apparu à
- 118 -
sa veuve et visible pour elle seule ; mais nous n'avons pas été à même de
constater la réalité du fait, en ce qui concerne surtout l'intervention de
M. Home dans cette circonstance. Nous nous bornons à ce que nous
pouvons affirmer. Pourquoi des mains plutôt que des pieds ou une tête ?
C'est ce que nous ignorons et ce qu'il ignore lui-même. Les Esprits
interrogés à ce sujet ont répondu que d'autres médiums pourraient faire
apparaître la totalité du corps ; du reste, ce n'est pas là le point le plus
important ; si les mains seules apparaissent, les autres parties du corps
n'en sont pas moins patentes, comme on le verra tout à l'heure.
L'apparition d'une main se manifeste généralement en premier lieu
sous le tapis de la table, par les ondulations qu'elle produit en en
parcourant toute la surface ; puis elle se montre sur le bord du tapis
qu'elle soulève ; quelquefois elle vient se poser sur le tapis au milieu
même de la table ; souvent elle saisit un objet qu'elle emporte dessous.
Cette main, visible pour tout le monde, n'est ni vaporeuse ni translucide ;
elle a la couleur et l'opacité naturelles ; au poignet, elle se termine par le
vague. Si on la touche avec précaution, confiance et sans arrière-pensée
hostile, elle offre la résistance, la solidité et l'impression d'une main
vivante ; sa chaleur est douce, moite, et comparable à celle d'un pigeon
tué depuis une demi-heure. Elle n'est point inerte, car elle agit, se prête
aux mouvements qu'on lui imprime, ou résiste, vous caresse ou vous
étreint. Si, au contraire, vous voulez la saisir brusquement et par
surprise, vous ne touchez que le vide. Un témoin oculaire nous a raconté
le fait suivant qui lui est personnel. Il tenait entre ses doigts une sonnette
de table ; une main, d'abord invisible, puis après parfaitement apparente,
vint la prendre en faisant des efforts pour la lui arracher ; n'y pouvant
parvenir, elle passa par-dessus pour la faire glisser ; l'effort de traction
était aussi sensible que si c'eût été une main humaine ; ayant voulu saisir
vivement cette main, la sienne ne rencontra que l'air ; ayant écarté les
doigts, la sonnette resta suspendue dans l'espace et vint lentement se
poser sur le parquet.
Quelquefois il y a plusieurs mains. Le même témoin nous a rapporté le
fait suivant. Plusieurs personnes étaient réunies autour d'une de ces
tables de salle à manger qui se séparent en deux. Des coups sont
frappés ; la table s'agite, s'ouvre d'elle-même, et, à travers la fente,
apparaissent trois mains, l'une de grandeur naturelle, une autre très
grande, et une troisième toute velue ; on les touche, on les palpe, elles
vous serrent, puis s'évanouissent. Chez un de nos amis qui avait perdu
un enfant en bas âge, c'est la main d'un enfant nouveau-né qui apparaît ;
tout le monde peut la voir et la toucher ; cet enfant se pose sur sa mère,
qui sent distinctement l'impression de tout le corps sur ses genoux.
- 119 -
Souvent la main vient se poser sur vous, vous la voyez, ou, si vous ne
la voyez pas, vous sentez la pression des doigts ; quelquefois elle vous
caresse, d'autres fois elle vous pince jusqu'à la douleur. M. Home, en
présence de plusieurs personnes, se sentit ainsi saisir le poignet, et les
assistants purent voir la peau tirée. Un instant après il se sentit mordre, et
la trace de l'empreinte de deux dents fut visiblement marquée pendant
plus d'une heure.
La main qui apparaît peut aussi écrire. Quelquefois elle se pose au
milieu de la table, prend le crayon et trace des caractères sur le papier
disposé à cet effet. Le plus souvent elle emporte le papier sous la table et
le rapporte tout écrit. Si la main demeure invisible, l'écriture semble
s'être produite toute seule. On obtient par ce moyen des réponses aux
diverses questions que l'on peut adresser.
Un autre genre de manifestations non moins remarquable, mais qui
s'explique par ce que nous venons de dire, est celui des instruments de
musique jouant seuls. Ce sont ordinairement des pianos ou des
accordéons. Dans cette circonstance, on voit distinctement les touches
s'agiter et le soufflet se mouvoir. La main qui joue est tantôt visible,
tantôt invisible ; l'air qui se fait entendre peut être un air connu exécuté
sur la demande qui en est faite. Si l'artiste invisible est laissé à lui-même,
il produit des accords harmonieux, dont l'ensemble rappelle la vague et
suave mélodie de la harpe éolienne. Chez un de nos abonnés où ces
phénomènes se sont produits maintes fois, l'Esprit qui se manifestait
ainsi était celui d'un jeune homme mort depuis quelque temps et ami de
la famille, et qui de son vivant avait un remarquable talent comme
musicien ; la nature des airs qu'il faisait entendre de préférence ne
pouvait laisser aucun doute sur son identité pour les personnes qui
l'avaient connu.
Le fait le plus extraordinaire dans ce genre de manifestations n'est pas,
à notre avis, celui de l'apparition. Si cette apparition était toujours
aériforme, elle s'accorderait avec la nature éthéréenne que nous
attribuons aux Esprits ; or, rien ne s'opposerait à ce que cette matière
éthérée devînt perceptible à la vue par une sorte de condensation, sans
perdre sa propriété vaporeuse. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est la
solidification de cette même matière, assez résistante pour laisser une
empreinte visible sur nos organes. Nous donnerons, dans notre prochain
numéro, l'explication de ce singulier phénomène telle qu'elle résulte de
l'enseignement même des Esprits. Aujourd'hui, nous nous bornerons à en
déduire une conséquence relative au jeu spontané des instruments de
musique. En effet, dès l'instant que la tangibilité temporaire de cette
matière éthérée est un fait acquis, que dans cet état une main, apparente
ou non, offre assez de résistance pour faire
- 120 -
une pression sur les corps solides, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle
puisse exercer une pression suffisante pour faire mouvoir les touches
d'un instrument. D'autre part, des faits non moins positifs prouvent que
cette main appartient à un être intelligent ; rien d'étonnant non plus à ce
que cette intelligence se manifeste par des sons musicaux, comme elle
peut le faire par l'écriture ou le dessin. Une fois entré dans cet ordre
d'idées, les coups frappés, le mouvement des objets et tous les
phénomènes spirites de l'ordre matériel s'expliquent tout naturellement.
_______
Variétés.
La malveillance, chez certains individus, ne connaît point de bornes ; la calomnie
a toujours du venin pour quiconque s'élève au-dessus de la foule. Les adversaires de
M. Home ont trouvé l'arme du ridicule trop faible ; elle devait, en effet, s'émousser
contre les noms honorables qui le couvraient de leur protection. Ne pouvant donc
plus faire rire à ses dépens, ils ont voulu le noircir. On a répandu le bruit, on devine
dans quel but, et les mauvaises langues de répéter, que M. Home n'était point parti
pour l'Italie, comme on l'avait annoncé, mais qu'il était enfermé à Mazas sous le
poids des plus graves accusations, que l'on formule en anecdotes dont les désœuvrés
et les amateurs de scandale sont toujours avides. Nous pouvons affirmer qu'il n'y a
pas un mot de vrai dans toutes ces machinations infernales. Nous avons sous les
yeux plusieurs lettres de M. Home, datées de Pise, de Rome, et de Naples où il est
en ce moment, et nous sommes en mesure de donner la preuve de ce que nous
avançons. Les Esprits ont bien raison de dire que les véritables démons sont parmi
les hommes.
_______
On lit dans un journal : « Suivant la Gazette des Hôpitaux, on compte en ce
moment à l'hôpital des aliénés de Zurich 25 personnes qui ont perdu la raison,
grâce aux tables tournantes et aux Esprits frappeurs. »
Nous demandons d'abord s'il est bien avéré que ces 25 aliénés doivent tous la
perte de leur raison aux Esprits frappeurs, ce qui est au moins contestable jusqu'à
preuve authentique. En supposant que ces étranges phénomènes aient pu
impressionner fâcheusement certains caractères faibles, nous demanderons en outre
si la peur du diable n'a pas fait plus de fous que la croyance aux Esprits. Or, comme
on n'empêchera pas les Esprits de frapper, le danger est dans la croyance que tous
ceux qui se manifestent sont des démons. Ecartez cette idée en faisant connaître la
vérité, et l'on n'en aura pas plus peur que des feux follets ; l'idée qu'on est assiégé
par le diable est bien faite pour troubler la raison. Voici, du reste, la contre-partie de
l'article ci-dessus. Nous lisons dans un autre journal : « Il existe un curieux
document statistique des funestes conséquences qu'entraîne, parmi le peuple anglais,
l'habitude de l'intempérance et des liqueurs fortes. Sur 100 individus admis à
l'hospice des fous de Hamwel, il y en a 72 dont l'aliénation mentale doit être
attribuée à l'ivresse. »
_______
Nous recevons de nos abonnés de nombreuses relations de faits très intéressants
que nous nous empresserons de publier dans nos prochaines livraisons, le défaut
d'espace nous empêchant de le faire dans celle-ci.
ALLAN KARDEC.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
Théorie des Manifestations physiques.
(Premier article.)
L'influence morale des Esprits, les relations qu'ils peuvent avoir avec
notre âme, ou l'Esprit incarné en nous, se conçoivent aisément. On
comprend que deux êtres de même nature puissent se communiquer par
la pensée, qui est un de leurs attributs, sans le secours des organes de la
parole ; mais ce dont il est plus difficile de se rendre compte, ce sont les
effets matériels qu'ils peuvent produire, tels que les bruits, le mouvement
des corps solides, les apparitions, et surtout les apparitions tangibles.
Nous allons essayer d'en donner l'explication d'après les Esprits euxmêmes,
et d'après l'observation des faits.
L'idée que l'on se forme de la nature des Esprits rend au premier abord
ces phénomènes incompréhensibles. L'Esprit, dit-on, c'est l'absence de
toute matière, donc il ne peut agir matériellement ; or, là est l'erreur. Les
Esprits interrogés sur la question de savoir s'ils sont immatériels, ont
répondu ceci : « Immatériel n'est pas le mot, car l'Esprit est quelque
chose, autrement ce serait le néant. C'est, si vous le voulez, de la matière,
mais une matière tellement éthérée, que c'est pour vous comme si elle
n'existait pas. » Ainsi l'Esprit n'est pas, comme quelques-uns le croient,
une abstraction, c'est un être, mais dont la nature intime échappe à nos
sens grossiers.
Cet Esprit incarné dans le corps constitue l'âme ; lorsqu'il le quitte à la
mort, il n'en sort pas dépouillé de toute enveloppe. Tous nous disent
qu'ils conservent la forme qu'ils avaient de leur vivant, et, en effet,
lorsqu'ils nous apparaissent, c'est généralement sous celle que nous leur
connaissions.
Observons-les attentivement au moment où ils viennent de quitter la
vie ; ils sont dans un état de trouble ; tout est confus autour d'eux ; ils
voient leur corps sain ou mutilé, selon leur genre de mort ; d'un autre
- 122 -
côté ils se voient et se sentent vivre ; quelque chose leur dit que ce corps
est à eux, et ils ne comprennent pas qu'ils en soient séparés : le lien qui
les unissait n'est donc pas encore tout à fait rompu.
Ce premier moment de trouble dissipé, le corps devient pour eux un
vieux vêtement dont ils se sont dépouillés et qu'ils ne regrettent pas,
mais ils continuent à se voir sous leur forme primitive ; or ceci n'est
point un système : c'est le résultat d'observations faites sur
d'innombrables sujets. Qu'on veuille bien maintenant se reporter à ce que
nous avons raconté de certaines manifestations produites par M. Home
et autres médiums de ce genre : des mains apparaissent, qui ont toutes
les propriétés de mains vivantes, que l'on touche, qui vous saisissent, et
qui tout à coup s'évanouissent. Que devons-nous en conclure ? c'est que
l'âme ne laisse pas tout dans le cercueil et qu'elle emporte quelque chose
avec elle.
Il y aurait ainsi en nous deux sortes de matière : l'une grossière, qui
constitue l'enveloppe extérieure, l'autre subtile et indestructible. La mort
est la destruction, ou mieux la désagrégation de la première, de celle que
l'âme abandonne ; l'autre se dégage et suit l'âme qui se trouve, de cette
manière, avoir toujours une enveloppe ; c'est celle que nous nommons
périsprit. Cette matière subtile, extraite pour ainsi dire de toutes les
parties du corps auquel elle était liée pendant la vie, en conserve
l'empreinte ; or voilà pourquoi les Esprits se voient et pourquoi ils nous
apparaissent tels qu'ils étaient de leur vivant. Mais cette matière subtile
n'a point la ténacité ni la rigidité de la matière compacte du corps ; elle
est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, flexible et expansible ; c'est
pourquoi la forme qu'elle prend, bien que calquée sur celle du corps,
n'est pas absolue ; elle se plie à la volonté de l'Esprit, qui peut lui donner
telle ou telle apparence à son gré, tandis que l'enveloppe solide lui offrait
une résistance insurmontable ; débarrassé de cette entrave qui le
comprimait, le périsprit s'étend ou se resserre, se transforme, en un mot
se prête à toutes les métamorphoses, selon la volonté qui agit sur lui.
L'observation prouve, et nous insistons sur ce mot observation, car
toute notre théorie est la conséquence de faits étudiés, que la matière
subtile qui constitue la seconde enveloppe de l'Esprit ne se dégage que
peu à peu, et non point instantanément du corps. Ainsi les liens qui
unissent l'âme et le corps ne sont point subitement rompus par la mort ;
or, l'état de trouble que nous avons remarqué dure pendant tout le temps
que s'opère le dégagement ; l'Esprit ne recouvre l'entière liberté de ses
facultés et la conscience nette de lui-même que lorsque ce dégagement
est complet.
L'expérience prouve encore que la durée de ce dégagement varie selon
les individus. Chez quelques-uns il s'opère en trois ou quatre jours,
- 123 -
tandis que chez d'autres il n'est pas entièrement accompli au bout de
plusieurs mois. Ainsi la destruction du corps, la décomposition putride
ne suffisent pas pour opérer la séparation ; c'est pourquoi certains Esprits
disent : Je sens les vers qui me rongent.
Chez quelques personnes la séparation commence avant la mort ; ce
sont celles qui, de leur vivant, se sont élevées par la pensée et la pureté
de leurs sentiments au-dessus des choses matérielles ; la mort ne trouve
plus que de faibles liens entre l'âme et le corps, et ces liens se rompent
presque instantanément. Plus l'homme a vécu matériellement, plus il a
absorbé ses pensées dans les jouissances et les préoccupations de la
personnalité, plus ces liens sont tenaces ; il semble que la matière subtile
se soit identifiée avec la matière compacte, qu'il y ait entre elles cohésion
moléculaire ; voilà pourquoi elles ne se séparent que lentement et
difficilement.
Dans les premiers instants qui suivent la mort, alors qu'il y a encore
union entre le corps et le périsprit, celui-ci conserve bien mieux
l'empreinte de la forme corporelle, dont il reflète pour ainsi dire toutes
les nuances, et même tous les accidents. Voilà pourquoi un supplicié
nous disait peu de jours après son exécution : Si vous pouviez me voir,
vous me verriez avec la tête séparée du tronc. Un homme qui était mort
assassiné nous disait : Voyez la plaie que l'on m'a faite au cœur. Il
croyait que nous pouvions le voir.
Ces considérations nous conduiraient à examiner l'intéressante
question de la sensation des Esprits et de leurs souffrances ; nous le
ferons dans un autre article, voulant nous renfermer ici dans l'étude des
manifestations physiques.
Représentons-nous donc l'Esprit revêtu de son enveloppe semimatérielle
ou périsprit, ayant la forme ou apparence qu'il avait de son
vivant. Quelques-uns même se servent de cette expression pour se
désigner ; ils disent : Mon apparence est à tel endroit. Ce sont
évidemment là les mânes des Anciens. La matière de cette enveloppe est
assez subtile pour échapper à notre vue dans son état normal ; mais elle
n'est pas pour cela absolument invisible. Nous la voyons d'abord, par les
yeux de l'âme, dans les visions qui se produisent pendant les rêves ; mais
ce n'est pas ce dont nous avons à nous occuper. Il peut arriver dans cette
matière éthérée telle modification, l'Esprit lui-même peut lui faire subir
une sorte de condensation qui la rende perceptible aux yeux du corps ;
c'est ce qui a eu lieu dans les apparitions vaporeuses. La subtilité de cette
matière lui permet de traverser les corps solides ; voilà pourquoi ces
apparitions ne rencontrent pas d'obstacles, et pourquoi elles
s'évanouissent souvent à travers les murailles.
La condensation peut arriver au point de produire la résistance et la tan-
- 124 -
gibilité ; c'est le cas des mains que l'on voit et que l'on touche ; mais
cette condensation (c'est le seul mot dont nous puissions nous servir
pour rendre notre pensée, quoique l'expression ne soit pas parfaitement
exacte), cette condensation, disons-nous, ou mieux cette solidification de
la matière éthérée, n'étant pas son état normal, n'est que temporaire ou
accidentelle ; voilà pourquoi ces apparitions tangibles, à un moment
donné, vous échappent comme une ombre. Ainsi, de même que nous
voyons un corps se présenter à nous à l'état solide, liquide ou gazeux,
selon son gré de condensation, de même la matière éthérée du périsprit
peut se présenter à nous à l'état solide, vaporeux visible ou vaporeux
invisible. Nous verrons tout à l'heure comment s'opère cette
modification.
La main apparente tangible offre une résistance ; elle exerce une
pression ; elle laisse des empreintes ; elle opère une traction sur les
objets que nous tenons ; il y a donc en elle de la force. Or, ces faits, qui
ne sont point des hypothèses, peuvent nous mettre sur la voie des
manifestations physiques.
Remarquons d'abord que cette main obéit à une intelligence, puisqu'elle
agit spontanément, qu'elle donne des signes non équivoques de volonté, et
qu'elle obéit à la pensée ; elle appartient donc à un être complet qui ne
nous montre que cette partie de lui-même, et ce qui le prouve, c'est qu'il
fait impression avec des parties invisibles, que des dents ont laissé des
empreintes sur la peau et ont fait éprouver de la douleur.
Parmi les différentes manifestations, une des plus intéressantes est
sans contredit celle du jeu spontané des instruments de musique. Les
pianos et les accordéons paraissent être, à cet effet, les instruments de
prédilection. Ce phénomène s'explique tout naturellement par ce qui
précède. La main qui a la force de saisir un objet peut bien avoir celle
d'appuyer sur des touches et de les faire résonner ; d'ailleurs on a vu
plusieurs fois les doigts de la main en actions et quand on ne voit pas la
main, on voit les touches s'agiter et le soufflet s'ouvrir et se fermer. Ces
touches ne peuvent être mues que par une main invisible, laquelle fait
preuve d'intelligence en faisant entendre, non des sons incohérents, mais
des airs parfaitement rythmés.
Puisque cette main peut nous enfoncer ses ongles dans la chair, nous
pincer, nous arracher ce qui est à nos doigts ; puisque nous la voyons
saisir et emporter un objet comme nous le ferions nous-mêmes, elle peut
tout aussi bien frapper des coups, soulever et renverser une table, agiter
une sonnette, tirer des rideaux, voire même donner un soufflet occulte.
On demandera sans doute comment cette main peut avoir la même force à
l'état vaporeux invisible qu'à l'état tangible. Et pourquoi non ? Voyons-nous
l'air qui renverse les édifices, le gaz qui lance un projectile, l'électricité qui
- 125 -
transmet des signaux, le fluide de l'aimant qui soulève des masses ?
Pourquoi la matière éthérée du périsprit serait-elle moins puissante ?
Mais n'allons pas vouloir la soumettre à nos expériences de laboratoire et
à nos formules algébriques ; n'allons pas surtout, parce que nous avons
pris des gaz pour terme de comparaison, lui supposer des propriétés
identiques et supputer ses forces comme nous calculons celle de la
vapeur. Jusqu'à présent elle échappe à tous nos instruments ; c'est un
nouvel ordre d'idées qui n'est pas du ressort des sciences exactes ; voilà
pourquoi ces sciences ne donnent pas d'aptitude spéciale pour les
apprécier.
Nous ne donnons cette théorie du mouvement des corps solides sous
l'influence des Esprits que pour montrer la question sous toutes ses faces
et prouver que, sans trop sortir des idées reçues, on peut se rendre
compte de l'action des Esprits sur la matière inerte ; mais il en est une
autre, d'une haute portée philosophique, donnée par les Esprits euxmêmes,
et qui jette sur cette question un jour entièrement nouveau ; on la
comprendra mieux après avoir lu celle-ci ; il est utile d'ailleurs de
connaître tous les systèmes afin de pouvoir comparer.
Reste donc maintenant à expliquer comment s'opère cette modification
de substance éthérée du périsprit ; par quel procédé l'Esprit opère, et,
comme conséquence, le rôle des médiums à influence physique dans la
production de ces phénomènes ; ce qui se passe en eux dans cette
circonstance, la cause et la nature de leur faculté, etc. C'est ce que nous
ferons dans un prochain article.
_______
L'Esprit frappeur de Bergzabern.
Nous avions déjà entendu parler de certains phénomènes spirites qui
firent beaucoup de bruit en 1852 dans la Bavière rhénane, aux environs
de Spire, et nous savions qu'une relation authentique en avait été publiée
dans une brochure allemande. Après des recherches longtemps
infructueuses, une dame, parmi nos abonnés d'Alsace, et qui a déployé
en cette circonstance un zèle et une persévérance dont nous lui savons
un gré infini, est enfin parvenue à se procurer cette brochure, qu'elle a
bien voulu nous adresser. Nous en donnons la traduction in extenso ; on
la lira sans doute avec d'autant plus d'intérêt que c'est, parmi tant
d'autres, une preuve de plus que les faits de ce genre sont de tous les
temps et de tous les pays, puisque ceux dont il s'agit se passaient à une
époque où l'on commençait à peine à parler des Esprits.
- 126 -
AVANT-PROPOS.
Un événement étrange est depuis plusieurs mois le sujet de toutes les
conversations de notre ville et des environs. Nous voulons parler du
Frappeur, comme on l'appelle, de la maison du maître tailleur Pierre
Sanger.
Jusqu'alors nous nous sommes abstenu de toute relation dans notre
feuille (Journal de Bergzabern) sur les manifestations qui se sont
produites dans cette maison depuis le 1° janvier 1852 ; mais comme elles
ont excité l'attention générale à un tel point que les autorités crurent
devoir demander au docteur Beutner une explication à ce sujet, et que le
docteur Dupping, de Spire, se rendit même sur les lieux pour observer
les faits, nous ne pouvons différer plus longtemps de les livrer au public.
Nos lecteurs n'attendent pas de nous un jugement sur la question, nous
en serions très embarrassé ; nous laissons ce soin à ceux qui, par la
nature de leurs études et leur position, sont plus aptes à se prononcer, ce
que d'ailleurs ils feront sans difficulté s'ils parviennent à découvrir la
cause de ces effets. Quant à nous, nous nous bornerons au simple récit
des faits, principalement de ceux dont nous avons été témoin ou que
nous tenons de personnes dignes de foi, laissant au lecteur se former une
opinion.
F.-A. BLANCK,
Rédacteur du Journal de Bergzabern.
Mai 1852.
Le 1° janvier de cette année (1852), la famille Pierre Sanger, à
Bergzabern, entendit dans la maison qu'elle habitait et dans une chambre
voisine de celle où l'on se tenait ordinairement, comme un martèlement
qui commença d'abord par des coups sourds paraissant venir de loin,
puis qui devint successivement plus fort et plus marqué. Ces coups
semblaient être frappés contre le mur près duquel était placé le lit où
dormait leur enfant, âgé de onze ans. Habituellement c'était entre neuf
heures et demie et dix heures et demie que le bruit se faisait entendre.
Les époux Sanger n'y firent point attention d'abord, mais comme cette
singularité se renouvelait chaque soir, ils pensèrent que cela pouvait
venir de la maison voisine où un malade se serait amusé, en guise de
passe-temps, à battre le tambour contre le mur. On se convainquit bientôt
que ce malade n'était pas et ne pouvait être la cause de ce bruit. On
remua le sol de la chambre, on abattit le mur, mais sans résultat. Le lit
fut transporté au côté opposé de la chambre ; alors, chose étonnante,
c'est de ce côté que le bruit eut lieu, et aussitôt que l'enfant était endormi.
Il était clair que l'enfant était pour quelque chose dans la manifestation
du bruit, et on supposa, après que toutes les recher-
- 127 -
ches de la police n'eurent rien fait découvrir, que ce fait devait être
attribué à une maladie de l'enfant ou à une particularité de conformation.
Cependant rien jusqu'alors n'est venu confirmer cette supposition. C'est
encore une énigme pour les médecins.
En attendant, la chose ne fit que se développer ; le bruit se prolongea
au-delà d'une heure et les coups frappés avaient plus de force. L'enfant
fut changé de chambre et de lit, le frappeur se manifesta dans cette
nouvelle chambre, sous le lit, dans le lit et dans le mur. Les coups
frappés n'étaient pas identiques ; ils étaient tantôt forts, tantôt faibles et
isolés, tantôt enfin ils se succédaient rapidement, et suivant le rythme des
marches militaires et des danses.
L'enfant occupait depuis quelques jours la susdite chambre, lorsqu'on
remarqua que, pendant son sommeil, il émettait des paroles brèves,
incohérentes. Les mots devinrent bientôt plus distincts et plus
intelligibles ; et il semblait que l'enfant s'entretenait avec un autre être
sur lequel il avait de l'autorité. Parmi les faits qui se produisaient chaque
jour, l'auteur de cette brochure en rapportera un dont il fut témoin :
L'enfant était dans son lit, couché sur le côté gauche. A peine fut-il
endormi, que les coups commencèrent et qu'il se mit à parler de la sorte :
« Toi, toi, bats une marche. » Et le frappeur battit une marche qui
ressemblait assez à une marche bavaroise. Au commandement de
« Halte ! » de l'enfant, le frappeur cessa. L'enfant dit alors : « Frappe
trois, six, neuf fois, » et le frappeur exécuta l'ordre. Sur un nouvel ordre
de frapper 19 coups, 20 coups s'étant fait entendre, l'enfant, tout
endormi, dit : « Pas bien, ce sont 20 coups, » et aussitôt 19 coups furent
comptés. Ensuite l'enfant demanda 30 coups ; on entendit 30 coups.
« 100 coups. » On ne put compter que jusqu'à 40, tant les coups se
succédaient rapidement. Au dernier coup, l'enfant dit : « Très bien ;
maintenant 110. » Ici l'on ne put compter que jusqu'à 50 environ. Au
dernier coup, le dormeur dit : « Ce n'est pas cela, il n'y en a que 106, » et
aussitôt 4 autres coups se firent entendre pour compléter le nombre de
110. L'enfant demanda ensuite : « Mille ! » Il ne fut frappé que 15 coups.
« Eh bien, allons ! » Il y eut encore 5 coups et le frappeur s'arrêta. Il vint
alors à l'idée des assistants de commander eux-mêmes au frappeur, et il
exécuta les ordres qu'ils lui donnèrent. Il se taisait au commandement
de : « Halte ! silence ! paix ! » Puis, de lui-même et sans ordre, il
recommença à frapper. L'un des assistants dit, tout bas, dans un coin de
la chambre, qu'il voulait commander, seulement par la pensée, de frapper
6 fois. L'expérimentateur se plaça alors devant le lit et ne dit pas un seul
mot : on entendit 6 coups. On commanda encore par la pensée 4 coups :
4 coups furent frappés. La même expérience a été tentée par d'autres
personnes, mais elle n'a
- 128 -
pas toujours réussi. Aussitôt l'enfant étendit les membres, rejeta la
couverture et se leva.
Lorsqu'on lui demanda ce qui lui était arrivé, il répondit avoir vu un
homme grand et de mauvaise mine qui se tenait devant son lit et lui
serrait les genoux. Il ajouta qu'il ressentait aux genoux une douleur
quand cet homme frappait. L'enfant s'endormit de nouveau et les mêmes
manifestations se reproduisirent jusqu'au moment où la pendule de la
chambre sonna onze heures. Tout à coup le frappeur se tut, l'enfant
rentra dans un sommeil tranquille, ce que l'on reconnut à la régularité de
la respiration, et ce soir-là il ne se fit plus rien entendre. Nous avons
remarqué que le frappeur battait, sur l'ordre qu'il en recevait, des
marches militaires. Plusieurs personnes affirment que lorsqu'on
demandait une marche russe, autrichienne ou française, elle était battue
très exactement.
Le 25 février, l'enfant étant endormi dit : « Tu ne veux plus frapper
maintenant, tu veux gratter, eh bien ! je veux voir comment tu feras. »
Et, en effet, le lendemain 26, au lieu de coups frappés, on entendit un
grattement qui paraissait venir du lit et qui s'est manifesté jusqu'à ce
jour. Les coups se mêlèrent au grattement, tantôt en alternant, tantôt
simultanément, de telle sorte que dans les airs de marche ou de danse, le
grattement fait la première partie, et les coups la seconde. Selon la
demande, l'heure du jour, l'âge des personnes présentes sont indiqués par
des grattements ou des coups secs. A l'égard de l'âge des personnes, il y
a quelquefois erreur ; mais elle est rectifiée à la 2° ou 3° fois, quand on a
dit que le nombre de coups frappés n'est pas exact. Maintes fois, au lieu
de répondre à l'âge demandé, le frappeur exécute une marche.
Le langage de l'enfant, pendant son sommeil, devint de jour en jour
plus parfait. Ce qui n'était d'abord que de simples mots ou des ordres très
brefs au frappeur se changea, par la suite, en une conversation suivie
avec ses parents. Ainsi un jour il s'entretint avec sa sœur aînée de sujets
religieux et dans un ton d'exhortation et d'instruction, en lui disant
qu'elle devrait aller à la messe, dire ses prières tous les jours, et montrer
de la soumission et de l'obéissance à ses père et mère. Le soir, il reprit
les mêmes sujets d'entretien ; dans ses enseignements, il n'y avait rien de
théologique, mais seulement quelques notions que l'on apprend à l'école.
Avant ses entretiens, on entendait, au moins durant une heure, des
coups et des grattements, non seulement pendant le sommeil de l'enfant,
mais même quand celui-ci était à l'état de veille. Nous l'avons vu boire et
manger pendant que les coups et les grattements se manifestaient, et
nous l'avons vu aussi, à l'état de veille, donner au frappeur des ordres qui
tous furent exécutés.
- 129 -
Samedi soir, 6 mars, l'enfant ayant dans la journée, et tout éveillé,
prédit à son père que le frappeur apparaîtrait à neuf heures, plusieurs
personnes se réunirent dans la maison de Sanger. A neuf heures
sonnantes, quatre coups si violents furent frappés contre le mur que les
assistants en furent effrayés. Aussitôt, et pour la première fois, les coups
furent frappés sur le bois de lit et extérieurement ; tout le lit en fut
ébranlé. Ces coups se manifestèrent de tous les côtés du lit, tantôt à un
endroit, tantôt à un autre. Les coups et le grattement alternèrent sur le lit.
Sur l'ordre de l'enfant et des personnes présentes, les coups se faisaient
entendre soit à l'intérieur du lit, soit à l'extérieur. Tout à coup le lit se
souleva en sens différents, pendant que les coups étaient frappés avec
force. Plus de cinq personnes essayèrent, mais en vain, de faire retomber
le lit soulevé ; l'ayant alors abandonné, il se balança encore quelques
instants, puis reprit sa position naturelle. Ce fait avait eu lieu déjà une
fois antérieurement à cette manifestation publique.
Chaque soir aussi l'enfant faisait une sorte de discours. Nous allons en
parler très succinctement.
Avant toutes choses il faut remarquer que l'enfant, aussitôt qu'il
laissait tomber sa tête, était endormi, et que les coups et le grattement
commençaient. Aux coups, l'enfant gémissait, agitait ses jambes et
paraissait mal à son aise. Il n'en était pas de même au grattement.
Lorsque le moment de parler était venu, l'enfant se couchait sur le dos,
sa figure devenait pâle, ainsi que ses mains et ses bras. Il faisait signe de
la main droite et disait : « Allons ! viens devant mon lit et joins les
mains, je vais te parler du Sauveur du monde. » Alors les coups et le
grattement cessaient, et tous les assistants écoutaient avec une attention
respectueuse le discours du dormeur.
Il parlait lentement, très intelligiblement et en pur allemand, ce qui
surprenait d'autant plus que l'enfant était moins avancé que ses
camarades dans ses classes, ce qui provenait surtout d'un mal d'yeux qui
l'empêchait d'étudier. Ses entretiens roulaient sur la vie et les actions de
Jésus depuis sa douzième année, de sa présence dans le temple avec les
scribes, de ses bienfaits envers l'humanité et de ses miracles ; ensuite il
s'étendait sur le récit de ses souffrances, et blâmait sévèrement les Juifs
d'avoir crucifié Jésus malgré ses bontés nombreuses et ses bénédictions.
En terminant, l'enfant adressait à Dieu une fervente prière « de lui
accorder la grâce de supporter avec résignation les souffrances qu'il lui
avait envoyées, puisqu'il l'avait choisi pour entrer en communication
avec l'Esprit. » Il demandait à Dieu de ne pas le laisser encore mourir,
qu'il n'était qu'un jeune enfant et qu'il ne voulait pas descendre dans la
tombe noire. Ses discours terminés, il récitait d'une voix solennelle le
Pater noster, après quoi il disait : « Maintenant tu peux revenir, » et
aussitôt les coups et le grattement recommen-
- 130 -
çaient. Il parla encore deux fois à l'Esprit, et, à chaque fois, l'Esprit
frappeur s'arrêtait. Il disait encore quelques mots et puis : « Maintenant
tu peux t'en aller, au nom de Dieu. » Et il se réveillait.
Pendant ces discours les yeux de l'enfant étaient bien fermés ; mais ses
lèvres remuaient ; les personnes qui étaient le plus rapprochées du lit
purent remarquer ce mouvement. La voix était pure et harmonieuse.
A son réveil, on lui demandait ce qu'il avait vu et ce qui s'était passé. Il
répondait : « L'homme qui vient me voir. - Où se tient-il ? - Près de mon
lit, avec les autres personnes. - As-tu vu les autres personnes ? - J'ai vu
toutes celles qui étaient près de mon lit. »
On comprendra facilement que de pareilles manifestations trouvèrent
beaucoup d'incrédules, et qu'on supposa que toute cette histoire n'était
qu'une mystification ; mais le père n'était pas capable de jonglerie,
surtout d'une jonglerie qui aurait exigé toute l'habileté d'un
prestidigitateur de profession ; il jouit de la réputation d'un brave et
honnête homme.
Pour répondre à ces soupçons et les faire cesser, on transporta l'enfant
dans une maison étrangère. A peine y fut-il que les coups et les
grattements s'y firent entendre. De plus, quelques jours avant, l'enfant
était allé avec sa mère dans un petit village nommé Capelle, à une demilieue
de là, chez la veuve Klein ; il se dit fatigué ; on le coucha sur un
canapé et aussitôt le même phénomène eut lieu. Plusieurs témoins
peuvent affirmer le fait. Bien que l'enfant parût bien portant, il devait
néanmoins être affecté d'une maladie, qui serait prouvée sinon par les
manifestations relatées ci-dessus, du moins par les mouvements
involontaires des muscles et des soubresauts nerveux.
Nous ferons remarquer, en terminant, que l'enfant a été conduit, il y a
quelques semaines, chez le docteur Beutner, où il devait rester, pour que
ce savant pût étudier de plus près les phénomènes en question. Depuis
lors, tout bruit a cessé dans la maison de Sanger et il se produit dans
celle du docteur Beutner.
Tels sont, dans toute leur authenticité, les faits qui se sont passés.
Nous les livrons au public sans émettre de jugement. Puissent les
hommes de l'art en donner bientôt une explication satisfaisante.
BLANCK.
_______
Considérations sur l'Esprit frappeur de Bergzabern.
L'explication sollicitée par le narrateur que nous venons de citer est facile à
donner ; il n'y en a qu'une, et la doctrine spirite seule peut la fournir. Ces
phénomènes n'ont rien d'extraordinaire pour quiconque est fami-
- 131 -
liarisé avec ceux auxquels nous ont habitués les Esprits. On sait quel rôle
certaines personnes font jouer à l'imagination ; sans doute si l'enfant
n'avait eu que des visions, les partisans de l'hallucination auraient beau
jeu ; mais ici il y avait des effets matériels d'une nature non équivoque
qui ont eu un grand nombre de témoins, et il faudrait supposer que tous
étaient hallucinés au point de croire qu'ils entendaient ce qu'ils
n'entendaient pas, et voyaient remuer des meubles immobiles ; or il y
aurait là un phénomène plus extraordinaire encore. Il ne reste aux
incrédules qu'une ressource, celle de nier ; c'est plus facile, et cela
dispense de raisonner.
En examinant la chose au point de vue spirite, il demeure évident que
l'Esprit qui s'est manifesté était inférieur à celui de l'enfant, puisqu'il lui
obéissait ; il était même subordonné aux assistants, puisque eux aussi
pouvaient lui commander. Si nous ne savions par la doctrine que les
Esprits dits frappeurs sont au bas de l'échelle, ce qui s'est passé en serait
une preuve. On ne concevrait pas, en effet, qu'un Esprit élevé, pas plus
que nos savants et nos philosophes, vînt s'amuser à battre des marches et
des valses, à jouer, en un mot, le rôle de jongleur, ni se soumettre aux
caprices d'êtres humains. Il se présente sous les traits d'un homme de
mauvaise mine, circonstance qui ne peut que corroborer cette opinion ;
le moral se reflète en général sur l'enveloppe. Il est donc avéré pour nous
que le frappeur de Bergzabern est un Esprit inférieur, de la classe des
Esprits légers, qui s'est manifesté comme tant d'autres l'ont fait et le font
tous les jours.
Maintenant, dans quel but est-il venu ? La notice ne dit pas qu'on le lui
ait demandé ; aujourd'hui, qu'on est plus expérimenté sur ces sortes de
choses, on ne laisserait pas venir un visiteur si étrange sans s'informer de
ce qu'il veut. Nous ne pouvons donc qu'établir une conjecture. Il est
certain qu'il n'a rien fait qui dévoilât de la méchanceté ou une mauvaise
intention ; l'enfant n'en a éprouvé aucun trouble ni physique ni moral ;
les hommes seuls auraient pu troubler son moral en frappant son
imagination par des contes ridicules, et il est heureux qu'ils ne l'aient
point fait. Cet Esprit, tout inférieur qu'il était, n'était donc ni mauvais ni
malveillant ; c'était simplement un de ces Esprits si nombreux dont nous
sommes sans cesse entourés à notre insu. Il a pu agir en cette
circonstance par un simple effet de son caprice, comme aussi il a pu le
faire à l'instigation d'Esprits élevés en vue d'éveiller l'attention des
hommes et de les convaincre de la réalité d'une puissance supérieure en
dehors du monde corporel.
Quant à l'enfant, il est certain que c'était un de ces médiums à
influence physique, doués à leur insu de cette faculté, et qui sont aux
autres médiums ce que les somnambules naturels sont aux
somnambules magnéti-
- 132 -
ques. Cette faculté dirigée avec prudence par un homme expérimenté
dans la nouvelle science eût pu produire des choses plus extraordinaires
encore et de nature à jeter un nouveau jour sur ces phénomènes, qui ne
sont merveilleux que parce qu'on ne les comprend pas.
_______
L'Orgueil.
Dissertation morale dictée par saint Louis à mademoiselle Ermance
Dufaux.
(19 et 26 janvier 1858.)
I
Un superbe possédait quelques arpents de bonne terre ; il était vain des
lourds épis qui chargeaient son champ, et n'abaissait qu'un regard de
dédain sur le champ stérile de l'humble. Celui-ci se levait au chant du
coq, et demeurait tout le jour courbé sur le sol ingrat ; il ramassait
patiemment les cailloux, et s'en allait les jeter sur le bord du chemin ; il
remuait profondément la terre et extirpait péniblement les ronces qui la
couvraient. Or, ses sueurs fécondèrent son champ et il porta du pur
froment.
Cependant l'ivraie croissait dans le champ du superbe et étouffait le
blé, tandis que le maître s'en allait se glorifiant de sa fécondité, et
regardait d'un œil de pitié les efforts silencieux de l'humble.
Je vous le dis, en vérité, l'orgueil est semblable à l'ivraie qui étouffe le
bon grain. Celui d'entre vous qui se croit plus que son frère et qui se
glorifie de lui est insensé ; mais celui-là est sage qui travaille en soimême
comme l'humble dans son champ, sans tirer vanité de son œuvre.
II
Il y eut un homme riche et puissant qui possédait la faveur du prince ;
il habitait des palais, et de nombreux serviteurs se pressaient sur ses pas
pour prévenir ses désirs.
Un jour que ses meutes forçaient le cerf dans les profondeurs d'une
forêt, il aperçut un pauvre bûcheron qui cheminait péniblement sous un
faix de fagots ; il l'appela et lui dit :
- Vil esclave ! pourquoi passes-tu ton chemin sans t'incliner devant
moi ? Je suis l'égal du maître, ma voix décide dans les conseils de la paix
ou de la guerre, et les grands du royaume sont courbés devant moi.
Sache que je suis sage parmi les sages, puissant parmi les puissants,
grand parmi les grands, et mon élévation est l'œuvre de mes mains.
- Seigneur ! répondit le pauvre homme, j'ai craint que mon humble
- 133 -
salut ne fût une offense pour vous. Je suis pauvre et je n'ai que mes bras
pour tout bien, mais je ne désire pas vos trompeuses grandeurs. Je dors
de mon sommeil, et ne crains pas comme vous que le plaisir du maître
me fasse retomber dans mon obscurité.
Or le prince se lassa de l'orgueil du superbe ; les grands humiliés se
redressèrent sur lui, et il fut précipité du faîte de sa puissance, comme la
feuille desséchée que le vent balaye du sommet d'une montagne ; mais
l'humble continua paisiblement son rude travail, sans souci du
lendemain.
III
Superbe, humilie-toi, car la main du Seigneur courbera ton orgueil
jusque dans la poussière !
Ecoute ! Tu es né où le sort t'a jeté ; tu es sorti du sein de ta mère
faible et nu comme le dernier des hommes. D'où vient donc que tu lèves
ton front plus haut que tes semblables, toi qui es né comme eux pour la
douleur et pour la mort ?
Ecoute ! Tes richesses et tes grandeurs, vanités du néant, échapperont
à tes mains quand le grand jour viendra, comme les eaux vagabondes du
torrent que le soleil dessèche. Tu n'emporteras de ta richesse que les
planches du cercueil, et les titres gravés sur ta pierre tombale seront des
mots vides de sens.
Ecoute ! Le chien du fossoyeur jouera avec tes os, et ils seront mêlés
avec les os du gueux, et ta poussière se confondra avec la sienne, car un
jour vous ne serez tous deux que poussière. Alors tu maudiras les dons
que tu as reçus en voyant le mendiant revêtu de sa gloire, et tu pleureras
ton orgueil.
Humilie-toi, superbe, car la main du Seigneur courbera ton orgueil
jusque dans la poussière.
__
- Pourquoi saint Louis nous parle-t-il en paraboles ? - R. L'esprit
humain aime le mystère ; la leçon se grave mieux dans le cœur lorsqu'on
l'a cherchée.
- Il semblerait qu'aujourd'hui l'instruction doit nous être donnée d'une
manière plus directe, et sans qu'il soit besoin d'allégorie ? - R. Vous la
trouverez dans le développement. Je désire être lu, et la morale a besoin
d'être déguisée sous l'attrait du plaisir.
_______
- 134 -
Problèmes moraux adressés à saint Louis.
1. De deux hommes riches, l'un est né dans l'opulence et n'a jamais
connu le besoin, l'autre doit sa fortune à son travail ; tous les deux
l'emploient exclusivement à leur satisfaction personnelle ; quel est le
plus coupable ? - R. Celui qui a connu les souffrances : il sait ce que
c'est que souffrir.
2. Celui qui accumule sans cesse et sans faire de bien à personne
trouve-t-il une excuse valable dans la pensée qu'il amasse pour laisser
davantage à ses enfants ? - R. C'est un compromis avec la mauvaise
conscience.
3. De deux avares, le premier se refuse le nécessaire et meurt de
besoin sur son trésor ; le second n'est avare que pour les autres : il est
prodigue pour lui-même ; tandis qu'il se refuse au plus léger sacrifice
pour rendre service ou faire une chose utile, rien ne lui coûte pour
satisfaire ses jouissances personnelles. Lui demande-t-on un service, il
est toujours gêné ; veut-il se passer une fantaisie, il en trouve toujours
assez. Quel est le plus coupable, et quel est celui qui aura la plus
mauvaise place dans le monde des Esprits ? - R. Celui qui jouit ; l'autre
a trouvé déjà sa punition.
4. Celui qui, de son vivant, n'a pas fait un emploi utile de sa fortune
trouve-t-il un soulagement en faisant du bien après sa mort, par la
destination qu'il lui donne ? - R. Non ; le bien vaut ce qu'il coûte.
_______
Les Moitiés éternelles.
Nous extrayons le passage suivant d'une lettre d'un de nos abonnés.
« ... J'ai perdu, il y a quelques années, une épouse bonne et vertueuse,
et, malgré les six enfants qu'elle m'a laissés, je me trouvais dans un
isolement complet, lorsque j'entendis parler des manifestations spirites.
Bientôt je me trouvai au milieu d'un petit cercle de bons amis s'occupant
chaque soir de cet objet. J'appris alors, dans les communications que
nous obtînmes, que la véritable vie n'est pas sur la terre, mais dans le
monde des Esprits ; que ma Clémence s'y trouvait heureuse, et que,
comme les autres, elle travaillait au bonheur de ceux qu'elle avait connus
ici-bas. Or, voici le point sur lequel je désire ardemment être éclairé par
vous.
« Je disais un soir à ma Clémence : Ma chère amie, pourquoi, malgré tout
notre amour, nous arrivait-il de ne pas toujours voir de même dans les différentes
circonstances de notre vie commune, et pourquoi étions-nous sou-
- 135 -
vent forcés de nous faire des concessions mutuelles pour vivre en bonne
harmonie ?
« Elle me répondit ceci : Mon ami, nous étions de braves et honnêtes
gens ; nous avons vécu ensemble, ce qu'on peut dire le mieux possible
sur cette terre d'épreuve, mais nous n'étions pas nos moitiés éternelles.
Ces unions sont rares sur la terre ; il s'en rencontre cependant, mais c'est
une grande faveur de Dieu ; ceux qui ont ce bonheur éprouvent des joies
qui te sont inconnues.
« Peux-tu me dire, répliquai-je, si tu vois ta moitié éternelle ? - Oui,
dit-elle, c'est un pauvre diable qui vit en Asie ; il ne pourra être réuni à
moi que dans 175 ans (selon votre manière de compter). - Serez-vous
réunis sur la terre ou dans un autre monde ? - Sur la terre. Mais écoute :
je ne puis bien te décrire le bonheur des êtres ainsi réunis ; je vais prier
Héloïse et Abailard de vouloir bien te renseigner. - Alors, monsieur, ces
êtres heureux vinrent nous parler de ce bonheur indicible. “ A notre
volonté, dirent-ils, deux ne font qu'un ; nous voyageons dans les
espaces ; nous jouissons de tout ; nous nous aimons d'un amour sans fin,
au-dessus duquel il ne peut y avoir que l'amour de Dieu et des êtres
parfaits. Vos plus grandes joies ne valent pas un seul de nos regards, un
seul de nos serrements de main. ”
« La pensée des moitiés éternelles me réjouit. Il me semble que Dieu,
en créant l'humanité, l'a faite double, et qu'il a dit, en séparant les deux
moitiés d'une même âme : Allez par les mondes et cherchez des
incarnations. Si vous faites bien, le voyage sera court, et je vous
permettrai de vous réunir ; s'il en est autrement, des siècles se passeront
avant que vous jouissiez de cette félicité. Telle est, ce me semble, la
cause première du mouvement instinctif qui porte l'humanité à chercher
le bonheur ; bonheur qu'on ne comprend pas et qu'on ne se donne pas le
temps de comprendre.
« Je désire ardemment, monsieur, être éclairé sur cette théorie des
moitiés éternelles, et je serais heureux de trouver une explication à ce
sujet dans un de vos prochains numéros... »
Abailard et Héloïse, que nous avons interrogés sur ce point, nous ont
donné les réponses suivantes :
D. Les âmes ont-elles été créées doubles ? - R. Si elles avaient été
créées doubles, simples elles seraient imparfaites.
D. Est-il possible que deux âmes puissent se réunir dans l'éternité et
former un tout ? - R. Non.
D. Toi et ton Héloïse formiez-vous, dès l'origine, deux âmes bien
distinctes ? - R. Oui.
D. Formez-vous encore, à ce moment, deux âmes distinctes ? - R. Oui,
mais toujours unies.
- 136 -
D. Tous les hommes se trouvent-ils dans les mêmes conditions ? - R.
Selon qu'ils sont plus ou moins parfaits.
D. Toutes les âmes sont-elles destinées à s'unir un jour avec une autre
âme ? - R. Chaque Esprit a une tendance à chercher un autre Esprit qui
lui soit conforme ; tu nommes cela sympathie.
D. Y a-t-il dans cette union une condition de sexe ? - R. Les âmes
n'ont point de sexe.
Autant pour satisfaire au désir de notre abonné que pour notre propre
instruction, nous avons adressé les questions suivantes à l'Esprit de saint
Louis.
1. Les âmes qui doivent s'unir sont-elles prédestinées à cette union dès
leur origine, et chacun de nous a-t-il quelque part dans l'univers sa
moitié à laquelle il sera un jour fatalement réuni ? - R. Non. Il n'existe
pas d'union particulière et fatale entre deux âmes. L'union existe entre
tous les Esprits, mais à des degrés différents, selon le rang qu'ils
occupent, c'est-à-dire selon la perfection qu'ils ont acquise : plus ils sont
parfaits, plus ils sont unis. De la discorde naissent tous les maux des
humains ; de la concorde résulte le bonheur complet.
2. Dans quel sens doit-on entendre le mot moitié dont certains Esprits
se servent souvent pour désigner les Esprits sympathiques ? - R.
L'expression est inexacte ; si un Esprit était la moitié d'un autre, séparé
de celui-ci, il serait incomplet.
3. Deux Esprits parfaitement sympathiques, une fois réunis, le sont-ils
pour l'éternité, ou bien peuvent-ils se séparer et s'unir à d'autres Esprits ?
- R. Tous les Esprits sont unis entre eux ; je parle de ceux arrivés à la
perfection. Dans les sphères inférieures, lorsqu'un Esprit s'élève, il n'est
plus sympathique avec ceux qu'il a quittés.
4. Deux Esprits sympathiques sont-ils le complément l'un de l'autre, ou
bien cette sympathie est-elle le résultat d'une identité parfaite ? - R. La
sympathie qui attire un Esprit vers un autre est le résultat de la parfaite
concordance de leurs penchants, de leurs instincts ; si l'un devait
compléter l'autre, il perdrait son individualité.
5. L'identité nécessaire pour la sympathie parfaite ne consiste-t-elle
que dans la similitude de pensées et de sentiments, ou bien encore dans
l'uniformité des connaissances acquises ? - R. Dans l'égalité des degrés
d'élévation.
6. Les Esprits qui ne sont pas sympathiques aujourd'hui peuvent-ils le
devenir plus tard ? - R. Oui, tous le seront. Ainsi l'Esprit qui est
aujourd'hui dans telle sphère inférieure, en se perfectionnant parviendra
dans la sphère où réside tel autre. Leur rencontre aura lieu plus
promptement,
- 137 -
si l'Esprit plus élevé, supportant mal les épreuves auxquelles il s'est
soumis, est demeuré dans le même état.
7. Deux Esprits sympathiques peuvent-ils cesser de l'être ? - R. Certes,
si l'un est paresseux.
Ces réponses résolvent parfaitement la question. La théorie des
moitiés éternelles est une figure qui peint l'union de deux Esprits
sympathiques ; c'est une expression usitée même dans le langage
vulgaire, en parlant de deux époux, et qu'il ne faut point prendre à la
lettre ; les Esprits qui s'en sont servis n'appartiennent assurément point à
l'ordre le plus élevé ; la sphère de leurs idées est nécessairement bornée,
et ils ont pu rendre leur pensée par les termes dont ils se seraient servis
pendant leur vie corporelle. Il faut donc rejeter cette idée que deux
Esprits créés l'un pour l'autre doivent un jour fatalement se réunir dans
l'éternité, après avoir été séparés pendant un laps de temps plus ou moins
long.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe.
Mozart.
Un de nos abonnés nous communique les deux entretiens suivants qui
ont eu lieu avec l'Esprit de Mozart. Nous ne savons ni où ni quand ces
entretiens ont eu lieu ; nous ne connaissons ni les interrogateurs ni le
médium ; nous y sommes donc complètement étranger. On remarquera
malgré cela la concordance parfaite qui existe entre les réponses
obtenues et celles qui ont été faites par d'autres Esprits sur divers points
capitaux de la doctrine dans des circonstances tout autres, soit à nous
soit à d'autres personnes, et que nous avons rapportées dans nos
livraisons précédentes et dans le Livre des Esprits. Nous appelons sur
cette similitude toute l'attention de nos lecteurs, qui en tireront telle
conclusion qu'ils jugeront à propos. Ceux donc qui pourraient encore
penser que les réponses à nos questions peuvent être le reflet de notre
opinion personnelle verront par là si, en cette occasion, nous avons pu
exercer une influence quelconque. Nous félicitons les personnes qui ont
eu ces entretiens de la manière dont les questions sont posées. Malgré
certains défauts qui décèlent l'inexpérience des interlocuteurs, elles sont
en général formulées avec ordre, netteté et précision, et ne s'écartent
point de la ligne sérieuse : c'est une condition essentielle pour obtenir de
bonnes communications. Les Esprits élevés vont aux gens sérieux qui
veulent s'éclairer de bonne foi ; les Esprits légers s'amusent avec les gens
frivoles.
- 138 -
PREMIER ENTRETIEN.
1. Au nom de Dieu, Esprit de Mozart, es-tu là ? - R. Oui.
2. Pourquoi est-ce plutôt Mozart qu'un autre Esprit ? - R. C'est moi
que vous évoquez : je viens.
3. Qu'est-ce qu'un médium ? - R. L'agent qui unit mon Esprit au tien.
4. Quelles sont les modifications tant physiologiques qu'animiques que
subit à son insu le médium en entrant en action intermédiaire ? - R. Son
corps ne ressent rien, mais son Esprit, en partie dégagé de la matière, est
en communication avec le mien et m'unit à vous.
5. Que se passe-t-il en lui en ce moment ? - R. Rien pour le corps ;
mais une partie de son Esprit est attirée vers moi ; je fais agir sa main par
la puissance que mon Esprit exerce sur lui.
6. Ainsi l'individu médium entre alors en communication avec une
individualité spirituelle autre que la sienne ? - R. Certainement ; toi
aussi, sans être médium, tu es en rapport avec moi.
7. Quels sont les éléments qui concourent à la production de ce
phénomène ? - R. Attraction des Esprits pour instruire les hommes ; lois
d'électricité physique.
8. Quelles sont les conditions indispensables ? - R. C'est une faculté
accordée par Dieu.
9. Quel est le principe déterminant ? - R. Je ne puis le dire.
10. Pourrais-tu nous en révéler les lois ? - R. Non, non, pas à présent ;
plus tard vous saurez tout.
11. En quels termes positifs pourrait-on énoncer la formule
synthétique de ce merveilleux phénomène ?- R. Lois inconnues qui ne
pourraient être comprises par vous.
12. Le médium pourrait-il se mettre en rapport avec l'âme d'un vivant,
et à quelles conditions ? - R. Facilement, si le vivant dort10.
13. Qu'entends-tu par le mot âme ? - R. L'étincelle divine.
14. Et par Esprit ? - R. L'Esprit et l'âme sont une même chose.
15. L'âme, en tant qu'Esprit immortel, a-t-elle conscience de l'acte de
la mort, et conscience d'elle-même ou du moi immédiatement après la
mort ? - R. L'âme ne sait rien du passé et elle ne connaît l'avenir qu'après
la mort du corps ; alors elle voit sa vie passée et ses dernières épreuves ;
elle choisit sa nouvelle expiation pour une vie nouvelle et l'é-
10 Si une personne vivante est évoquée dans l'état de veille, elle peut s'endormir au moment de
l'évocation, ou tout au moins éprouver un engourdissement et une suspension des facultés
sensitives ; mais très souvent l'évocation ne porte pas, surtout si elle n'est pas faite dans une
intention sérieuse et bienveillante.
- 139 -
preuve qu'elle va subir ; aussi ne doit-on pas se plaindre de ce qu'on
souffre sur terre, et on doit le supporter avec courage.
16. L'âme se trouve-t-elle après la mort détachée de tout élément, de
tout lien terrestre ? - R. De tout élément, non ; elle a encore un fluide qui
lui est propre, qu'elle puise dans l'atmosphère de sa planète, et qui
représente l'apparence de sa dernière incarnation ; les liens terrestres ne
lui sont plus rien.
17. Sait-elle d'où elle vient et où elle va ? - R. La question quinzième
répond à cela.
18. N'emporte-t-elle rien avec elle d'ici-bas ? - R. Rien que le souvenir
de ses bonnes actions, le regret de ses fautes, et le désir d'aller dans un
monde meilleur.
19. Embrasse-t-elle d'un coup d'œil rétrospectif l'ensemble de sa vie
passée ? - R. Oui, pour servir à sa vie future.
20. Entrevoit-elle le but de la vie terrestre et la signification ; le sens
de cette vie, ainsi que l'importance de la carrière que nous y fournissons,
par rapport à la vie future ? - R. Oui ; elle comprend le besoin
d'épuration pour arriver à l'infini ; elle veut se purifier pour atteindre aux
mondes bienheureux. Je suis heureux ; mais que ne suis-je déjà dans les
mondes où l'on jouit de la vue de Dieu !
21. Existe-t-il dans la vie future une hiérarchie des Esprits, et quelle en
est la loi ? - R. Oui : c'est le degré d'épuration qui la marque ; la bonté,
les vertus sont les titres de gloire.
22. Est-ce l'intelligence en tant que puissance progressive qui y
détermine la marche ascendante ? - R. Surtout les vertus : l'amour du
prochain par-dessus tout.
23. Une hiérarchie des Esprits en ferait supposer une de résidence ;
cette dernière existe-t-elle et sous quelle forme ? - R. L'intelligence, don
de Dieu, est toujours la récompense des vertus : charité, amour du
prochain. Les Esprits habitent différentes planètes selon leur degré de
perfection : ils y jouissent de plus ou moins de bonheur.
24. Que faut-il entendre par Esprits supérieurs ? - R. Les Esprits
purifiés.
25. Notre globe terrestre est-il le premier de ces degrés, le point de
départ, ou venons-nous de plus bas ? - R. Il y a deux globes avant le
vôtre, qui est un des moins parfaits.
26. Quel est le monde que tu habites ? Y es-tu heureux ? - R. Jupiter.
J'y jouis d'un grand calme ; j'aime tous ceux qui m'entourent ; nous
n'avons pas de haine.
27. Si tu as souvenir de la vie terrestre, tu dois te rappeler les époux
- 140 -
A… de Vienne ; les as-tu revus tous deux après ta mort, dans quel
monde, et dans quelles conditions ? - R. Je ne sais où ils sont ; je ne puis
te le dire. L'un est plus heureux que l'autre. Pourquoi m'en parles-tu ?
28. Tu peux, par un seul mot indicatif d'un fait capital de ta vie, et que
tu ne peux avoir oublié, me fournir une preuve certaine de ce souvenir.
Je t'adjure de dire ce mot. - R. Amour ; reconnaissance.
DEUXIEME ENTRETIEN.
L'interlocuteur n'est plus le même. On juge à la nature de la
conversation que c'est un artiste musicien, heureux de s'entretenir avec
un maître. Après diverses questions que nous croyons inutile de
rapporter, Mozart dit :
1. Finissez-en avec les questions de G... : je causerai avec toi ; je te
dirai ce que nous entendons par mélodie dans notre monde. Pourquoi ne
m'as-tu pas évoqué plus tôt ? Je t'aurais répondu.
2. Qu'est-ce que la mélodie ? - R. C'est souvent pour toi un souvenir
de la vie passée ; ton Esprit se rappelle ce qu'il a entrevu d'un monde
meilleur. Dans la planète où je suis, Jupiter, la mélodie est partout, dans
le murmure de l'eau, le bruit des feuilles, le chant du vent ; les fleurs
bruissent et chantent ; tout rend des sons mélodieux. Sois bon ; gagne
cette planète par tes vertus ; tu as bien choisi en chantant Dieu : la
musique religieuse aide à l'élévation de l'âme. Que je voudrais pouvoir
vous inspirer le désir de voir ce monde où l'on est si heureux ! On est
plein de charité ; tout y est beau ! la nature si admirable ! Tout vous
inspire le désir d'être avec Dieu. Courage ! courage ! Croyez bien à ma
communication spirite : c'est bien moi qui suis là ; je jouis de pouvoir
vous dire ce que nous éprouvons ; puissé-je vous inspirer assez l'amour
du bien pour vous rendre dignes de cette récompense, qui n'est rien
auprès des autres auxquelles j'aspire !
3. Notre musique est-elle la même dans les autres planètes ? - R. Non ;
aucune musique ne peut vous donner une idée de la musique que nous
avons ici ; c'est divin ! O bonheur ! mérite de jouir de pareilles
harmonies : lutte ; courage ! Nous n'avons pas d'instruments ; ce sont les
plantes, les oiseaux qui sont les choristes ; la pensée compose, et les
auditeurs jouissent sans audition matérielle, sans le secours de la parole,
et cela à une distance incommensurable. Dans les mondes supérieurs
cela est encore plus sublime.
4. Quelle est la durée de la vie d'un Esprit incarné dans une autre
planète que la nôtre ? - R. Courte dans les planètes inférieures ; plus
longue dans les mondes comme celui où j'ai le bonheur d'être ; en
moyenne, dans Jupiter, elle est de trois à cinq cents ans.
- 141 -
5. Y a-t-il un grand avantage à revenir habiter sur la terre ? - R. Non, à
moins que d'y être en mission ; alors on avance.
6. Ne serait-on pas plus heureux de rester Esprit ? - R. Non, non ! on
serait stationnaire ; on demande à être réincarné pour avancer vers Dieu.
7. Est-ce la première fois que je suis sur la terre ? - R. Non ; mais je ne
puis te parler du passé de ton Esprit.
8. Pourrai-je te voir en rêve ? - R. Si Dieu le permet, je te ferai voir
mon habitation en rêve, et tu t'en souviendras.
9. Où es-tu ici ? - R. Entre toi et ta fille, je vous vois ; je suis sous la
forme que j'avais étant vivant.
10. Pourrai-je te voir ? - R. Oui ; crois et tu verras. Si vous aviez une
plus grande foi, il nous serait permis de vous dire pourquoi ; ta
profession même est un lien entre nous.
11. Comment es-tu entré ici ? - R. L'Esprit traverse tout.
12. Es-tu encore bien loin de Dieu ? - R. Oh ! oui !
13. Comprends-tu mieux que nous ce que c'est que l'éternité ? - R.
Oui, oui, vous ne pouvez le comprendre ayant un corps.
14. Qu'entends-tu par l'univers ? A-t-il eu un commencement et aura-til
une fin ? - R. L'univers, selon vous, est votre terre ! insensés !
L'univers n'a point eu de commencement et n'aura point de fin ; songez
que c'est l'œuvre entière de Dieu ; l'univers, c'est l'infini.
15. Que dois-je faire pour être calmé ? - R. Ne t'inquiète pas tant de
ton corps ; tu as l'Esprit porté au trouble ; résiste à cette tendance.
16. Qu'est-ce que ce trouble ? - R. Tu crains la mort.
17. Que faire pour ne pas la craindre ? - R. Croire en Dieu ; crois
surtout que Dieu n'enlève pas toujours un père utile à sa famille.
18. Comment arriver à ce calme ? - R. Le vouloir.
19. Où puiser cette volonté ? - R. Distrais ta pensée de cela par le
20. Que dois-je faire pour épurer mon talent ? - R. Tu peux
21. Est-ce quand je travaillerai ? - R. Certes ! Quand tu voudras
22. Ecouteras-tu mon œuvre ? (une œuvre musicale de l'interrogateur).
travail.
m'évoquer ; j'ai obtenu la permission de t'inspirer.
travailler je serai près de toi quelquefois.
- R. Tu es le premier musicien qui m'évoque ; je viens à toi avec plaisir
et j'écoute tes œuvres.
23. Comment se fait-il qu'on ne t'ait pas évoqué ? - R. J'ai été évoqué,
mais pas par des musiciens.
24. Par qui ? - R. Par plusieurs dames et amateurs, à Marseille.
25. Pourquoi l'Ave… me touche-t-il aux larmes ? - R. Ton Esprit se
- 142 -
dégage et se joint à moi et à celui de Poryolise, qui m'a inspiré cette
œuvre, mais j'ai oublié ce morceau.
26. Comment as-tu pu oublier la musique composée par toi ? - R.
Celle que j'ai ici est si belle ! Comment se rappeler ce qui était tout
matière !
27. Vois-tu ma mère ? - R. Elle est réincarnée sur terre.
28. Dans quel corps ? - R. Je ne puis rien en dire.
29. Et mon père ? - R. Il est errant pour aider au bien ; il fera
30. Vient-il me voir ? - R. Souvent ; tu lui dois des mouvements
31. Est-ce ma mère qui a demandé à être réincarnée ? - R. Oui ; elle en
progresser ta mère ; ils seront réincarnés ensemble, et ils seront heureux.
charitables.
avait un grand désir pour monter par une nouvelle épreuve et entrer dans
un monde supérieur à la Terre ; elle a déjà fait un pas immense.
32. Que veux-tu dire par ceci ? - R. Elle a résisté à toutes les
tentations ; sa vie sur terre a été sublime à côté de son passé, qui était
celui d'un Esprit inférieur ; aussi est-elle montée de plusieurs degrés.
33. Elle avait donc choisi une épreuve au-dessus de ses forces ? - R.
Oui, c'est cela.
34. Quand je rêve que je la vois, est-ce bien elle que je vois ? - R. Oui,
oui.
35. Si l'on avait évoqué Bichat le jour de l'érection de sa statue, auraitil
répondu ? y était-il ? - R. Il y était, et moi aussi.
36. Pourquoi y étais-tu ? - R. Avec plusieurs autres Esprits qui
jouissent du bien, et qui sont heureux de voir que vous glorifiez ceux qui
s'occupent de l'humanité souffrante.
37. Merci, Mozart ; adieu. - R. Croyez, croyez que je suis là... Je suis
heureux... Croyez qu'il y a des mondes au-dessus de vous... Croyez en
Dieu... Evoquez-moi plus souvent, et en compagnie de musiciens ; je
serai heureux de vous instruire et de contribuer à votre amélioration, et
de vous aider à monter vers Dieu. Evoquez-moi ; adieu.
_______
L'Esprit et les héritiers.
Un de nos abonnés de la Haye (Hollande), nous communique le fait
suivant qui s'est passé dans un cercle d'amis, s'occupant de
manifestations spirites. Il prouve, ajoute-t-il, une fois de plus et sans
aucune contestation possible, l'existence d'un élément intelligent et
invisible, agissant individuellement, directement avec nous.
Les Esprits s'annoncent par les mouvements d'une lourde table et des
- 143 -
coups frappés. On demande leurs noms : ce sont feu M. et Mme G…, très
fortunés pendant cette vie ; le mari, de qui venait la fortune, n'ayant pas
d'enfants, il a déshérité ses proches parents en faveur de la famille de sa
femme, morte peu de temps avant lui. Parmi les neuf personnes présentes
à la séance, se trouvaient deux dames déshéritées, ainsi que le mari de
l'une d'elles.
M. G… fut toujours un pauvre sire et le très humble serviteur de sa
femme. Après la mort de celle-ci, sa famille s'installa dans sa maison
pour le soigner. Le testament fut fait avec le certificat d'un médecin
déclarant que le moribond jouissait de la plénitude de ses facultés.
Le mari de la dame déshéritée, que nous désignerons sous l'initiale
R..., prit la parole en ces termes : « Comment ! vous osez vous présenter
ici après le scandaleux testament que vous avez fait ! » Puis, s'emportant
de plus en plus, il finit par leur dire des injures. Alors la table fit un saut
et lança la lampe avec force à la tête de l'interlocuteur. Celui-ci leur fit
des excuses sur ce premier mouvement de colère, et leur demanda ce
qu'ils venaient faire ici. - R. Nous venons vous rendre compte des motifs
de notre conduite. (Les réponses se faisaient par des coups frappés
indiquant les lettres de l'alphabet.)
M. R..., connaissant l'ineptie du mari, lui dit brusquement qu'il n'avait
qu'à se retirer, et qu'il n'écouterait que sa femme.
L'Esprit de celle-ci dit alors que Mme R… et sa sœur étaient assez
riches pour se passer de leur part de l'héritage ; que d'autres étaient des
méchants, et que d'autres enfin devaient subir cette épreuve ; que par ces
raisons cette fortune convenait mieux à sa propre famille. M. R… se
contenta peu de ces explications et exhala sa colère en reproches
injurieux. La table alors s'agite violemment, se cabre, frappe à grands
coups sur le parquet, et renverse encore une fois la lampe sur M. R…
Après s'être calmé, l'Esprit tâcha de persuader que depuis sa mort il avait
appris que le testament avait été dicté par un Esprit supérieur. M. R… et
ses dames, ne voulant pas poursuivre une contestation inutile, lui
offrirent un pardon sincère. Aussitôt la table se lève du côté de M. R…
et se pose doucement, et comme avec étreinte, contre sa poitrine ; les
deux dames reçurent la même marque de gratitude ; la table avait une
vibration très prononcée. La bonne intelligence étant rétablie, l'Esprit
plaignit l'héritière actuelle, disant qu'elle finirait par devenir folle.
M. R… lui reprochait aussi, mais affectueusement, de n'avoir point fait
de bien de son vivant avec une si grande fortune, ajoutant qu'elle n'était
regrettée de personne. « Si, répondit l'Esprit, il y a une pauvre veuve
demeurant dans la rue… qui pense encore souvent à moi, parce que je
- 144 -
lui ai donné quelquefois des aliments, des vêtements et du chauffage. »
L'Esprit n'ayant pas dit le nom de cette pauvre femme, un des
assistants est allé à sa recherche et l'a trouvée à l'endroit indiqué ; et ce
qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que depuis la mort de Mme
G... elle avait changé de domicile ; c'est le dernier qui a été indiqué par
l'Esprit.
_______
Mort de Louis XI.
(Extrait du manuscrit dicté par Louis XI à Mademoiselle Ermance
Dufaux.)
NOTA. - Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se reporter aux observations
que nous avons faites sur ces communications remarquables dans notre article du
mois de mars dernier.
Ne me croyant pas assez de fermeté pour entendre prononcer le mot de
mort, j'avais bien souvent recommandé à mes officiers de me dire
seulement, lorsqu'ils me verraient en danger : « Parlez peu, » et que je
saurais ce que cela signifierait. Lorsqu'il n'y eut plus d'espoir, Olivier le
Daim me dit durement, en présence de François de Paule et de Coittier :
- Sire, il faut que nous nous acquittions de notre devoir. N'ayez plus
d'espérance en ce saint homme ni en aucun autre, car c'en est fait de
vous : pensez à votre conscience, il n'y a plus de remède.
A ces mots cruels, toute une révolution s'opéra en moi ; je n'étais plus
le même homme, et je m'étonnai de moi. Le passé se déroula rapidement
à mes yeux et les choses m'apparurent sous un aspect nouveau : je ne
sais quoi d'étrange se passait en moi. Le dur regard d'Olivier le Daim,
fixé sur mon visage, semblait m'interroger ; pour me soustraire à ce
regard froidement inquisiteur, je répondis avec une apparente
tranquillité :
- J'espère que Dieu m'aidera ; je ne suis peut-être pas, par aventure, si
malade que vous le pensez.
Je dictai mes dernières volontés et j'envoyai près du jeune roi ceux qui
m'entouraient encore. Je me trouvai seul avec mon confesseur, François
de Paule, le Daim et Coittier. François me fit une touchante exhortation ;
à chacune de ses paroles il me semblait que mes vices s'effacaient et que
la nature reprenait son cours ; je me trouvai soulagé et je commençai à
recouvrer un peu d'espoir en la clémence de Dieu.
Je reçus les derniers sacrements avec une piété ferme et résignée. Je
répétais à chaque instant : « Notre Dame d'Embrun, ma bonne maîtresse,
aidez-moi ! »
- 145 -
Le mardi 30 août, vers sept heures du soir, je tombai dans une
nouvelle faiblesse ; tous ceux qui étaient présents, me croyant mort, se
retirèrent. Olivier le Daim et Coittier, qui se sentaient chargés de
l'exécration publique, restèrent près de mon lit, n'ayant pas d'autre asile.
Je recouvrai bientôt une entière connaissance. Je me relevai sur mon
séant et je regardai autour de moi ; personne de ma famille n'était là ; pas
une main amie ne cherchait la mienne, dans ce suprême moment, pour
adoucir mon agonie par une dernière étreinte. A cette heure, mes enfants
se réjouissaient peut-être, tandis que leur père se mourait. Personne ne
pensa que le coupable pouvait encore avoir un cœur qui comprendrait le
sien. Je cherchai à entendre un sanglot étouffé, et je n'entendis que les
éclats de rire des deux misérables qui étaient près de moi.
Je vis, dans un coin de la chambre, ma levrette favorite qui se mourait
de vieillesse ; mon cœur en tressaillit de joie, j'avais un ami, un être qui
m'aimait.
Je lui fis signe de la main ; la levrette se traîna avec effort jusqu'au
pied de mon lit et vint lécher ma main mourante. Olivier aperçut ce
mouvement ; il se leva brusquement en jurant et frappa le malheureux
chien avec un bâton jusqu'à ce qu'il eût expiré ; mon seul ami me jeta, en
mourant, un long et douloureux regard.
Olivier me repoussa violemment dans mon lit ; je me laissai retomber
et je rendis à Dieu mon âme coupable.
_______
Variétés.
Le faux Home.
On lisait, il y a peu de temps, dans les journaux de Lyon, l'annonce
suivante, placardée également sur les murs de la ville :
« M. Hume, le célèbre médium américain, qui a eu l'honneur de faire
ses expériences devant S. M. l'Empereur, donnera, à partir de jeudi 1°
avril, sur le grand théâtre de Lyon, des séances de spiritualisme. Il
produira des apparitions, etc., etc. Des sièges seront disposés sur le
théâtre pour MM. les médecins et les savants, afin qu'ils puissent
s'assurer que rien n'est préparé. Les séances seront variées par les
expériences de la célèbre voyante, Mme…, somnambule extralucide,
qui reproduira tour à tour
- 146 -
tous les sentiments au gré des spectateurs. Prix des Places : 5 fr. les
premières, 3 fr. les deuxièmes. »
Les antagonistes de M. Home (quelques-uns écrivent Hume) n'ont eu
garde de manquer cette occasion de le tourner en ridicule. Dans leur
ardent désir de trouver à mordre, ils ont accueilli cette grossière
mystification avec un empressement qui témoigne peu en faveur de leur
jugement, et encore moins de leur respect pour la vérité, car, avant de
jeter la pierre à quelqu'un, il faut au moins s'assurer si elle ne portera pas
à faux ; mais la passion est aveugle, elle ne raisonne pas et souvent se
fourvoie elle-même en voulant nuire aux autres. « Voilà donc, se sont-ils
écriés avec jubilation, cet homme si vanté réduit à monter sur les
planches et à donner des séances à tant la place ! » Et leurs journaux
d'accréditer le fait sans plus d'examen. Leur joie, malheureusement pour
eux, n'a pas été de longue durée. On s'est empressé de nous écrire de
Lyon pour avoir des renseignements qui pussent aider à démasquer la
fraude, et cela n'a pas été difficile, grâce surtout au zèle des nombreux
adhérents que le Spiritisme compte dans cette ville. Dès que le directeur
des théâtres a su à qui il avait affaire, il a immédiatement adressé aux
journaux la lettre suivante : « Monsieur le rédacteur, je m'empresse de
vous annoncer que la séance indiquée pour jeudi 1° avril, au grand
théâtre, n'aura pas lieu. J'ai cru céder la salle à M. Home et non à M.
Lambert Laroche, dit Hume. Les personnes qui ont pris à l'avance des
loges ou stalles pourront se présenter au bureau pour retirer leur
argent. »
De son côté, le susdit Lambert Laroche (natif de Langres), interpellé
sur son identité, a cru devoir répondre dans les termes suivants, que nous
reproduisons dans leur intégrité, ne voulant point qu'il puisse nous
accuser de la moindre altération.
« Vous m'avez soumis diversse extre de vos correspondance de Paris,
desquellesil résulterez que un M. Home qui donne des séancedans
quelque salon de la capitalle se trouve en ce moment en Itali etne peut par
conséquent se trouvair à Lyon. Monsieur gignore 1° la connaissance de ce
M. Home, 2° je nessait quellais son talent 3° je nais jamais rien nue de
commun à veque ce M. Home, 4° jait tavaillez et tavaille sout mon nom
de gaire qui est Hume et dont je vous justi par les article de journaux
étrangers et français que je vous est soumis 5° je voyage à vecque deux
sugais mon genre d'experriance consiste en spiritualisme ou évocation
vision, et en un mot reproduction des idais du spectateur par un sugais, ma
cepécialité est d'opere par c'est procedere sur les personnes étrangere
comme on la pue le voir dans les journaux je vien despagne et d'afrique.
Seci M. le rédacteur vous démontre que je n'ais poin voulu prendre le nom
de ce prétendu Home que vous dites en réputation, le min est sufisant
connu par sa grande notoriété et par les expérience que je produi. Agreez
M. le redacteur mes salutation empressait. »
- 147 -
Nous croyons inutile de dire si M. Lambert Laroche a quitté Lyon
avec les honneurs de la guerre ; il ira sans doute ailleurs chercher des
dupes plus faciles. Nous n'ajouterons qu'un mot pour exprimer notre
regret de voir avec quelle déplorable avidité certaines gens qui se disent
sérieux accueillent tout ce qui peut servir leur animosité. Le Spiritisme
est trop accrédité aujourd'hui pour avoir rien à craindre de la jonglerie ;
il n'est pas plus rabaissé par les charlatans que ne l'est la véritable
science médicale par les docteurs de carrefours ; il rencontre partout,
mais surtout parmi les gens éclairés, de zélés et nombreux défenseurs qui
savent braver la raillerie. L'affaire de Lyon, loin de lui nuire, ne peut que
servir à sa propagation en appelant l'attention des indécis sur la réalité.
Qui sait même si elle n'a pas été provoquée dans ce but par une
puissance supérieure ? Qui peut se flatter de sonder les voies de la
Providence ? Quant aux adversaires quand même, permis à eux de rire,
mais non de calomnier ; quelques années encore et nous verrons qui aura
le dernier mot. S'il est logique de douter de ce que l'on ne connaît pas, il
est toujours imprudent de s'inscrire en faux contre les idées nouvelles,
qui peuvent tôt ou tard donner un humiliant démenti à notre
perspicacité : l'histoire est là pour le prouver. Ceux qui, dans leur
orgueil, prennent en pitié les adeptes de la doctrine spirite sont-ils donc
si haut qu'ils le croient ? Ces Esprits, qu'ils raillent, prescrivent de faire
le bien et défendent d'en vouloir même à ses ennemis ; ils nous disent
qu'on s'abaisse par le désir du mal. Quel est donc le plus élevé de ce lui
qui cherche à faire le mal, ou de celui qui ne renferme en son cœur ni
haine, ni rancune ?
M. Home est de retour à Paris depuis peu ; mais il doit en partir
incessamment pour l'Ecosse et de là se rendre à Saint-Pétersbourg.
_______
dernier, le fait suivant qui se serait passé à l'hôpital civil de Saintes :
L'Indépendant de la Charente-Inférieure citait, au mois de mars
« On raconte les histoires les plus merveilleuses, et on ne parle d'autre chose en
ville, depuis huit jours, que des bruits singuliers qui, toutes les nuits, imitent tantôt
le trot d'un cheval, tantôt la marche d'un chien ou d'un chat. Des bouteilles placées
sur une cheminée sont lancées à l'autre bout de la chambre. Un paquet de chiffons
a été trouvé, un matin, tordu en mille nœuds, qu'il a été impossible de dénouer. Un
papier sur lequel on avait écrit : « Que veux-tu ? Que demandes-tu ? » a été laissé,
un soir, sur une cheminée ; le lendemain matin, la réponse était inscrite, mais en
caractères inconnus et indéchiffrables. Des allumettes placées sur une table de nuit
disparaissent comme par enchantement ; enfin, tous les objets changent de place et
sont dispersés dans tous les coins. Ces sortilèges ne s'accomplissent jamais que dans
l'obscurité de la nuit. Aussitôt qu'une lumière paraît, tout rentre dans le silence ;
l'éteint-on, les bruits recommencent aussitôt. C'est un Esprit ami des ténèbres.
Plusieurs personnes, des ecclésiastiques, d'anciens militaires, ont couché dans
- 148 -
cette chambre ensorcelée, et il leur a été impossible de rien découvrir ni de se
rendre compte de ce qu'ils entendaient.
« Un homme de service à l'hôpital, soupçonné d'être l'auteur de ces espiègleries,
vient d'être renvoyé. Mais on assure qu'il n'est pas le coupable et qu'il en a, au
contraire, été maintes fois la victime lui-même.
« Il paraît qu'il y a plus d'un mois que ce manège a commencé. On a été
longtemps sans en rien dire, chacun se méfiant de ses sens et craignant de se faire
moquer de soi. Ce n'est que depuis quelques jours qu'on a commencé à en parler. »
REMARQUE. - Nous n'avons pas encore eu le temps de nous assurer
de l'authenticité des faits ci-dessus ; nous ne les donnons donc que sous
toute réserve ; nous ferons seulement observer que, s'ils sont controuvés,
ils n'en sont pas moins possibles et ne présentent rien de plus
extraordinaire que beaucoup d'autres du même genre et qui sont
parfaitement constatés.
_______
Société parisienne des Etudes spirites,
FONDÉE A PARIS LE 1° AVRIL 1858
et autorisée par arrêté de M. le Préfet de police, sur l'avis de S. Exc. M. le Ministre de
l'intérieur et de la sûreté générale, en date du 13 avril 1858.
ALLAN KARDEC.
_
L'extension pour ainsi dire universelle que prennent chaque jour les
croyances spirites faisait vivement désirer la création d'un centre régulier
d'observations ; cette lacune vient d'être remplie. La Société, dont nous
sommes heureux d'annoncer la formation, composée exclusivement de
personnes sérieuses, exemptes de prévention, et animées du désir sincère
de s'éclairer, a compté, dès le début, parmi ses adhérents, des hommes
éminents par le savoir et leur position sociale. Elle est appelée, nous en
sommes convaincu, à rendre d'incontestables services par la constatation
de la vérité. Son règlement organique lui assure l'homogénéité sans
laquelle il n'y a pas de vitalité possible ; il est basé sur l'expérience des
hommes et des choses et sur la connaissance des conditions nécessaires
aux observations qui font l'objet de ses recherches. Les étrangers qui
s'intéressent à la doctrine spirite trouveront ainsi, en venant à Paris, un
centre auquel ils pourront s'adresser pour se renseigner, et où ils
pourront communiquer leurs propres observations11.
11 Pour tous les renseignements relatifs à la société, s'adresser à M. ALLAN KARDEC, rue Sainte-
Anne, n° 59, de 3 à 5 heures ; ou à M. LEDOYEN, libraire, galerie d'Orléans, n° 31, au Palais-
Royal.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
Théorie des Manifestations physiques.
(DEUXIÈME ARTICLE.)
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se rapporter au premier
article que nous avons publié sur ce sujet ; celui-ci, en étant la
continuation, serait peu intelligible si l'on n'en avait pas le
commencement présent à la pensée.
Les explications que nous avons données des manifestations
physiques sont, comme nous l'avons dit, fondées sur l'observation et une
déduction logique des faits : nous avons conclu d'après ce que nous vu.
Maintenant comment s'opèrent, dans la matière éthérée, les
modifications qui vont la rendre perceptible et tangible ? Nous allons
d'abord laisser parler les Esprits que nous avons interrogés à ce sujet,
nous y ajouterons nos propres remarques. Les réponses suivantes nous
ont été données par l'Esprit de saint Louis ; elles concordent avec ce que
d'autres nous avaient dit précédemment.
1. Comment un Esprit peut-il apparaître avec la solidité d'un corps
vivant ? - Il combine une partie du fluide universel avec le fluide que
dégage le médium propre à cet effet. Ce fluide revêt à sa volonté la
forme qu'il désire, mais généralement cette forme est impalpable.
2. Quelle est la nature de ce fluide ? - R. Fluide, c'est tout dire.
3. Ce fluide est-il matériel ? - R. Semi-matériel.
4. Est-ce ce fluide qui compose le périsprit ? - R. Oui, c'est la liaison
de l'Esprit à la matière.
5. Ce fluide est-il celui qui donne la vie, le principe vital ? - R.
Toujours lui ; j'ai dit liaison.
6. Ce fluide est-il une émanation de la Divinité ? - R. Non.
7. Est-ce une création de la Divinité ? - R. Oui ; tout est créé, excepté
Dieu lui-même.
- 150 -
8. Le fluide universel a-t-il quelque rapport avec le fluide électrique
dont nous connaissons les effets ? - R. Oui, c'est son élément.
9. La substance éthérée qui se trouve entre les planètes est-elle le
fluide universel dont il est question ? - R. Il entoure les mondes : sans le
principe vital, nul ne vivrait. Si un homme s'élevait au-delà, de
l'enveloppe fluidique qui environne les globes, il périrait, car le principe
vital se retirerait de lui pour rejoindre la masse. Ce fluide vous anime,
c'est lui que vous respirez.
10. Ce fluide est-il le même dans tous les globes ? - R. C'est le même
principe, mais plus ou moins éthéré, selon la nature des globes ; le vôtre
est un des plus matériels.
11. Puisque c'est ce fluide qui compose le périsprit, il paraît y être
dans une sorte d'état de condensation qui le rapproche jusqu'à un certain
point de la matière ? - R. Oui, jusqu'à un certain point, car il n'en a pas
les propriétés ; il est plus ou moins condensé, selon les mondes.
12. Sont-ce les Esprits solidifiés qui enlèvent une table ? - R. Cette
question n'amènera pas encore ce que vous désirez. Lorsqu'une table se
meut sous vos mains, l'Esprit que votre Esprit évoque va puiser dans le
fluide universel de quoi animer cette table d'une vie factice. Les Esprits
qui produisent ces sortes d'effets sont toujours des Esprits inférieurs qui
ne sont pas encore entièrement dégagés de leur fluide ou périsprit. La
table étant ainsi préparée à leur gré (au gré des Esprits frappeurs),
l'Esprit l'attire et la meut sous l'influence de son propre fluide dégagé par
sa volonté. Lorsque la masse qu'il veut soulever ou mouvoir est trop
pesante pour lui, il appelle à son aide des Esprits qui se trouvent dans les
mêmes conditions que lui. Je crois m'être expliqué assez clairement pour
me faire comprendre.
13. Les Esprits qu'il appelle à son aide lui sont-ils inférieurs ? - R.
Egaux, presque toujours ; souvent ils viennent d'eux-mêmes.
14. Nous comprenons que les Esprits supérieurs ne s'occupent pas de
choses qui sont au-dessous d'eux ; mais nous demandons si, en raison de
ce qu'ils sont dématérialisés, ils auraient la puissance de le faire s'ils en
avaient la volonté ? - R. Ils ont la force morale comme les autres ont la
force physique ; quand ils ont besoin de cette force, ils se servent de
ceux qui la possèdent. Ne vous a-t-on pas dit qu'ils se servent des Esprits
inférieurs comme vous le faites de portefaix ?
15. D'où vient la puissance spéciale de M. Home ? - R. De son
organisation.
16. Qu'a-t-elle de particulier ? - R. Cette question n'est pas précise.
- 151 -
17. Nous demandons s'il s'agit de son organisation physique ou
morale ? - R. J'ai dit organisation.
18. Parmi les personnes présentes, en est-il qui puissent avoir la même
faculté que M. Home ? - R. Elles l'ont à quelque degré. N'est-il pas un de
vous qui ait fait mouvoir une table ?
19. Lorsqu'une personne fait mouvoir un objet, est-ce toujours par le
concours d'un Esprit étranger, ou bien l'action peut-elle provenir du
médium seul ? - R Quelque fois l'Esprit du médium peut agir seul, mais
le plus souvent c'est avec l'aide des Esprits évoqués ; cela est facile à
reconnaître.
20. Comment se fait-il que les Esprits apparaissent avec les vêtements
qu'ils avaient sur la terre ? - R. Ils n'en ont souvent que l'apparence.
D'ailleurs, que de phénomènes n'avez-vous pas parmi vous sans
solution ! Comment se fait-il que le vent, qui est impalpable, renverse et
brise l'arbre composé de matière solide ?
21. Qu'entendez-vous en disant que ces vêtements ne sont qu'une
apparence ? - R. Au toucher on ne sent rien.
22. Si nous avons bien compris ce que vous nous avez dit, le principe
vital réside dans le fluide universel ; l'Esprit puise dans ce fluide
l'enveloppe semi-matérielle qui constitue son périsprit, et c'est par le
moyen de ce fluide qu'il agit sur la matière inerte. Est-ce bien cela ? - R.
Oui ; c'est-à-dire qu'il anime la matière d'une espèce de vie factice ; la
matière s'anime de la vie animale. La table qui se meut sous vos mains
vit et souffre comme l'animal ; elle obéit d'elle-même à l'être intelligent.
Ce n'est pas lui qui la dirige comme l'homme fait d'un fardeau ; lorsque
la table s'enlève, ce n'est pas l'Esprit qui la soulève, c'est la table animée
qui obéit à l'Esprit intelligent.
23. Puisque le fluide universel est la source de la vie, est-il en même
temps la source de l'intelligence ? - R. Non ; le fluide n'anime que la
matière.
Cette théorie des manifestations physiques offre plusieurs points de
contact avec celle que nous avons donnée, mais elle en diffère aussi sous
certains rapports. De l'une et de l'autre il ressort ce point capital que le
fluide universel, dans lequel réside le principe de la vie, est l'agent
principal de ces manifestations, et que cet agent reçoit son impulsion de
l'Esprit, que celui-ci soit incarné ou errant. Ce fluide condensé constitue
le périsprit ou enveloppe semi-matérielle de l'esprit. Dans l'état
d'incarnation, ce périsprit est uni à la matière du corps ; dans l'état
d'erraticité, il est libre. Or, deux questions se présentent ici : celle de
l'apparition des Esprits, et celle du mouvement imprimé aux corps
solides.
- 152 -
A l'égard de la première, nous dirons que, dans l'état normal, la
matière éthérée du périsprit échappe à la perception de nos organes ;
l'âme seule peut la voir, soit en rêve, soit en somnambulisme, soit même
dans le demi-sommeil, en un mot toutes les fois qu'il y a suspension
totale ou partielle de l'activité des sens. Quand l'Esprit est incarné, la
substance du périsprit est plus ou moins intimement liée à la matière du
corps, plus ou moins adhérente, si l'on peut s'exprimer ainsi. Chez
certaines personnes, il y a en quelque sorte émanation de ce fluide par
suite de leur organisation, et c'est là, à proprement parler, ce qui
constitue les médiums à influences physiques. Ce fluide émané du corps
se combine, selon des lois qui nous sont inconnues, avec celui qui forme
l'enveloppe semi-matérielle d'un Esprit étranger. Il en résulte une
modification, une sorte de réaction moléculaire qui en change
momentanément les propriétés, au point de le rendre visible, et dans
quelques cas tangible. Cet effet peut se produire avec ou sans le
concours de la volonté du médium ; c'est ce qui distingue les médiums
naturels des médiums facultatifs. L'émission du fluide peut être plus ou
moins abondante : de là les médiums plus ou moins puissants ; elle n'est
point permanente, ce qui explique l'intermittence de la puissance. Si l'on
tient compte enfin du degré d'affinité qui peut exister entre le fluide du
médium et celui de tel ou tel Esprit, on concevra que son action peut
s'exercer sur les uns et non sur les autres.
Ce que nous venons de dire s'applique évidemment aussi à la
puissance médianimique concernant le mouvement des corps solides ;
reste à savoir comment s'opère ce mouvement. Selon les réponses que
nous avons rapportées ci-dessus, la question se présente sous un jour
tout nouveau ; ainsi, quand un objet est mis en mouvement, enlevé ou
lancé en l'air, ce ne serait point l'Esprit qui le saisit, le pousse ou le
soulève, comme nous le ferions avec la main ; il le sature, pour ainsi
dire, de son fluide par sa combinaison avec celui du médium, et l'objet,
ainsi momentanément vivifié, agit comme le ferait un être vivant, avec
cette différence que, n'ayant pas de volonté propre, il suit l'impulsion de
la volonté de l'Esprit, et cette volonté peut être celle de l'Esprit du
médium, tout aussi bien que celle d'un Esprit étranger, et quelquefois de
tous les deux, agissant de concert, selon qu'ils sont ou non sympathiques.
La sympathie ou l'antipathie qui peut exister entre le médium et les
Esprits qui s'occupent de ces effets matériels explique pourquoi tous ne
sont pas aptes à les provoquer.
Puisque le fluide vital, poussé en quelque sorte par l'Esprit, donne une
vie factice et momentanée aux corps inertes, que le périsprit n'est autre
chose que ce même fluide vital, il s'ensuit que lorsque l'Esprit est incarné,
c'est lui qui donne la vie au corps, au moyen de son périsprit ; il y reste
- 153 -
uni tant que l'organisation le permet ; quand il se retire, le corps meurt.
Maintenant si, au lieu d'une table, on taille le bois en statue, et qu'on
agisse sur cette statue comme sur une table, on aura une statue qui se
remuera, qui frappera, qui répondra par ses mouvements et ses coups ;
on aura, en un mot, une statue momentanément animée d'une vie
artificielle. Quelle lumière cette théorie ne jette-t-elle pas sur une foule
de phénomènes jusqu'alors inexpliqué ! que d'allégories et d'effets
mystérieux n'explique-t-elle pas ! C'est toute une philosophie.
_______
L'Esprit frappeur de Bergzabern.
(DEUXIÈME ARTICLE.)
Nous extrayons les passages suivants d'une nouvelle brochure
allemande, publiée en 1853, par M. Blanck, rédacteur du journal de
Bergzabern, sur l'Esprit frappeur dont nous avons parlé dans notre
numéro du mois de mai. Les phénomènes extraordinaires qui y sont
relatés, et dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, prouvent
que nous n'avons rien à envier, sous ce rapport, à l'Amérique. On
remarquera dans ce récit le soin minutieux avec lequel les faits ont été
observés. Il serait à désirer qu'on apportât toujours, en pareil cas, la
même attention et la même prudence. On sait aujourd'hui que les
phénomènes de ce genre ne sont point le résultat d'un état pathologique,
mais ils dénotent toujours chez ceux en qui ils se manifestent une
excessive sensibilité facile à surexciter. L'état pathologique n'est point la
cause efficiente, mais il peut être consécutif. La manie de
l'expérimentation, dans les cas analogues, a plus d'une fois causé des
accidents graves qui n'auraient point eu lieu si l'on eût laissé la nature à
elle-même. On trouvera dans notre Instruction pratique sur les
manifestations spirites, les conseils nécessaires à cet effet. Nous suivons
M. Blanck dans son compte rendu.
« Les lecteurs de notre brochure intitulée les Esprits frappeurs ont vu
que les manifestations de Philippine Senger ont un caractère
énigmatique et extraordinaire. Nous avons raconté ces faits merveilleux
depuis leur début jusqu'au moment où l'enfant fut conduite au médecin
royal du canton. Maintenant nous allons examiner ce qui s'est passé
depuis jusqu'à ce jour.
Lorsque l'enfant quitta la demeure du docteur Bentner pour entrer à la
maison paternelle, le frappement et le grattement recommencèrent chez le
père Senger ; jusqu'à cette heure, et même depuis la guérison complète
- 154 -
de la jeune fille, les manifestations ont été plus marquées, et ont changé
de nature12. Dans ce mois de novembre (1852), l'Esprit commença à
siffler ; ensuite on entendit un bruit comparable à celui de la roue d'une
brouette tournant sur son axe sec et rouillé ; mais le plus extraordinaire
de tout, c'est sans contredit le bouleversement des meubles dans la
chambre de Philippine, désordre qui dura pendant quinze jours. Une
courte description des lieux me paraît nécessaire. Cette chambre a
environ 18 pieds de long sur 8 de large ; on y arrive par la chambre
commune. La porte qui fait communiquer ces deux pièces s'ouvre à
droite. Le lit de l'enfant était placé à droite ; au milieu une armoire, et
dans le coin de gauche la table de travail de Senger, dans laquelle sont
pratiquées deux cavités circulaires, fermées par des couvercles.
Le soir où commença le remue-ménage, madame Senger et sa fille
aînée Francisque étaient assises dans la première chambre, près d'une
table, et occupées à écosser des haricots ; tout à coup un petit rouet lancé
de la chambre à coucher tomba près d'elles. Elles en furent d'autant plus
effrayées qu'elles savaient que personne autre que Philippine, alors
plongée dans le sommeil, ne se trouvait dans la chambre ; de plus, le
rouet avait été lancé du côté gauche, tandis qu'il se trouvait sur le rayon
d'un petit meuble placé à droite. S'il fût parti du lit, il aurait dû
rencontrer la porte et s'y arrêter ; il demeurait donc évident que l'enfant
n'était pour rien dans ce fait. Pendant que la famille Senger exprimait
sa surprise sur cet événement, quelque chose tomba de la table sur le
sol : c'était un morceau de drap qui, auparavant, trempait dans une
cuvette pleine d'eau. A côté du rouet gisait aussi une tête de pipe,
l'autre moitié était restée sur la table. Ce qui rendait la chose encore
plus incompréhensible, c'est que la porte de l'armoire où était le rouet
avant d'être lancé se trouvait fermée, que l'eau de la cuvette n'était
point agitée, et qu'aucune goutte n'avait été répandue sur la table. Tout
à coup l'enfant, toujours endormie, crie de son lit : Père, va-t'en, il
jette ! Sortez ! il vous jetterait aussi. Ils obéirent à cette injonction ; à
peine furent-ils dans la première chambre que la tête de pipe y fut
lancée avec une grande force, sans pourtant qu'elle se brisât. Une règle
dont Philippine se servait à l'école prit le même chemin. Le père, la
mère et leur fille aînée se regardaient avec effroi, et, comme ils
réfléchissaient au parti à prendre, un long rabot de Senger et un très
gros morceau de bois furent lancés de son établi dans l'autre chambre.
Sur la table de travail, les couvercles étaient à
12 Nous aurons occasion de parler de l'indisposition de cette enfant ; mais puisqu'après sa
guérison les mêmes effets se sont produits, c'est une preuve évidente qu'ils étaient
indépendants de son état de santé.
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leur place, et malgré cela les objets qu'ils recouvraient avaient
pareillement été jetés au loin. Le même soir, les oreillers du lit furent
lancés sur une armoire et la couverture contre la porte.
Un autre jour, on avait mis aux pieds de l'enfant, sous la couverture,
un fer à repasser du poids de six livres environ ; bientôt il fut jeté dans la
première pièce ; la poignée en était enlevée, et on la retrouva sur une
chaise de la chambre à coucher.
Nous fûmes témoins que des chaises placées à trois pieds du lit
environ furent renversées, et des fenêtres ouvertes, bien qu'elles fussent
fermées auparavant, et cela à peine nous avions tourné le dos pour
rentrer dans la première pièce. Une autre fois, deux chaises furent
transportées sur le lit, sans déranger la couverture. Le 7 octobre, on avait
solidement fermé la fenêtre et tendu devant un drap blanc. Dès que nous
eûmes quitté la chambre, on frappa à coups redoublés et avec tant de
violence, que tout en fut ébranlé, et que des gens qui passaient dans la
rue s'enfuirent épouvantés. On accourut dans la chambre : la fenêtre était
ouverte, le drap jeté sur la petite armoire à côté, la couverture du lit et les
oreillers par terre, les chaises culbutées, et l'enfant dans le lit, protégée
par sa seule chemise. Pendant quatorze jours la femme Senger ne fut
occupée qu'à réparer le lit.
Une fois on avait laissé un harmonica sur un siège : des sons se firent
entendre ; étant entré précipitamment dans la chambre, on trouva,
comme toujours, l'enfant tranquille dans son lit ; l'instrument était sur la
chaise, mais ne vibrait plus. Un soir, le père Senger sortait de la chambre
de sa fille quand il reçut dans le dos le coussin d'un siège. Une autre fois,
c'est une paire de vieilles pantoufles, des souliers qui étaient sous le lit,
des sabots, qui viennent à sa rencontre. Maintes fois aussi la chandelle
allumée, placée sur la table de travail, fut soufflée. Les coups et le
grattement alternaient avec cette démonstration du mobilier. Le lit
semblait être mis en mouvement par une main invisible. Au
commandement de : « Balancez le lit », ou « Bercez l'enfant », le lit allait
et venait, en long et en large, avec bruit ; au commandement de :
« Halte ! » il s'arrêtait. Nous pouvons affirmer, nous qui avons vu, que
quatre hommes s'assirent sur le lit, et même s'y suspendirent, sans
pouvoir arrêter le mouvement ; ils étaient soulevés avec le meuble. Au
bout de quatorze jours le bouleversement du mobilier cessa, et à ces
manifestations en succédèrent d'autres.
Le 26 octobre au soir, se trouvaient entre autres personnes, dans la
chambre, MM. Louis Soëhnée, licencié en droit, le capitaine Simon, tous
deux de Wissembourg, ainsi que M. Sievert, de Bergzabern. Philippine
- 156 -
Senger était à ce moment plongée dans le sommeil magnétique13. M.
Sievert présenta à celle-ci un papier renfermant des cheveux, pour voir
ce qu'elle en ferait. Elle ouvrit le papier, sans cependant mettre les
cheveux à découvert, les appliqua sur ses paupières closes, puis les
éloigna, comme pour les examiner à distance et dit : « Je voudrais bien
savoir ce que contient ce papier… Ce sont des cheveux d'une dame que
je ne connais pas… Si elle veut venir, qu'elle vienne… Je ne puis pas
l'inviter, je ne la connais pas. » Aux questions que lui adressa M. Sievert,
elle ne répondit pas ; mais ayant placé le papier dans le creux de sa main,
qu'elle étendait et retournait, il y resta suspendu. Elle le plaça ensuite au
bout de l'index et fit décrire à sa main pendant assez longtemps un demicercle,
en disant : « Ne tombe pas », et le papier resta au bout du doigt ;
puis, au commandement de : « Maintenant tombe », il se détacha sans
qu'elle fît le moindre mouvement pour déterminer la chute. Soudain, se
tournant du côté du mur, elle dit : « A présent, je veux t'attacher au
mur » ; elle y appliqua le papier, qui y resta fixé environ 5 à 6 minutes,
après quoi elle l'enleva. Un examen minutieux du papier et du mur n'y fit
découvrir aucune cause d'adhérence. Nous croyons devoir faire
remarquer que la chambre était parfaitement éclairée, ce qui nous permit
de nous rendre un compte exact de toutes ces particularités.
Le lendemain soir on lui donna d'autres objets : des clefs, des pièces
de monnaie, des porte-cigares, des montres, des anneaux d'or et
d'argent ; et tous, sans exception, restaient suspendus à sa main. On a
remarqué que l'argent y adhérait plus que les autres matières, car on eut
de la peine à en enlever les pièces de monnaie, et cette opération lui
causait de la douleur. Un des faits les plus curieux en ce genre est le
suivant : Le samedi 11 novembre, un officier qui était présent lui donna
son sabre avec le ceinturon, et le tout, qui pesait 4 livres, d'après
constatation, resta suspendu au doigt médium en se balançant assez
longtemps. Ce qui n'est pas moins singulier, c'est que tous les objets,
quelle qu'en fût la matière, restaient également suspendus. Cette
propriété magnétique se communiquait par le simple contact des mains
aux personnes susceptibles de la transmission du fluide ; nous en avons
eu plusieurs exemples.
Un capitaine, M. le chevalier de Zentner, en garnison à cette époque à
Bergzabern, témoin de ces phénomènes, eut l'idée de mettre une boussole
près de l'enfant, pour en observer les variations. Au premier essai, l'ai-
13 Une somnambule de Paris avait été mise en rapport avec la jeune Philippine, et, depuis lors,
celle-ci tombait elle-même spontanément en somnambulisme. Il s'est passé à cette occasion
des faits remarquables que nous rapporterons une autre fois. (Note du traducteur.)
- 157 -
guille dévia de 15 degrés, mais aux suivants elle resta immobile, quoique
l'enfant eût la boîte dans une main et la caressât de l'autre. Cette
expérience nous a prouvé que ces phénomènes ne sauraient s'expliquer
par l'action du fluide minéral, d'autant moins que l'attraction magnétique
ne s'exerce pas sur tous les corps indifféremment.
D'habitude, lorsque la petite somnambule se disposait à commencer
ses séances, elle appelait dans la chambre toutes les personnes qui se
trouvaient là. Elle disait simplement : « Venez ! venez ! » ou bien
« Donnez ! donnez ! » Souvent elle n'était tranquille que lorsque tout le
monde, sans exception, était près de son lit. Elle demandait alors avec
empressement et impatience un objet quelconque ; à peine le lui avait-on
donné, qu'il s'attachait à ses doigts. Il arrivait fréquemment que dix,
douze personnes et plus étaient présentes, et que chacune d'elles lui
remettait plusieurs objets. Pendant la séance elle ne souffrait pas qu'on
lui en reprît aucun ; elle paraissait surtout tenir aux montres ; elle les
ouvrait avec une grande adresse, examinait le mouvement, les refermait,
puis les plaçait près d'elle pour examiner autre chose. A là fin, elle
rendait à chacun ce qu'on lui avait confié ; elle examinait les objets les
yeux fermés, et jamais ne se trompait de propriétaire. Si quelqu'un
tendait la main pour prendre ce qui ne lui appartenait pas, elle le
repoussait. Comment expliquer cette distribution multiple à un si grand
nombre de personnes sans erreur ? On essayerait en vain de le faire soimême
les yeux ouverts. La séance terminée et les étrangers partis, les
coups et le grattement, momentanément interrompus, recommençaient. Il
faut ajouter que l'enfant ne voulait pas que personne se tînt au pied de
son lit près de l'armoire, ce qui laissait entre les deux meubles un espace
d'environ un pied. Si quelqu'un s'y mettait, elle le renvoyait du geste. S'y
refusait-on, elle montrait une grande inquiétude et ordonnait par des
gestes impérieux de quitter la place. Une fois elle engagea les assistants
à ne jamais se tenir à l'endroit défendu, parce qu'elle ne voulait pas, ditelle,
qu'il arrivât malheur à quelqu'un. Cet avertissement était si positif,
que nul à l'avenir ne l'oublia.
A quelque temps de là, au frappement et au grattement se joignit un
bourdonnement que l'on peut comparer au son produit par une grosse
corde de basse ; un certain sifflement se mêlait à ce bourdonnement.
Quelqu'un demandait-il une marche ou une danse, son désir était
satisfait : le musicien invisible se montrait fort complaisant. A l'aide du
grattement, il appelle nominativement les gens de la maison ou les
étrangers présents ; ceux-ci comprennent facilement à qui il s'adresse.
A l'appel par le grattement, la personne désignée répond oui, pour
donner à entendre qu'elle sait qu'il s'agit d'elle : alors il exécute à son
intention un morceau
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de musique qui donne parfois lieu à des scènes plaisantes. Si une autre
personne que celle appelée répondait oui, le gratteur faisait comprendre
par un non exprimé à sa manière qu'il n'avait rien à lui dire pour le
moment. C'est le soir du 10 novembre que ces faits se sont produits pour
la première fois, et ils ont continué à se manifester jusqu'à ce jour.
Voici maintenant comment l'Esprit frappeur s'y prenait pour désigner
les personnes. Depuis plusieurs nuits, on avait remarqué qu'aux diverses
invitations de faire telle ou telle chose il répondait par un coup sec ou
par un grattement prolongé. Aussitôt que le coup sec était donné, le
frappeur commençait à exécuter ce qu'on désirait de lui ; quand, au
contraire, il grattait, il ne satisfaisait pas à la demande. Un médecin eut
alors l'idée de prendre pour un oui le premier bruit, et le second pour un
non, et depuis lors cette interprétation a toujours été confirmée. On
remarqua aussi que par une série de grattements plus ou moins forts
l'Esprit exigeait certaines choses des personnes présentes. A force
d'attention, et en remarquant la manière dont le bruit se produisait, on
put comprendre l'intention du frappeur. Ainsi, par exemple, le père
Senger a raconté que le matin, au point du jour, il entendait des bruits
modulés d'une certaine façon ; sans y attacher d'abord aucun sens, il
remarqua qu'ils ne cessaient que lorsqu'il était hors du lit, d'où il comprit
qu'ils signifiaient : « Lève-toi. » C'est ainsi que peu à peu on se
familiarisa avec ce langage, et qu'à certains signes les personnes
désignées purent se reconnaître.
Arriva l'anniversaire du jour où l'Esprit frappeur s'était manifesté pour
la première fois ; des changements nombreux s'opérèrent dans l'état de
Philippine Senger. Les coups, le grattement et le bourdonnement
continuèrent, mais à toutes ces manifestations se joignit un cri
particulier, qui ressemblait tantôt à celui d'une oie, tantôt à celui d'un
perroquet ou de tout autre gros oiseau ; en même temps on entendit une
sorte de picotement contre le mur, semblable au bruit que ferait un
oiseau en becquetant. A cette époque, Philippine Senger parlait
beaucoup pendant son sommeil, et paraissait surtout préoccupée d'un
certain animal, qui ressemblait à un perroquet, se tenant au pied du lit,
criant et donnant des coups de bec contre le mur. Sur le désir d'entendre
crier le perroquet, celui-ci jetait des cris perçants. On posa diverses
questions auxquelles il fut répondu par des cris du même genre ;
plusieurs personnes lui commandèrent de dire : Kakatoès, et l'on entendit
très distinctement le mot Kakatoès comme s'il eût été prononcé par
l'oiseau lui-même. Nous passerons sous silence les faits les moins
intéressants, et nous nous bornerons à rapporter ce qu'il y eut de plus
remarquable sous le rapport des changements survenus dans l'état
corporel de la jeune fille.
- 159 -
Quelque temps avant Noël, les manifestations se renouvelèrent avec
plus d'énergie ; les coups et le grattement devinrent plus violents et
durèrent plus longtemps. Philippine, plus agitée que de coutume,
demandait souvent à ne plus coucher dans son lit, mais dans celui de ses
parents ; elle se roulait dans le sien en criant : « Je ne peux plus rester
ici ; je vais étouffer : ils vont me loger dans le mur ; au secours ! » Et son
calme ne revenait que lorsqu'on l'avait transportée dans l'autre lit. A
peine s'y trouvait-elle, que des coups très forts se faisaient entendre d'en
haut ; ils semblaient partir du grenier, comme si un charpentier eût
frappé sur les poutres ; ils étaient même quelquefois si vigoureux, que la
maison en était ébranlée, que les fenêtres vibraient, et que les personnes
présentes sentaient le sol trembler sous leurs pieds ; des coups
semblables étaient également frappés contre le mur, près du lit. Aux
questions posées, les mêmes coups répondaient comme d'habitude,
alternant toujours avec le grattement. Les faits suivants, non moins
curieux, se sont maintes fois reproduits.
Lorsque tout bruit avait cessé et que la jeune fille reposait
tranquillement dans son petit lit, on la vit souvent se prosterner tout à
coup et joindre les mains tout en ayant les yeux fermés ; puis elle
tournait la tête de tous côtés, tantôt à droite, tantôt à gauche, comme si
quelque chose d'extraordinaire eût attiré son attention. Un sourire
aimable courait alors sur ses lèvres ; on eût dit qu'elle s'adressait à
quelqu'un ; elle tendait les mains, et à ce geste on comprenait qu'elle
serrait celles de quelques amis ou connaissances. On la vit aussi, après
de semblables scènes, reprendre sa première attitude suppliante, joindre
de nouveau les mains, courber la tête jusqu'à toucher la couverture, puis
se redresser et verser des larmes. Elle soupirait alors et paraissait prier
avec une grande ferveur. Dans ces moments, sa figure était transformée ;
elle était pâle et avait l'expression d'une femme de 24 à 25 ans. Cet état
durait souvent plus d'une demi-heure, état pendant lequel elle ne
prononça que des ah ! ah ! Les coups, le grattement, le bourdonnement
et les cris cessaient jusqu'au moment du réveil ; alors le frappeur se
faisait entendre de nouveau, cherchant l'exécution d'airs gais propres à
dissiper l'impression pénible produite sur l'assistance. Au réveil, l'enfant
était très abattue ; elle pouvait à peine lever les bras, et les objets qu'on
lui présentait ne restaient plus suspendus à ses doigts.
Curieux de connaître ce qu'elle avait éprouvé, on l'interrogea plusieurs
fois. Ce n'est que sur des instances réitérées quelle se décida à dire qu'elle
avait vu conduire et crucifier le Christ sur le Golgotha ; que la douleur des
saintes femmes prosternées au pied de la croix et le crucifiement avaient
produit sur elle une impression qu'elle ne pouvait rendre. Elle avait vu aussi
une foule de femmes et de jeunes vierges en robes noires, et des jeunes
- 160 -
gens en longues robes blanches parcourir processionnellement les rues
d'une belle ville, et enfin elle s'était trouvée transportée dans une vaste
église, où elle avait assisté à un service funèbre.
En peu de temps l'état de Philippine Senger changea de façon à donner
des inquiétudes sur sa santé, car à l'état de veille elle divaguait et rêvait
tout haut ; elle ne reconnaissait ni son père, ni sa mère, ni sa sœur, ni
aucune autre personne, et cet état vint encore s'aggraver d'une surdité
complète qui persista pendant quinze jours. Nous ne pouvons passer
sous silence ce qui eut lieu durant ce laps de temps.
La surdité de Philippine se manifesta de midi à trois heures, et ellemême
déclara quelle resterait sourde pendant un certain temps et qu'elle
tomberait malade. Ce qu'il y a de singulier, c'est que parfois elle
recouvrait l'ouïe pendant une demi-heure, ce dont elle se montrait
heureuse. Elle prédisait elle-même le moment où la surdité devait la
prendre et la quitter. Une fois, entre autres, elle annonça que le soir, à
huit heures et demie, elle entendrait clairement pendant une demi-heure ;
en effet, à l'heure dite, l'ouïe était revenue, et cela dura jusqu'à neuf
heures.
Pendant sa surdité ses traits étaient changés ; son visage prenait une
expression de stupidité qu'il perdait aussitôt qu'elle était rentrée dans son
état normal. Rien alors ne faisait impression sur elle ; elle se tenait
assise, regardant les personnes présentes d'un œil fixe et sans les
reconnaître. On ne pouvait se faire comprendre que par des signes
auxquels le plus souvent elle ne répondait pas, se bornant à fixer les
yeux sur celui qui lui adressait la parole. Une fois elle saisit tout à coup
par le bras une des personnes présentes et lui dit en la poussant : Qui estu
donc ? Dans cette situation, elle restait quelquefois plus d'une heure et
demie immobile sur son lit. Ses yeux étaient à demi ouverts et arrêtés sur
un point quelconque ; de temps à autre on les voyait se tourner à droite
et à gauche, puis revenir au même endroit. Toute sensibilité paraissait
alors émoussée en elle ; son pouls battait à peine, et lorsqu'on lui plaçait
une lumière devant les yeux, elle ne faisait aucun mouvement : on l'eût
dit morte.
Il arriva pendant sa surdité qu'un soir, étant couchée, elle demanda une
ardoise et de la craie, puis elle écrivit : « A onze heures je dirai quelque
chose, mais j'exige qu'on se tienne tranquille et silencieux. » Après ces
mots elle ajouta cinq signes qui ressemblaient à de l'écriture latine, mais
qu'aucun des assistants ne put déchiffrer. On écrivit sur l'ardoise qu'on
ne comprenait pas ces signes. En réponse à cette observation, elle
écrivit : « N'est-ce pas que vous ne pouvez pas lire ! » Et plus bas : « Ce
n'est pas de l'allemand, c'est une langue étrangère. » Ensuite ayant
retourné l'ardoise, elle écrivit sur l'autre côté : « Francisque (sa sœur
aînée) s'assiéra à cette
- 161 -
table et écrira ce que je lui dicterai. » Elle accompagna ces mots de cinq
signes semblables aux premiers, et rendit l'ardoise. Remarquant que ces
signes n'étaient pas encore compris, elle redemanda l'ardoise et ajouta :
« Ce sont des ordres particuliers. »
Un peu avant onze heures, elle dit : « Tenez-vous tranquilles, que tout
le monde s'assoie et prête attention ! » et au coup de onze heures, elle se
renversa sur son lit et tomba dans son sommeil magnétique ordinaire.
Quelques instants après elle se mit à parler, ce qui dura sans discontinuer
pendant une demi-heure. Entre autres choses, elle déclara que dans le
courant de l'année il se produirait des faits que personne ne pourrait
comprendre, et que toutes les tentatives faites pour les expliquer
resteraient infructueuses.
Pendant la surdité de la jeune Senger, le bouleversement du mobilier,
l'ouverture inexpliquée des fenêtres, l'extinction des lumières placées sur
la table de travail, se renouvelèrent plusieurs fois. Il arriva un soir que
deux bonnets accrochés à un portemanteau de la chambre à coucher
furent lancés sur la table de l'autre chambre, et renversèrent une tasse
pleine de lait, qui se répandit à terre. Les coups frappés contre le lit
étaient si violents, que ce meuble en était déplacé ; quelquefois même il
était dérangé avec fracas sans que les coups se fissent entendre.
Comme il y avait encore des gens incrédules, ou qui attribuaient ces
singularités à un jeu de l'enfant, qui, selon eux, frappait ou grattait avec
ses pieds ou ses mains, bien que les faits eussent été constatés par plus
de cent témoins, et qu'il fût avéré que la jeune fille avait les bras étendus
sur la couverture pendant que les bruits se produisaient, le capitaine
Zentner imagina un moyen de les convaincre. Il fit apporter de la caserne
deux couvertures très épaisses qu'on mit l'une sur l'autre, et dont on
enveloppa les matelas et les draps de lit ; elles étaient à longs poils, de
telle sorte qu'il était impossible d'y produire le moindre bruit par le
frottement. Philippine, vêtue d'une simple chemise et d'une camisole de
nuit, fut mise sur ces couvertures ; à peine placée, le grattement et les
coups eurent lieu comme auparavant, tantôt contre le bois du lit, tantôt
contre l'armoire voisine, selon le désir qui était exprimé.
Il arrive souvent que, lorsque quelqu'un fredonne ou siffle un air
quelconque, le frappeur l'accompagne, et les sons que l'on perçoit
semblent provenir de deux, trois ou quatre instruments : on entend
gratter, frapper, siffler et gronder en même temps, suivant le rythme de
l'air chanté. Souvent aussi le frappeur demande à l'un des assistants de
chanter une chanson ; il le désigne par le procédé que nous connaissons,
et, quand celui-ci a compris que c'est à lui que l'Esprit s'adresse, il lui
demande à son tour s'il
- 162 -
doit chanter tel ou tel air ; il lui est répondu par oui ou par non. L'air
indiqué étant chanté, un accompagnement de bourdonnements et de
sifflements se fait entendre parfaitement en mesure. Après un air joyeux,
l'Esprit demandait souvent l'air : Grand Dieu, nous te louons, ou la
chanson de Napoléon I°. Si on lui disait de jouer tout seul cette dernière
chanson ou toute autre, il la faisait entendre depuis le commencement
jusqu'à la fin.
Les choses allèrent ainsi dans la maison de Senger, soit le jour, soit la
nuit, pendant le sommeil ou dans l'état de veille de l'enfant, jusqu'au 4
mars 1853, époque à laquelle les manifestations entrèrent dans une autre
phase. Ce jour fut marqué par un fait plus extraordinaire encore que les
précédents. »
(La suite au prochain numéro.)
Remarque. - Nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré sans doute
de l'étendue que nous avons donnée à ces curieux détails, et nous
pensons qu'ils en liront la suite avec non moins d'intérêt. Nous ferons
remarquer que ces faits ne nous viennent pas des contrées
transatlantiques, dont la distance est un grand argument pour certains
sceptiques quand même ; ils ne viennent même pas d'outre-Rhin, car
c'est sur nos frontières qu'ils se sont passés, et presque sous nos yeux,
puisqu'ils ont à peine six ans de date.
Philippine Senger était, comme on le voit, un médium naturel très
complexe ; outre l'influence qu'elle exerçait sur les phénomènes bien
connus des bruits et des mouvements, elle était somnambule extatique.
Elle conversait avec des êtres incorporels qu'elle voyait ; elle voyait en
même temps les assistants, et leur adressait la parole, mais ne leur
répondait pas toujours, ce qui prouve qu'à certains moments elle était
isolée. Pour ceux qui connaissent les effets de l'émancipation de l'âme,
les visions que nous avons rapportées n'ont rien qui ne puisse aisément
s'expliquer ; il est probable que, dans ces moments d'extase, l'Esprit de
l'enfant se trouvait transporté dans quelque contrée lointaine, où il
assistait, peut-être en souvenir, à une cérémonie religieuse. On peut
s'étonner de la mémoire qu'il en gardait au réveil, mais ce fait n'est point
insolite ; du reste, on peut remarquer que le souvenir était confus, et qu'il
fallait insister beaucoup pour le provoquer.
Si l'on observe attentivement ce qui se passait pendant la surdité, on
y reconnaîtra sans peine un état cataleptique. Puisque cette surdité
n'était que temporaire, il est évident qu'elle ne tenait point à l'altération
des organes de l'ouïe. Il en est de même de l'oblitération momentanée
des facultés mentales, oblitération qui n'avait rien de pathologique,
puisque, à un ins-
- 163 -
tant donné, tout rentrait dans l'état normal. Cette sorte de stupidité
apparente tenait à un dégagement plus complet de l'âme, dont les
excursions se faisaient avec plus de liberté, et ne laissaient aux sens que
la vie organique. Qu'on juge donc de l'effet désastreux qu'eût pu
produire un traitement thérapeutique en pareille circonstance ! Des
phénomènes du même genre peuvent se produire à chaque instant ; nous
ne saurions, dans ce cas, recommander trop de circonspection ; une
imprudence peut compromettre la santé et même la vie.
_______
La Paresse.
Dissertation morale dictée par saint Louis à Mademoiselle Ermance
Dufaux.
(5 mai 1858.)
I.
Un homme sortit de grand matin et s'en alla sur la place publique pour
louer des ouvriers. Or, il y vit deux hommes du peuple qui étaient assis,
les bras croisés. Il vint à l'un d'eux et l'aborda en lui disant : « Que faistu
là ? » et celui-ci ayant répondu : « Je n'ai point d'ouvrage, » celui qui
cherchait des ouvriers lui dit : « Prends ta bêche, et va-t'en dans mon
champ, sur le versant de la colline où souffle le vent du sud ; tu couperas
la bruyère, et tu remueras le sol jusqu'à ce que la nuit soit venue ; la
tâche est rude, mais tu auras un bon salaire. » Et l'homme du peuple
chargea sa bêche sur son épaule en le remerciant dans son cœur.
L'autre ouvrier ayant entendu cela, se leva de sa place et s'approcha en
disant : « Maître, laissez-moi aussi aller travailler à votre champ ; » et le
maître leur ayant dit à tous les deux de le suivre, marcha le premier pour
leur montrer le chemin. Puis, lorsqu'ils furent arrivés sur le penchant de
la colline, il divisa l'ouvrage en deux parts et s'en alla.
Dès qu'il fut parti, le dernier des ouvriers qu'il avait engagés mit
premièrement le feu aux bruyères du lot qui lui était échu en partage, et
il laboura la terre avec le fer de sa bêche. La sueur ruisselait de son front
sous l'ardeur du soleil. L'autre l'imita d'abord en murmurant, mais il se
lassa bientôt de son travail, et, fichant sa bêche dans le sol, il s'assit
auprès, regardant faire son compagnon.
Or, le maître du champ vint vers le soir, et examina l'ouvrage qui était
fait, et ayant appelé à lui l'ouvrier diligent, il le complimenta en lui disant :
« Tu as bien travaillé ; voici ton salaire, » et lui donna une pièce d'argent
- 164 -
en le congédiant. L'autre ouvrier s'approcha aussi et réclama le prix de sa
journée ; mais le maître lui dit : « Méchant ouvrier, mon pain n'apaisera
pas ta faim, car tu as laissé en friche la partie de mon champ que je
t'avais confiée ; il n'est pas juste que celui qui n'a rien fait soit
récompensé comme celui qui a bien travaillé. » Et il le renvoya sans lui
rien donner.
II.
Je vous le dis, la force n'a pas été donnée à l'homme et l'intelligence à
son esprit pour qu'il consume ses jours dans l'oisiveté, mais pour qu'il
soit utile à ses semblables. Or, celui-là dont les mains sont inoccupées et
l'esprit oisif sera puni, et il devra recommencer sa tâche.
Je vous le dis en vérité, sa vie sera jetée de côté comme une chose qui
n'est bonne à rien lorsque son temps sera accompli ; comprenez ceci par
une comparaison. Lequel d'entre vous, s'il a dans son verger un arbre qui
ne produit point de fruits, ne dit à son serviteur : « Coupez cet arbre et
jetez-le au feu, car ses branches sont stériles ? » Or, de même que cet
arbre sera coupé pour sa stérilité, la vie du paresseux sera mise au rebut,
parce qu'elle aura été stérile en bonnes œuvres.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe.
M. Morisson, monomane.
Un journal anglais donnait, au mois de mars dernier, la notice suivante
sur M. Morisson, qui vient de mourir en Angleterre laissant une fortune
de cent millions de Francs. Il était, dit ce journal, pendant les deux
dernières années de sa vie, en proie à une singulière monomanie. Il
s'imaginait qu'il était réduit à une pauvreté extrême et devait gagner son
pain quotidien par un travail manuel. Sa famille et ses amis avaient
reconnu qu'il était inutile de chercher à le détromper ; il était pauvre, il
n'avait pas un shilling, il lui fallait travailler pour vivre : c'était sa
conviction. On lui mettait donc une bêche en main chaque matin, et on
l'envoyait travailler dans ses jardins. On retournait bientôt le chercher, sa
tâche était censée finie ; on lui payait alors un modeste salaire pour son
travail, et il était content ; son esprit était tranquillisé, sa manie satisfaite.
Il eût été le plus malheureux des hommes si on eût cherché à le
contrarier.
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de Morisson, qui
vient de mourir en Angleterre en laissant une fortune considérable, de se
communiquer à nous. - R. Il est là.
- 165 -
2. Vous rappelez-vous l'état dans lequel vous étiez pendant les deux
dernières années de votre existence corporelle ? - R. Il est toujours le
même.
3. Après votre mort, votre Esprit s'est-il ressenti de l'aberration de vos
facultés pendant votre vie ? - R. Oui. - Saint Louis complète la réponse
en disant spontanément : L'Esprit dégagé du corps se ressent quelque
temps de la compression de ses liens.
4. Ainsi, une fois mort, votre Esprit n'a donc pas immédiatement
recouvré la plénitude de ses facultés ? - R. Non.
5. Où êtes-vous maintenant ? - R. Derrière Ermance.
6. Etes-vous heureux ou malheureux ? - R. Il me manque quelque
7. Pourquoi souffrez-vous ? - R. Il souffre du bien qu'il n'a pas fait.
8. D'où vous venait cette manie de vous croire pauvre avec une aussi
chose... Je ne sais quoi... Je cherche... Oui, je souffre.
(Saint Louis.)
grande fortune ? - R. Je l'étais ; le vrai riche est celui qui n'a pas de
besoins.
9. D'où vous venait surtout cette idée qu'il vous fallait travailler pour
vivre ? - R. J'étais fou ; je le suis encore.
10. D'où vous était venue cette folie ? - R. Qu'importe ! j'avais choisi
cette expiation.
11. Quelle était la source de votre fortune ? - R. Que t'importe ?
12. Cependant l'invention que vous avez faite n'avait-elle pas pour but
de soulager l'humanité ? - R. Et de m'enrichir.
13. Quel usage faisiez-vous de votre fortune quand vous jouissiez de
toute votre raison ? - R. Rien ; je le crois : j'en jouissais.
14. Pourquoi Dieu vous avait-il accordé la fortune, puisque vous ne
deviez pas en faire un usage utile pour les autres ? - R. J'avais choisi
l'épreuve.
15. Celui qui jouit d'une fortune acquise par son travail n'est-il pas
plus excusable d'y tenir que celui qui est né au sein de l'opulence et n'a
jamais connu le besoin ? - R. Moins. - Saint Louis ajoute : Celui-là
connaît la douleur qu'il ne soulage pas.
16. Vous rappelez-vous l'existence qui a précédé celle que vous venez
de quitter ? - R. Oui.
17. Qu'étiez-vous alors ? - R. Un ouvrier.
18. Vous nous avez dit que vous êtes malheureux ; voyez-vous un
terme à votre souffrance ? - R. Non. - Saint Louis ajoute : Il est trop tôt.
19. De qui cela dépend-il ? - R. De moi. Celui qui est là me l'a dit.
20. Connaissez-vous celui qui est là ? - R. Vous le nommez Louis.
- 166 -
21. Savez-vous ce qu'il a été en France dans le XIII° siècle ? - R.
Non... Je le connais par vous... Merci, pour ce qu'il m'a appris.
22. Croyez-vous à une nouvelle existence corporelle ? - R. Oui.
23. Si vous devez renaître à la vie corporelle, de qui dépendre la
position sociale que vous aurez ? - R. De moi, je crois. J'ai tant de fois
choisi que cela ne peut dépendre que de moi.
Remarque. - Ces mots : J'ai tant de fois choisi, sont caractéristiques.
Son état actuel prouve que, malgré ses nombreuses existences, il a peu
progressé, et que c'est toujours à recommencer pour lui.
24. Quelle position sociale choisiriez-vous si vous pouviez
recommencer ? - R. Basse ; on marche plus sûrement ; on n'est chargé
que de soi.
25. (A Saint Louis.) N'y a-t-il pas un sentiment d'égoïsme dans le
choix d'une position inférieure où l'on ne doit être chargé que de soi ? -
R. Nulle part on n'est chargé que de soi ; l'homme répond de ceux qui
l'entourent, non seulement des âmes dont l'éducation lui est confiée, mais
même encore des autres : l'exemple fait tout le mal.
26. (A Morisson.) Nous vous remercions d'avoir bien voulu répondre à
nos questions, et nous prions Dieu de vous donner la force de supporter
de nouvelles épreuves. - R. Vous m'avez soulagé ; j'ai appris.
Remarque. - On reconnaît aisément dans les réponses ci-dessus l'état
moral de cet Esprit ; elles sont brèves, et, quand elles ne sont pas
monosyllabiques, elles ont quelque chose de sombre et de vague : un fou
mélancolique ne parlerait pas autrement. Cette persistance de l'aberration
des idées après la mort est un fait remarquable, mais qui n'est pas
constant, ou qui présente quelquefois un tout autre caractère. Nous
aurons occasion d'en citer plusieurs exemples, ayant été à même
d'étudier les différents genres de folie.
_______
Le Suicidé de la Samaritaine.
Les journaux ont dernièrement rapporté le fait suivant : « Hier (7 avril
1858) vers les sept heures du soir, un homme d'une cinquantaine
d'années, et vêtu convenablement, se présenta dans l'établissement de la
Samaritaine et se fit préparer un bain. Le garçon de service s'étonnant,
après un intervalle de deux heures, que cet individu n'appelât pas, se
décida à entrer dans son cabinet pour voir s'il n'était pas indisposé. Il fut
alors témoin d'un hideux spectacle : ce malheureux s'était coupé la gorge
avec un rasoir, et tout son sang s'était mêlé à l'eau de la baignoire.
L'identité n'ayant pu être établie, on a transporté le cadavre à la
Morgue. »
- 167 -
Nous avons pensé que nous pourrions puiser un enseignement utile à
notre instruction dans un entretien avec l'Esprit de cet homme. Nous
l'avons donc évoqué le 13 avril, par conséquent six jours seulement
après sa mort.
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de l'individu qui
s'est suicidé le 7 avril 1858, dans les bains de la Samaritaine, de se
communiquer à nous. - R. Attends… (Après quelques secondes :) Il est là.
Remarque. - Pour comprendre cette réponse, il faut savoir qu'il y a
généralement, dans toutes les réunions régulières, un Esprit familier :
celui du médium ou de la famille, qui est toujours présent sans qu'on
l'appelle. C'est lui qui fait venir ceux qu'on évoque, et, selon qu'il est
plus ou moins élevé, sert lui-même de messager ou donne des ordres aux
Esprits qui lui sont inférieurs. Lorsque nos réunions ont pour interprète
Mlle Ermance Dufaux, c'est toujours l'Esprit de saint Louis qui veut bien
y assister d'office ; c'est lui qui a fait la réponse ci-dessus.
2. Où êtes-vous maintenant ? - R. Je ne sais… Dites-le-moi, où je suis.
3. Vous êtes rue de Valois (Palais-Royal), n° 35, dans une assemblée
de personnes qui s'occupent d'études spirites, et qui sont bienveillantes
pour vous. - R. Dites-moi si je vis… J'étouffe dans le cercueil.
4. Qui vous a engagé à venir à nous ? - R. Je me suis senti soulagé.
5. Quel est le motif qui vous a porté à vous suicider ? - R. Suis-je
mort ?… Non pas… J'habite mon corps… Vous ne savez pas combien je
souffre !… J'étouffe !… Qu'une main compatissante essaye de
m'achever !
Remarque. Son âme, quoique séparée du corps, est encore
complètement plongée dans ce que l'on pourrait appeler le tourbillon de
la matière corporelle ; les idées terrestres sont encore vivaces ; il ne croit
pas être mort.
6. Pourquoi n'avez-vous laissé aucune trace qui pût vous faire
reconnaître ? - R. Je suis abandonné ; j'ai fui la souffrance pour trouver
la torture.
7. Avez-vous maintenant les mêmes motifs de rester inconnu ? - R.
Oui ; ne mettez pas un fer rouge dans la blessure qui saigne.
8. Voudriez-vous nous dire votre nom, votre âge, votre profession,
votre domicile ? - R. Non... A tout : non...
9. Aviez-vous une famille, une femme, des enfants ? - R. J'étais
abandonné ; nul être ne m'aimait.
10. Qu'aviez-vous fait pour n'être aimé de personne ? - R. Combien le
sont comme moi !... Un homme peut être abandonné au milieu de sa
famille, quand aucun cœur ne l'aime.
11. Au moment d'accomplir votre suicide, n'avez-vous éprouvé aucune
hésitation ? - R. J'avais soif de la mort… j'attendais le repos.
- 168 -
12. Comment la pensée de l'avenir ne vous a-t-elle pas fait renoncer à
votre projet ? - R. Je n'y croyais plus ; j'étais sans espérance. L'avenir,
c'est l'espoir.
13. Quelles réflexions avez-vous faites au moment où vous avez senti
la vie s'éteindre en vous ? - R. Je n'ai pas réfléchi ; j'ai senti... Mais ma
vie n'est pas éteinte... mon âme est liée à mon corps... je ne suis pas mort,
cependant je sens les vers qui me rongent.
14. Quel sentiment avez-vous éprouvé au moment où la mort a été
complète ? - R. L'est-elle ?
15. Le moment où la vie s'éteignait en vous a-t-il été douloureux ? - R.
Moins douloureux qu'après. Le corps seul a souffert. - Saint Louis
continue : L'Esprit se déchargeait d'un fardeau qui l'accablait ; il
ressentait la volupté de la douleur. (A Saint Louis.) Cet état est-il
toujours la suite du suicide ? - R. Oui ; l'Esprit du suicidé est lié à son
corps jusqu'au terme de sa vie. La mort naturelle est l'affaiblissement de
la vie : le suicide la brise tout entière.
16. Cet état est-il le même dans toute mort accidentelle indépendante
de la volonté, et qui abrège la durée naturelle de la vie ? - R. Non.
Qu'entendez-vous par le suicide ? L'Esprit n'est coupable que de ses
œuvres.
Remarque. Nous avions préparé une série de questions que nous nous
proposions d'adresser à l'Esprit de cet homme sur sa nouvelle existence ;
en présence de ses réponses, elles devenaient sans objet ; il était évident
pour nous qu'il n'avait nulle conscience de sa situation ; sa souffrance est
la seule chose qu'il ait pu nous dépeindre.
Ce doute de la mort est très ordinaire chez les personnes décédées
depuis peu, et surtout chez celles qui, pendant leur vie, n'ont pas élevé
leur âme au-dessus de la matière. C'est un phénomène bizarre au premier
abord, mais qui s'explique très naturellement. Si à un individu mis en
somnambulisme pour la première fois on demande s'il dort, il répond
presque toujours non, et sa réponse est logique : c'est l'interrogateur qui
pose mal la question en se servant d'un terme impropre. L'idée de
sommeil, dans notre langue usuelle, est liée à celle de la suspension de
toutes nos facultés sensitives ; or, le somnambule, qui pense et qui voit,
qui a conscience de sa liberté morale, ne croit pas dormir, et en effet il ne
dort pas, dans l'acception vulgaire du mot. C'est pourquoi il répond non
jusqu'à ce qu'il soit familiarisé avec cette nouvelle manière d'entendre la
chose. Il en est de même chez l'homme qui vient de mourir ; pour lui la
mort c'était le néant ; or, comme le somnambule, il voit, il sent, il parle ;
donc pour lui il n'est pas mort, et il le dit jusqu'à ce qu'il ait acquis
l'intuition de son nouvel état.
_______
- 169 -
Confessions de Louis XI.
(Extrait de la vie de Louis XI, dictée par lui-même à Mademoiselle
Ermance Dufaux.)
(Voir les numéros de mars et mai 1858.)
Empoisonnement du duc de Guyenne.
(…) Je m'occupai ensuite de la Guyenne. Odet d'Aidies, seigneur de
Lescun, qui s'était brouillé avec moi, faisait faire les préparatifs de la
guerre avec une merveilleuse activité. Ce n'était qu'avec peine qu'il
entretenait l'ardeur belliqueuse de mon frère (le duc de Guyenne). Il
avait à combattre un redoutable adversaire dans l'esprit de mon frère ;
C'était madame de Thouars, la maîtresse de Charles (le duc de Guyenne).
Cette femme ne cherchait qu'à profiter de l'empire qu'elle avait sur le
jeune duc pour le détourner de la guerre, n'ignorant pas qu'elle avait pour
objet le mariage de son amant. Ses ennemis secrets avaient affecté de
louer en sa présence la beauté et les brillantes qualités de la fiancée : c'en
fut assez pour lui persuader que sa disgrâce était certaine si cette
princesse épousait le duc de Guyenne. Certaine de la passion de mon
frère, elle eut recours aux larmes, aux prières et à toutes les
extravagances d'une femme perdue en pareil cas. Le faible Charles céda
et fit part à Lescun de ses nouvelles résolutions. Celui-ci prévint aussitôt
le duc de Bretagne et les intéressés : ils s'alarmèrent et firent des
représentations à mon frère, mais elles ne firent que replonger celui-ci
dans ses irrésolutions.
Cependant la favorite parvint, non sans peine, à le dissuader de
nouveau de la guerre et du mariage ; dès lors, sa mort fut résolue par
tous les princes. De crainte que mon frère ne l'attribuât à Lescun, dont il
connaissait l'antipathie pour madame de Thouars, ils se décidèrent à
gagner Jean Faure Duversois, moine bénédictin, confesseur de mon frère
et abbé de Saint-Jean d'Angély.
Cet homme était un des partisans les plus enthousiastes de madame de
Thouars, et personne n'ignorait la haine qu'il portait à Lescun, dont il
enviait l'influence politique. Il n'était pas probable que mon frère lui
attribuât jamais la mort de sa maîtresse, ce prêtre étant l'un des favoris en
lesquels il avait le plus de confiance. Ce n'était que la soif des grandeurs
qui l'attachait à la favorite, aussi se laissa-t-il corrompre sans peine.
Depuis longtemps j'avais tenté de séduire l'abbé ; il avait toujours
repoussé mes offres, de manière, toutefois, à me laisser l'espérance de
parvenir à ce but.
- 170 -
Il vit facilement dans quelle position il se mettait en rendant aux
princes le service qu'ils attendaient de lui ; il savait qu'il n'en coûtait pas
aux grands pour se débarrasser d'un complice. D'un autre côté, il
connaissait l'inconstance de mon frère et craignait d'en être victime.
Pour concilier sa sûreté avec ses intérêts, il se détermina à sacrifier son
jeune maître. En prenant ce parti, il avait autant de chance de succès que
de non-réussite. Pour les princes, la mort du jeune duc de Guyenne
devait être le résultat d'une méprise ou d'un incident imprévu. La mort de
la favorite, quand même on eût pu l'imputer au duc de Bretagne et à ses
coïntéressés, eût passé inaperçue, pour ainsi dire, puisque personne n'eût
pu découvrir les motifs qui lui donnaient une importance réelle sous le
point de vue politique.
En admettant qu'on pût les accuser de celle de mon frère, ils se
trouvaient dans les plus grands périls, car il eût été de mon devoir de les
châtier rigoureusement ; ils savaient que ce n'était pas le bon vouloir qui
me manquait, et dans ce cas les peuples se fussent tournés contre eux ; et
le duc de Bourgogne lui-même, étranger à ce qui se tramait en Guyenne,
se fût vu forcé de s'allier à moi, sous peine de se voir accuser de
complicité. Même dans cette dernière hypothèse tout eût réussi à mon
gré ; j'eusse pu faire déclarer Charles le Téméraire criminel de lèsemajesté
et le faire condamner à mort par le Parlement, comme meurtrier
de mon frère. Ces sortes de condamnations, faites par ce corps élevé,
avaient toujours de grands résultats, surtout lorsqu'elles étaient d'une
légitimité incontestable.
On voit sans peine quel intérêt les princes eussent eu à ménager
l'abbé ; mais, en revanche, rien n'était plus facile que de s'en défaire
secrètement.
Avec moi l'abbé de Saint-Jean avait encore plus de chances
d'impunité. Le service qu'il me rendait était de la dernière importance
pour moi, surtout en ce moment : la ligue formidable qui se formait, et
dont le duc de Guyenne était le centre, devait immanquablement me
perdre ; la mort de mon frère était le seul moyen de la détruire et, par
conséquent, de me sauver. Il ambitionnait la faveur de Tristan l'Hermite,
et pensait qu'il parviendrait par là à s'élever au-dessus de lui, ou tout au
moins à partager mes bonnes grâces et ma confiance avec lui. D'ailleurs
les princes avaient eu l'imprudence de lui laisser en mains des preuves
incontestables de leur culpabilité : c'étaient différents écrits ; comme ils
étaient naturellement conçus en termes fort vagues, il n'était pas difficile
de substituer la personne de mon frère à celle de sa favorite, qui n'était
désignée qu'en termes sous-entendus. En me livrant ces pièces, il
détournait de dessus moi toute espèce de doute sur mon innocence ; il se
délivrait par là du seul péril qu'il courût du côté des princes, et, en
prouvant que je n'étais pour rien dans l'em-
- 171 -
poisonnement, il cessait d'être mon complice et m'ôtait tout intérêt à le
faire périr.
Restait à prouver qu'il n'y était pour rien lui-même ; c'était d'une
moindre difficulté : d'abord il était certain de ma protection, et ensuite,
les princes n'ayant pas de preuves de sa culpabilité, il pouvait rejeter sur
eux leurs accusations à titre de calomnies.
Tout bien pesé, il fit passer près de moi un émissaire qui feignit de
venir de lui-même et me dit que l'abbé de Saint-Jean était mécontent de
mon frère. Je vis sur-le-champ tout le parti que je pourrais tirer de cette
disposition, et je tombai dans le piège que le rusé abbé me tendait ; ne
soupçonnant pas que cet homme pût être envoyé par lui, je lui dépêchai
un de mes espions de confiance. Saint-Jean joua si bien son rôle, que
celui-ci fut trompé. Sur son rapport, j'écrivis à l'abbé pour le gagner ; il
feignit beaucoup de scrupules, mais j'en triomphai, non sans peine. Il
consentit à se charger de l'empoisonnement de mon jeune frère : je
n'hésitai même pas à commettre ce crime horrible, tant j'étais perverti.
Henri de la Roche, écuyer de la bouche du duc, se chargea de faire
préparer une pêche que l'abbé offrit lui-même à madame de Thouars,
tandis qu'elle collationnait à table avec mon frère. La beauté de ce fruit
était remarquable ; elle le fit admirer à ce prince et le partagea avec lui.
A peine en avaient-ils mangé tous deux, que la favorite ressentit de
violentes douleurs d'entrailles : elle ne tarda pas à expirer au milieu des
plus atroces souffrances. Mon frère éprouva les mêmes symptômes, mais
avec beaucoup moins de violence.
Il paraîtra peut-être étrange que l'abbé se soit servi d'un tel moyen pour
empoisonner son jeune maître ; en effet le moindre incident pouvait
déjouer son plan. C'était pourtant le seul que la prudence pût avouer : il
fondait la conjecture d'une méprise. Frappée de la beauté de la pêche, il
était tout naturel que madame de Thouars la fit admirer à son amant et
lui en offrît une moitié : celui-ci ne pouvait manquer de l'accepter et d'en
manger un peu, ne fût-ce que par complaisance. En admettant qu'il n'en
mangeât qu'une toute petite partie, c'eût été suffisant pour lui donner les
premiers symptômes nécessaires ; alors un empoisonnement postérieur
pouvait amener la mort comme conséquence du premier.
La terreur saisit les princes dès qu'ils surent les suites funestes de
l'empoisonnement de la favorite ; ils n'eurent pas le moindre soupçon de
la préméditation de l'abbé. Ils ne songèrent qu'à donner toutes les
apparences naturelles à la mort de la jeune femme et à la maladie de son
amant ; pas un d'eux ne prit sur lui d'offrir un contre-poison au
malheureux prince, craignant de se compromettre ; en effet, cette
démarche eût donné à entendre
- 172 -
qu'il connaissait le poison et qu'il était, par conséquent, complice du
crime.
Grâce à sa jeunesse et à la force de son tempérament, Charles résista
quelque temps au poison. Ses souffrances physiques ne firent que le
ramener à ses anciens projets avec plus d'ardeur. Craignant que sa
maladie ne diminuât le zèle de ses officiers, il voulut leur faire
renouveler leur serment de fidélité. Comme il exigeait qu'ils
s'engageassent à le servir envers et contre tous, même contre moi,
quelques-uns d'entre eux, redoutant sa mort, qui paraissait prochaine,
refusèrent de le prêter et passèrent à ma cour...
REMARQUE. - On a lu dans notre précédent numéro les intéressants
détails donnés par Louis XI sur sa mort. Le fait que nous venons de
rapporter n'est pas moins remarquable au double point de vue de
l'histoire et du phénomène des manifestations ; nous n'avions du reste
que l'embarras du choix ; la vie de ce roi, telle qu'elle a été dictée par luimême,
est sans contredit la plus complète que nous ayons, et nous
pouvons dire la plus impartiale. L'état de l'Esprit de Louis XI lui permet
aujourd'hui d'apprécier les choses à leur juste valeur ; on a pu voir, par
les trois fragments que nous avons cités, comme il se juge lui-même ; il
explique sa politique mieux que ne l'a fait aucun de ses historiens : il
n'absout pas sa conduite ; et dans sa mort, si triste et si vulgaire pour un
monarque tout-puissant il y avait quelques heures à peine, il voit un
châtiment anticipé.
Comme fait de manifestation, ce travail offre un intérêt tout
particulier ; il prouve que les communications spirites peuvent nous
éclairer sur l'histoire lorsqu'on sait se mettre dans des conditions
favorables. Nous faisons des vœux pour que la publication de la vie de
Louis XI, ainsi que celle non moins intéressantes de Charles VIII,
également terminée, vienne bientôt faire le pendant de celle de Jeanne
d'Arc.
_______
Henri Martin.
Son opinion sur les communications extra-corporelles.
Nous voyons d'ici certains écrivains émérites hausser les épaules au seul
nom d'une histoire écrite par les Esprits. - Eh quoi ! disent ils, des êtres de
l'autre monde venir contrôler notre savoir, à nous autres savants de la terre !
Allons donc ! est-ce possible ? - Nous ne vous forçons pas à le croire,
messieurs ; nous ne ferons même pas les plus petites démarches pour vous
ôter une illusion si chère. Nous vous engageons même, dans l'intérêt de votre
gloire future, à inscrire vos noms en caractères INDESTRUCTIBLES au
- 173 -
bas de cette sentence modeste : Tous les partisans du Spiritisme sont des
insensés, car à nous seuls appartient de juger jusqu'où va la puissance
de Dieu ; et cela afin que la postérité ne puisse les oublier ; elle-même
verra si elle doit leur donner place à côté de ceux qui naguère, eux aussi,
ont repoussé les hommes auxquels la science et la reconnaissance
publique élèvent aujourd'hui des statues.
Voici, en attendant, un écrivain dont les hautes capacités ne sont
méconnues de personne, et qui ose, lui, au risque de passer aussi pour un
cerveau fêlé, arborer le drapeau des idées nouvelles sur les relations du
monde physique avec le monde incorporel. Nous lisons ce qui suit dans
l'Histoire de France de Henri Martin, tome 6, page 143, à propos de
Jeanne d'Arc :
« … Il existe dans l'humanité un ordre exceptionnel de faits moraux et
physiques qui semblent déroger aux lois ordinaires de la nature, c'est l'état
d'extase et de somnambulisme, soit spontané, soit artificiel, avec tous ses
étonnants phénomènes de déplacement des sens, d'insensibilité totale ou
partielle du corps, d'exaltation de l'âme, de perceptions en dehors de toutes
les conditions de la vie habituelle. Cette classe de faits a été jugée à des
points de vue très opposés. Les physiologistes, voyant les rapports
accoutumés des organes troublés ou déplacés, qualifient de maladie l'état
extatique ou somnambulique, admettent la réalité de ceux des phénomènes
qu'ils peuvent ramener à la pathologie et nient tout le reste, c'est-à-dire tout
ce qui paraît en dehors des lois constatées de la physique. La maladie devient
même folie, à leurs yeux, lorsqu'au déplacement de l'action des organes se
joignent des hallucinations des sens, des visions d'objets qui n'existent que
pour le visionnaire. Un physiologiste éminent à fort crûment établi que
Socrate était fou, parce qu'il croyait converser avec son démon. Les
mystiques répondent non seulement en affirmant pour réels les phénomènes
extraordinaires des perceptions magnétiques, question sur laquelle ils
trouvent d'innombrables auxiliaires et d'innombrables témoins en dehors du
mysticisme, mais en soutenant que les visions des extatiques ont des objets
réels, vus, il est vrai, non des yeux du corps, mais des yeux de l'esprit.
L'extase est pour eux le pont jeté du monde visible au monde invisible, le
moyen de communication de l'homme avec les êtres supérieurs, le souvenir et
la promesse d'une existence meilleure d'où nous sommes déchus et que nous
devons reconquérir.
« Quel parti doivent prendre dans ce débat l'histoire et la philosophie ?
« L'histoire ne saurait prétendre déterminer avec précision les limites ni la
portée des phénomènes, ni des facultés extatiques et somnambuliques ; mais
elle constate qu'ils sont de tous les lieux ; que les hommes y ont toujours cru ;
qu'ils ont exercé une action considérable sur les destinées du genre humain ;
qu'ils se sont manifestés, non pas seulement chez les contemplatifs, mais chez
les génies les plus puissants et les plus actifs, chez la plupart des grands
initiateurs ; que, si déraisonnables que soient beaucoup d'extatiques, il n'y a
rien de commun entre les divagations de la folie et les visions de quelquesuns
; que ces visions peuvent se ra-
- 174 -
mener à de certaines lois ; que les extatiques de tous les pays et de tous les
siècles ont ce qu'on peut nommer une langue commune, la langue des
symboles, dont la langue de la poésie n'est qu'un dérivé, langue qui exprime à
peu près constamment les mêmes idées et les mêmes sentiments par les
mêmes images.
« Il est plus téméraire peut-être d'essayer de conclure au nom de la
philosophie ; pourtant le philosophe, après avoir reconnu l'importance morale
de ces phénomènes, si obscurs qu'en soient pour nous la loi et le but, après y
avoir distingué deux degrés, l'un inférieur, qui n'est qu'une extension étrange
ou un déplacement inexplicable de l'action des organes, l'autre supérieur, qui
est une exaltation prodigieuse des puissances morales et intellectuelles, le
philosophe pourrait soutenir, à ce qu'il nous semble, que l'illusion de l'inspiré
consiste à prendre pour une révélation apportée par des êtres extérieurs,
anges, saints ou génies, les révélations intérieures de cette personnalité
infinie qui est en nous, et qui parfois, chez les meilleurs et les plus grands,
manifeste par éclairs des forces latentes dépassant presque sans mesure les
facultés de notre condition actuelle. En un mot, dans la langue de l'école, ce
sont là pour nous des faits de subjectivité ; dans la langue des anciennes
philosophies mystiques et des religions les plus élevées, ce sont les
révélations du férouer mazdéen, du bon démon (celui de Socrate), de l'ange
gardien, de cet autre Moi qui n'est que le moi éternel, en pleine possession de
lui-même, planant sur le moi enveloppé dans les ombres de cette vie (c'est la
figure du magnifique symbole zoroastrien partout figuré à Persépolis et à
Ninive : le férouer ailé ou le moi céleste planant sur la personne terrestre).
« Nier l'action d'êtres extérieurs sur l'inspiré, ne voir dans leurs
manifestations prétendues que la forme donnée aux intuitions de l'extatique
par les croyances de son temps et de son pays, chercher la solution du
problème dans les profondeurs de la personne humaine, ce n'est en aucune
manière révoquer en doute l'intervention divine dans ces grands phénomènes
et dans ces grandes existences. L'auteur et le soutien de toute vie, pour
essentiellement indépendant qu'il soit de chaque créature et de la création tout
entière, pour distincte que soit de notre être contingent sa personnalité
absolue, n'est point un être extérieur, c'est-à-dire étranger à nous, et ce n'est
pas en dehors qu'il nous parle ; quand l'âme plonge en elle-même, elle l'y
trouve, et, dans toute inspiration salutaire, notre liberté s'associe à sa
Providence. Il faut, ici comme partout, le double écueil de l'incrédulité et de
la piété mal éclairée ; l'une ne voit qu'illusions et qu'impulsions purement
humaines ; l'autre refuse d'admettre aucune part d'illusion, d'ignorance ou
d'imperfection là où elle voit le doigt de Dieu. Comme si les envoyés de Dieu
cessaient d'être des hommes, les hommes d'un certain temps et d'un certain
lieu, et comme si les éclairs sublimes qui leur traversent l'âme y déposaient la
science universelle et la perfection absolue. Dans les inspirations le plus
évidemment providentielles, les erreurs qui viennent de l'homme se mêlent à
la vérité qui vient de Dieu. L'être infaillible ne communique son infaillibilité
à personne.
« Nous ne pensons pas que cette digression puisse paraître superflue ;
- 175 -
nous avions à nous prononcer sur le caractère et sur l'œuvre de celle des
inspirées qui a témoigné au plus haut degré les facultés extraordinaires dont
nous avons parlé tout à l'heure, et qui les a appliquées à la plus éclatante
mission des âges modernes ; il fallait donc essayer d'exprimer une opinion
par la catégorie d'êtres exceptionnels auxquels appartient Jeanne d'Arc. »
_______
Variétés.
Les Banquets magnétiques.
Le 26 mai, anniversaire de la naissance de Mesmer, ont eu lieu les deux
banquets annuels qui réunissent l'élite des magnétiseurs de Paris, et ceux des
adeptes étrangers qui veulent s'y adjoindre. Nous nous sommes toujours demandé
pourquoi cette solennité commémorative est célébrée par deux banquets rivaux, où
chaque camp boit à la santé l'un de l'autre, et où l'on porte, sans résultat, des toasts
à l'union. Quand on en est là, il semble qu'on soit bien près de s'entendre. Pourquoi
donc une scission entre des hommes qui se vouent au bien de l'humanité et au
culte de la vérité ? La vérité ne leur paraîtrait-elle pas sous le même jour ? Ont-ils
deux manières d'entendre le bien de l'humanité ? Sont-ils divisés sur les principes
de leur science ? Nullement ; ils ont les mêmes croyances ; ils ont le même maître,
qui est Mesmer. Si ce maître dont ils invoquent la mémoire vient, comme nous le
croyons, se rendre à leur appel, il doit gémir de voir la désunion parmi ses
disciples. Heureusement cette désunion n'engendrera pas des guerres comme celles
qui, au nom de Christ, ont ensanglanté le monde pour l'éternelle honte de ceux qui
se disaient chrétiens. Mais cette guerre, tout inoffensive qu'elle soit, et bien qu'elle
se borne à des coups de plume et à boire chacun de son côté, n'en est pas moins
regrettable ; on aimerait à voir les hommes de bien unis dans un même sentiment
de confraternité ; la science magnétique y gagnerait en progrès et en considération.
Puisque les deux camps ne sont pas divisés par la divergence des doctrines, à
quoi tient donc leur antagonisme ? Nous ne pouvons en voir la cause que dans des
susceptibilités inhérentes à l'imperfection de notre nature, et dont les hommes,
même supérieurs, ne sont pas toujours exempts. Le génie de la discorde a de tout
temps secoué son flambeau sur l'humanité ; c'est-à-dire, au point de vue spirite,
que les Esprits inférieurs, jaloux du bonheur des hommes, trouvent parmi eux un
accès trop facile ; heureux ceux qui ont assez de force morale pour repousser leurs
suggestions.
On nous avait fait l'honneur de nous convier dans ces deux réunions ; comme
elles avaient lieu simultanément, et que nous ne sommes encore qu'un Esprit très
matériellement incarné, n'ayant pas le don d'ubiquité, nous n'avons pu nous rendre
qu'à une seule de ces deux gracieuses invitations, celle qui était présidée par le
docteur Duplanty. Nous devons dire que les partisans du Spiritisme n'y étaient pas
en majorité ; toutefois nous consta-
- 176 -
tons avec plaisir qu'à part quelques petites chiquenaudes données aux Esprits dans
les spirituels couplets chantés par M. Jules Lovi, et dans ceux non moins amusants
chantés par M. Fortier, qui a obtenu les honneurs du bis, la doctrine spirite n'a été
de la part de personne l'objet de ces critiques inconvenantes dont certains
adversaires ne se font pas faute, malgré l'éducation dont ils se piquent.
Loin de là, M. le docteur Duplanty, dans un discours remarquable et justement
applaudi, a hautement proclamé le respect que l'on doit avoir pour les croyances
sincères, alors même qu'on ne les partage pas. Sans se prononcer pour ou contre le
Spiritisme, il a sagement fait observer que les phénomènes du magnétisme, en
nous révélant une puissance jusqu'alors inconnue, doivent rendre d'autant plus
circonspect à l'égard de ceux qui peuvent se révéler encore, et qu'il y aurait tout au
moins imprudence à nier ceux que l'on ne comprend pas, ou que l'on n'a pas été à
même de constater, quand surtout ils s'appuient sur l'autorité d'hommes honorables
dont les lumières et la loyauté ne sauraient être révoquées en doute. Ces paroles
sont sages, et nous en remercions M. Duplanty ; elles contrastent singulièrement
avec celles de certains adeptes du magnétisme qui déversent sans ménagement le
ridicule sur une doctrine qu'ils avouent ne pas connaître, oubliant qu'eux-mêmes
ont été jadis en butte aux sarcasmes ; qu'eux aussi ont été voués aux petitesmaisons
et traqués par les sceptiques comme les ennemis du bon sens et de la
religion. Aujourd'hui que le magnétisme s'est réhabilité par la force des choses,
qu'on n'en rit plus, qu'on peut sans crainte s'avouer magnétiseur, il est peu digne,
peu charitable à eux, d'user de représailles envers une science, sœur de la leur, qui
ne peut que lui prêter un salutaire appui. Nous n'attaquons pas les hommes, disentils
; nous ne rions que de ce qui nous paraît ridicule, en attendant que la lumière
soit faite pour nous. A notre avis la science magnétique, science que nous
professons nous-même depuis 35 ans, devrait être inséparable de la gravité ; il
nous semble que leur verve satirique ne manque pas d'aliments en ce monde, sans
prendre pour point de mire des choses sérieuses. Oublient-ils donc qu'on leur a
tenu le même langage ; qu'eux aussi accusaient les incrédules de juger à la légère,
et qu'ils leur disaient, comme nous le faisons à notre tour : « Patience ! rira bien
qui rira le dernier ! »
_______
ERRATUM.
Dans le n° V (mai 1858), une faute typographique a dénaturé un nom propre qui, par cela
même, n'a plus de sens, Page 142, ligne 1°, au lieu de Poryolise, lisez : Pergolèse.
ALLAN KARDEC.
Paris. - Typ de Cosson et Cie, rue du Four-Saint-Germain, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
L'Envie.
Dissertation morale dictée par l'Esprit de saint Louis à M. D…
Saint Louis nous avait promis, pour une des séances de la Société, une
dissertation sur l'Envie. M. D…, qui commençait à devenir médium, et
qui doutait encore un peu, non de la doctrine dont il est un des plus
fervents adeptes, et qui la comprend dans son essence, c'est-à-dire au
point de vue moral, mais de la faculté qui se révélait en lui, évoqua saint
Louis en son nom particulier, et lui adressa la question suivante :
- Voudriez-vous dissiper mes doutes, mes inquiétudes, sur ma
puissance médianimique, en écrivant, par mon intermédiaire, la
dissertation que vous avez promise à la Société pour le mardi 1° juin ?
R. Oui ; pour te tranquilliser, je le veux bien.
C'est alors que le morceau suivant lui fut dicté. Nous ferons remarquer
que M. D… s'adressait à saint Louis avec un cœur pur et sincère, sans
arrière-pensée, condition indispensable pour toute bonne
communication. Ce n'était point une épreuve qu'il faisait : il ne doutait
que de lui même, et Dieu a permis qu'il fût satisfait pour lui donner les
moyens de se rendre utile. M. D… est aujourd'hui un des médiums les
plus complets, non seulement par une grande facilité d'exécution, mais
par son aptitude à servir d'interprète à tous les Esprits, même à ceux de
l'ordre le plus élevé qui s'expriment facilement et volontiers par son
intermédiaire. Ce sont là, surtout, les qualités que l'on doit rechercher
dans un médium, et que celui-ci peut toujours acquérir avec la patience,
la volonté et l'exercice. M. D... n'a pas eu besoin de beaucoup de
patience ; il y avait en lui la volonté et la ferveur jointes à une aptitude
naturelle. Quelques jours ont suffi pour
- 178 -
porter sa faculté au plus haut degré. Voici la dictée qui lui a été faite sur
l'Envie :
« Voyez cet homme : son esprit est inquiet, son malheur terrestre est à
son comble ; il envie l'or, le luxe, le bonheur apparent ou fictif de ses
semblables ; son cœur est ravagé, son âme sourdement consumée par
cette lutte incessante de l'orgueil, de la vanité non satisfaite ; il porte
avec lui, dans tous les instants de sa misérable existence, un serpent qu'il
réchauffe, qui lui suggère sans cesse les plus fatales pensées : « Aurai-je
cette volupté, ce bonheur ? cela m'est dû pourtant comme à ceux-ci ; je
suis homme comme eux ; pourquoi serais-je déshérité ? » Et il se débat
dans son impuissance, en proie à l'affreux supplice de l'envie. Heureux
encore si ces funestes idées ne le portent pas sur la pente d'un gouffre.
Entré dans cette voie, il se demande s'il ne doit pas obtenir par la
violence ce qu'il croit lui être dû ; s'il n'ira pas étaler à tous les yeux le
mal hideux qui le dévore. Si ce malheureux avait seulement regardé audessous
de sa position, il aurait vu le nombre de ceux qui souffrent sans
se plaindre, tout en bénissant le Créateur ; car le malheur est un bienfait
dont Dieu se sert pour faire avancer sa pauvre créature vers son trône
éternel.
Faites votre bonheur et votre vrai trésor sur la terre des œuvres de
charité et de soumission qui doivent seules vous faire admettre dans le
sein de Dieu : ces œuvres du bien feront votre joie et votre félicité
éternelles ; l'Envie est une des plus laides et des plus tristes misères de
votre globe ; la charité et la constante émission de la foi feront
disparaître tous ces maux qui s'en iront un à un, à mesure que les
hommes de bonne volonté qui viendront après vous se multiplieront.
Amen. »
_______
Une nouvelle découverte photographique.
Plusieurs journaux ont rapporté le fait suivant :
« M. Badet, mort le 12 novembre dernier, après une maladie de trois
mois, avait coutume, dit l'Union bourguignonne, de Dijon, chaque fois
que ses forces le lui permettaient, de se placer à une fenêtre du premier
étage, la tête constamment tournée du côté de la rue, afin de se distraire
par la vue des passants. Il y a quelques jours, Mme Peltret, dont la
maison est en face de celle de Mme veuve Badet, aperçut à la vitre de
cette fenêtre, M. Badet lui-même, avec son bonnet de coton, sa figure
amaigrie, etc., enfin tel qu'elle l'avait vu pendant sa maladie. Grande fut
son émotion, pour ne pas
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dire plus. Elle appela non seulement ses voisins, dont le témoignage
pouvait être suspecté, mais encore des hommes sérieux, qui aperçurent
bien distinctement l'image de M. Badet sur la vitre de la fenêtre où il
avait coutume de se placer. On montra aussi cette image à la famille du
défunt, qui sur-le-champ fit disparaître la vitre.
« Il reste toutefois bien constaté que la vitre avait pris l'empreinte de la
figure du malade, qui s'y est trouvée comme daguerréotypée, phénomène
qu'on pourrait expliquer si, du côté opposé à la fenêtre, il y en eût eu une
autre par où les rayons solaires eussent pu arriver à M. Badet ; mais il
n'en est rien : la chambre n'avait qu'une seule croisée. Telle est la vérité
toute nue sur ce fait étonnant, dont il convient de laisser l'explication aux
savants. »
Nous avouons qu'à la lecture de cet article, notre premier sentiment a
été de lui donner la qualification vulgaire dont on gratifie les nouvelles
apocryphes, et nous n'y avons attaché aucune importance. Peu de jours
après, M. Jobard, de Bruxelles, nous écrivait ce qui suit :
« A la lecture du fait suivant (celui que nous venons de citer) qui s'est
passé dans mon pays, sur un de mes parents, j'ai haussé les épaules en
voyant le journal qui le rapporte en renvoyer l'explication aux savants, et
cette brave famille enlever la vitre à travers laquelle Badet regardait les
passants. Evoquez-le pour voir ce qu'il en pense. »
Cette confirmation du fait par un homme du caractère de M. Jobard,
dont tout le monde connaît le mérite et l'honorabilité, et cette
circonstance particulière qu'un de ses parents en était le héros, ne
pouvaient nous laisser de doute sur la véracité. Nous avons en
conséquence évoqué M. Badet dans la séance de la Société parisienne
des études spirites, le mardi 15 juin 1858, et voici les explications qui en
ont été la suite :
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de M. Badet, mort
le 11 novembre dernier à Dijon, de se communiquer à nous. - R. Je suis
là.
2. Le fait qui vous concerne et que nous venons de rappeler est-il
vrai ? - R. Oui, il est vrai.
3. Pourriez-vous nous en donner l'explication ? - R. Il est des agents
physiques inconnus maintenant, mais qui deviendront usuels plus tard.
C'est un phénomène assez simple, et semblable à une photographie
combinée avec des forces qui ne sont pas encore découvertes par vous.
4. Pourriez-vous hâter le moment de cette découverte par vos
explications ? - R. Je le voudrais, mais c'est l'œuvre d'autres Esprits et du
travail humain.
5. Pourriez-vous reproduire une seconde fois le même phénomène ? -
- 180 -
R. Ce n'est pas moi qui l'ai produit, ce sont les conditions physiques dont
je suis indépendant.
6. Par la volonté de qui et dans quel but le fait a-t-il eu lieu ? - R. Il
s'est produit quand j'étais vivant sans ma volonté ; un état particulier de
l'atmosphère l'a révélé après.
Une discussion s'étant engagée entre les assistants sur les causes
probables de ce phénomène, et plusieurs opinions étant émises sans qu'il
fût adressé de questions à l'Esprit, celui-ci dit spontanément : Et
l'électricité, et la galvanoplastie qui agissent aussi sur le périsprit, vous
n'en tenez pas compte.
7. Il nous a été dit dernièrement que les Esprits n'ont pas d'yeux ; or, si
cette image est la reproduction du périsprit, comment se fait-il qu'elle ait
pu reproduire les organes de la vue ? - R. Le périsprit n'est pas l'Esprit ;
l'apparence, ou périsprit, a des yeux, mais l'Esprit n'en a pas. Je vous ai
bien dit, en parlant du périsprit, que j'étais vivant.
Remarque. En attendant que cette nouvelle découverte soit faite, nous
lui donnerons le nom provisoire de photographie spontanée. Tout le
monde regrettera que, par un sentiment difficile à comprendre, on ait
détruit la vitre sur laquelle était reproduite l'image de M. Badet ; un aussi
curieux monument eût pu faciliter les recherches et les observations
propres à étudier la question. Peut-être a-t-on vu dans cette image
l'œuvre du diable ; en tous cas, si le diable est pour quelque chose dans
cette affaire, c'est assurément dans la destruction de la vitre, car il est
ennemi du progrès.
_______
Considérations sur la photographie spontanée.
Il résulte des explications ci-dessus que le fait en lui même n'est ni
surnaturel ni miraculeux. Que de phénomènes sont dans le même cas, et
ont dû, dans les temps d'ignorance, frapper les imaginations trop portées
au merveilleux ! C'est donc un effet purement physique, qui présage un
nouveau pas dans la science photographique.
Le périsprit, comme on le sait, est l'enveloppe semi-matérielle de
l'Esprit ; ce n'est point seulement après la mort que l'Esprit en est
revêtu ; pendant la vie, il est uni au corps : c'est le lien entre le corps et
l'Esprit. La mort n'est que la destruction de l'enveloppe la plus
grossière ; l'Esprit conserve la seconde, qui affecte l'apparence de la
première, comme si elle en eût retenu l'empreinte. Le périsprit est
généralement invisible, mais, dans
- 181 -
certaines circonstances, il se condense et, se combinant avec d'autres
fluides, devient perceptible à la vue, quelquefois même tangible ; c'est
lui qu'on voit dans les apparitions.
Quelles que soient la subtilité et l'impondérabilité du périsprit, ce n'en
est pas moins une sorte de matière, dont les propriétés physiques nous
sont encore inconnues. Dès lors qu'il est matière, il peut agir sur la
matière ; cette action est patente dans les phénomènes magnétiques ; elle
vient de se révéler sur les corps inertes par l'empreinte que l'image de M.
Badet a laissée sur la vitre. Cette empreinte a eu lieu de son vivant ; elle
s'est conservée après sa mort ; mais elle était invisible ; il a fallu, à ce
qu'il semble, l'action fortuite d'un agent inconnu, probablement
atmosphérique, pour la rendre apparente. Qu'y aurait-il là d'étonnant ?
Ne sait-on pas qu'on fait disparaître et revivre à volonté les images
daguerriennes ? Nous citons cela comme comparaison, sans prétendre à
la similitude des procédés. Ainsi, ce serait le périsprit du sieur Badet qui,
en s'émanant du corps de ce dernier, aurait à la longue, et sous l'empire
de circonstance inconnues, exercé une véritable action chimique sur la
substance vitreuse, analogue à celle de la lumière. La lumière et
l'électricité doivent incontestablement jouer un grand rôle dans ce
phénomène. Reste à savoir quels sont ces agents et ces circonstances ;
c'est ce que l'on saura probablement plus tard, et ce ne sera pas une des
découvertes les moins curieuse des temps modernes.
Si c'est un phénomène naturel, diront ceux qui nient tout, pourquoi estce
la première fois qu'il se produit ? Nous leur demanderons à notre tour
pourquoi les images daguerriennes ne sont fixées que depuis Daguerre,
quoique ce ne soit pas lui qui ait inventé la lumière, ni les plaques de
cuivre, ni l'argent, ni les chlorures ? On connaissait depuis longtemps les
effets de la chambre noire ; une circonstance fortuite a mis sur la voie de
la fixation, puis, le génie aidant, de perfection en perfection, on est
arrivé aux chefs-d'œuvre que nous voyons aujourd'hui. Il en sera
probablement de même du phénomène étrange qui vient de se révéler ; et
qui sait s'il ne s'est pas déjà produit, et s'il n'a pas passé inaperçu faute
d'un observateur attentif ? La reproduction d'une image sur une vitre est
un fait vulgaire, mais la fixation de cette image dans d'autres conditions
que celles de la photographie, l'état latent de cette image, puis sa
réapparition, voilà ce qui doit marquer dans les fastes de la science. Si
l'on en croit les Esprits, nous devons nous attendre à bien d'autres
merveilles dont plusieurs nous sont signalées par eux. Honneur donc aux
savants assez modestes pour ne pas croire que la nature a tourné pour
eux la dernière page de son livre.
Si ce phénomène s'est produit une fois, il doit pouvoir se reproduire. C'est
probablement ce qui aura lieu quand on en aura la clef. En attendant, voici
- 182 -
ce que racontait un des membres de la Société dans la séance dont nous
parlons :
« J'habitais, dit-il, une maison à Montrouge ; on était en été, le soleil
dardait par la fenêtre ; sur la table se trouvait une carafe pleine d'eau, et
sous la carafe un petit paillasson ; tout à coup le paillasson prit feu. Si
personne n'eût été là, un incendie pouvait avoir lieu sans qu'on en sût la
cause. J'ai essayé cent fois de produire le même effet, et jamais je n'ai
réussi. » La cause physique de l'inflammation est bien connue : la carafe
a produit l'effet d'un verre ardent ; mais pourquoi n'a-t-on pas pu réitérer
l'expérience ? C'est qu'indépendamment de la carafe et de l'eau, il y avait
un concours de circonstances qui opéraient d'une manière exceptionnelle
la concentration des rayons solaires : peut-être l'état de l'atmosphère, des
vapeurs, les qualités de l'eau, l'électricité, etc., et tout cela,
probablement, dans certaines proportions voulues ; d'où la difficulté de
tomber juste dans les mêmes conditions, et l'inutilité des tentatives pour
produire un effet semblable. Voilà donc un phénomène tout entier du
domaine de la physique, dont on se rend parfaitement compte, quant au
principe, et que pourtant on ne peut répéter à volonté. Viendra-t-il à la
pensée du sceptique le plus endurci de nier le fait ? Assurément non.
Pourquoi donc ces mêmes sceptiques nient-ils la réalité des phénomènes
spirites (nous parlons des manifestations en général), parce qu'ils ne
peuvent pas les manipuler à leur gré ? Ne pas admettre qu'en dehors du
connu il puisse y avoir des agents nouveaux régis par des lois spéciales ;
nier ces agents parce qu'ils n'obéissent pas aux lois que nous
connaissons, c'est en vérité faire preuve de bien peu de logique et
montrer un esprit bien étroit.
Revenons à l'image de M. Badet ; on fera sans doute, comme notre
collègue avec sa carafe, de nombreux essais infructueux avant de réussir,
et cela, jusqu'à ce qu'un hasard heureux ou l'effort d'un puissant génie ait
donné la clef du mystère ; alors, cela deviendra probablement un art
nouveau dont s'enrichira l'industrie. Nous entendons d'ici quantité de
personnes se dire : mais il y a un moyen bien simple d'avoir cette clef :
que ne la demande-t-on aux Esprits ? C'est ici le cas de relever une
erreur dans laquelle tombent la plupart de ceux qui jugent la science
spirite sans la connaître. Rappelons d'abord ce principe fondamental, que
tous les Esprits sont loin, comme on l'a cru jadis, de tout savoir.
L'échelle spirite nous donne la mesure de leur capacité et de leur
moralité, et l'expérience confirme chaque jour nos observations à ce sujet.
Les Esprits ne savent donc pas tout, et il en est qui, à tous égards, sont
bien inférieurs à certains hommes ; voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de
vue. L'Esprit de M. Badet, l'auteur involontaire du phénomène qui nous
occupe,
- 183 -
révèle, par ses réponses, une certaine élévation, mais non une grande
supériorité ; il se reconnaît lui-même inhabile à en donner une
explication complète : « Ce sera, dit-il, l'œuvre d'autres Esprits et du
travail humain. » Ces derniers mots sont tout un enseignement. En effet,
il serait par trop commode de n'avoir qu'à interroger les Esprits pour
faire les découvertes les plus merveilleuses ; où serait alors le mérite des
inventeurs si une main occulte venait leur mâcher la besogne et leur
épargner la peine de chercher ? Plus d'un, sans doute, ne se ferait pas
scrupule de prendre un brevet d'invention en son nom personnel, sans
mentionner le véritable inventeur. Ajoutons que de pareilles questions
sont toujours faites dans des vues intéressées et par l'espoir d'une fortune
facile, toutes choses qui sont de très mauvaises recommandations auprès
des bons Esprits ; ceux-ci, d'ailleurs, ne se prêtent jamais à servir
d'instruments pour un trafic. L'homme doit avoir son initiative, sans quoi
il se réduit à l'état de machine ; il doit se perfectionner par le travail ;
c'est une des conditions de son existence terrestre ; il faut aussi que
chaque chose vienne en son temps et par les moyens qu'il plaît à Dieu
d'employer : les Esprits ne peuvent détourner les voies de la Providence.
Vouloir forcer l'ordre établi, c'est se mettre à la merci des Esprits
moqueurs qui flattent l'ambition, la cupidité, la vanité, pour rire ensuite
des déceptions dont ils sont cause. Très peu scrupuleux de leur nature,
ils disent tout ce qu'on veut, donnent toutes les recettes qu'on leur
demande, au besoin ils les appuieront de formules scientifiques, quitte à
ce qu'elles aient tout au plus la valeur de celles des marchands
d'orviétan. Que ceux donc qui ont cru que les Esprits allaient leur ouvrir
des mines d'or se désabusent ; leur mission est plus sérieuse.
« Travaillez, prenez de la peine, c'est le fonds qui manque le moins, » a
dit un célèbre moraliste dont nous donnerons bientôt un remarquable
entretien d'outre-tombe ; à cette sage maxime, la doctrine spirite ajoute :
C'est à ceux-là que les Esprits sérieux viennent en aide par les idées
qu'ils leur suggèrent, ou par des conseils directs, et non aux paresseux
qui veulent jouir sans rien faire, ni aux ambitieux qui veulent avoir le
mérite sans la peine. Aide-toi, le ciel t'aidera.
_______
- 184 -
L'Esprit frappeur de Bergzabern.
(TROISIÈME ARTICLE.)
Nous continuons à citer la brochure de M. Blanck, rédacteur du
Journal de Bergzabern14.
« Les faits que nous allons relater eurent lieu du vendredi 4 au
mercredi 9 mars 1853 ; depuis, rien de semblable ne s'est produit.
Philippine à cette époque ne couchait plus dans la chambre que l'on
connaît : son lit avait été transféré dans la pièce voisine où il se trouve
encore maintenant. Les manifestations ont pris un tel caractère
d'étrangeté, qu'il est impossible d'admettre l'explication de ces
phénomènes par l'intervention des hommes. Ils sont d'ailleurs si
différents de ceux qui furent observés antérieurement, que toutes les
suppositions premières ont été renversées.
On sait que dans la chambre où couchait la jeune fille, les chaises et
les autres meubles avaient souvent été bouleversés, que les fenêtres
s'étaient ouvertes avec fracas sous des coups redoublés. Depuis cinq
semaines elle se tient dans la chambre commune, où, une fois la nuit
venue et jusqu'au lendemain, il y a toujours de la lumière ; on peut donc
parfaitement voir ce qui s'y passe. Voici le fait qui fut observé le
vendredi 4 mars.
Philippine n'était pas encore couchée ; elle était au milieu d'un certain
nombre de personnes qui s'entretenaient de l'Esprit frappeur, lorsque tout
à coup le tiroir d'une table très grande et très lourde, placée dans la
chambre, fut tiré et repoussé avec un grand bruit et une promptitude
extraordinaire. Les assistants furent fort surpris de cette nouvelle
manifestation ; dans le même moment la table elle-même se mit en
mouvement dans tous les sens, et s'avança vers la cheminée près de
laquelle Philippine était assise. Poursuivie pour ainsi dire par ce meuble,
elle dut quitter sa place et s'enfuir dans le milieu de la chambre ; mais la
table revint dans cette direction et s'arrêta à un demi-pied du mur. On la
remit à sa place ordinaire, d'où elle ne bougea plus ; mais des bottes qui
se trouvaient dessous, et que tout le monde put voir, furent lancées au
milieu de la chambre, au grand effroi des personnes présentes. L'un des
tiroirs recommença à glisser dans ses coulisses, s'ouvrant et se refermant
par deux fois, d'abord très vivement, puis de plus en plus lentement ;
lorsqu'il était entièrement ouvert, il lui arrivait d'être secoué avec fracas.
Un paquet de tabac laissé sur la table
14 Nous devons à l'obligeance d'un de nos amis, M. Alfred Pireaux, employé à l'administration
des postes, la traduction de cette intéressante brochure.
- 185 -
changeait de place à chaque instant. Le frappement et le grattement se
firent entendre dans la table. Philippine, qui jouissait alors d'une très
bonne santé, se tenait au milieu de la réunion et ne paraissait nullement
inquiète de toutes ces étrangetés, qui se renouvelaient chaque soir depuis
le vendredi ; mais le dimanche elles furent encore plus remarquables.
Le tiroir fut plusieurs fois violemment tiré et refermé. Philippine, après
avoir été dans son ancienne chambre à coucher, revint subitement prise
du sommeil magnétique, se laissa tomber sur un siège, où le grattement
se fit plusieurs fois entendre. Les mains de l'enfant étaient sur ses
genoux et la chaise se mouvait tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant
ou en arrière. On voyait les pieds de devant du siège se lever, tandis que
la chaise se balançait dans un équilibre étonnant sur les pieds de derrière.
Philippine ayant été transportée au milieu de la chambre, il fut plus facile
d'observer ce nouveau phénomène. Alors, au commandement, la chaise
tournait, avançait ou reculait plus ou moins vite, tantôt dans un sens,
tantôt dans l'autre. Pendant cette danse singulière, les pieds de l'enfant,
comme paralysés, traînaient à terre ; celle-ci se plaignit de maux de tête
par des gémissements et en portant à diverses reprises la main à son
front ; puis, s'étant réveillée tout à coup, elle se mit à regarder de tous
côtés, ne pouvant comprendre sa situation : son malaise l'avait quittée.
Elle se coucha ; alors les coups et le grattement qui s'étaient produits
dans la table se firent entendre dans le lit avec force et d'une façon
joyeuse.
Quelque temps auparavant, une sonnette ayant fait entendre des sons
spontanés, on eut l'idée d'en attacher une au lit, aussitôt elle se mit à
tinter et à s'agiter. Ce qu'il y eut de plus curieux dans cette circonstance,
c'est que, le lit étant soulevé et déplacé, la sonnette resta immobile et
muette. Vers minuit environ tout bruit cessa, et l'assemblée se retira.
Le lundi soir, 15 mai, on fixa au lit une grosse sonnette ; aussitôt elle
fit entendre un bruit assourdissant et désagréable. Le même jour, dans
l'après-midi, les fenêtres et la porte de la chambre à coucher s'étaient
ouvertes, mais silencieusement.
Nous devons rapporter aussi que la chaise sur laquelle Philippine
s'était assise le vendredi et le samedi, ayant été portée par le père Senger
au milieu de la chambre, paraissait beaucoup plus légère que de
coutume : on eût dit qu'une force invisible la soutenait. Un des
assistants, voulant la pousser, n'éprouva aucune résistance : la chaise
paraissait glisser d'elle-même sur le sol.
L'Esprit frappeur resta silencieux pendant les trois jours : jeudi,
vendredi et samedi saints. Ce ne fût que le jour de Pâques que ses coups
recommencèrent avec le son des cloches, coups rythmés qui composaient
un air. Le
- 186 -
1° avril les troupes, changeant de garnison, quittèrent la ville musique en
tête. Lorsqu'elles passèrent devant la maison Senger, l'Esprit frappeur
exécuta à sa manière, contre le lit, le même morceau qu'on jouait dans la
rue. Quelque temps avant on avait entendu dans la chambre comme les
pas d'une personne, et comme si l'on eût jeté du sable sur les planches.
Le gouvernement du Palatinat s'est préoccupé des faits que nous
venons de rapporter, et proposa au père Senger de placer son enfant dans
une maison de santé à Frankenthal, proposition qui fut acceptée. Nous
apprenons que dans sa nouvelle résidence, la présence de Philippine a
donné lieu aux prodiges de Bergzabern, et que les médecins de
Frankenthal, pas plus que ceux de notre ville, n'en peuvent déterminer la
cause. Nous sommes informés en outre que les médecins ont seuls accès
auprès de la jeune fille. Pourquoi a-t-on pris cette mesure ? Nous
l'ignorons, et nous ne nous permettrons pas de la blâmer ; mais si ce qui
y a donné lieu n'est pas le résultat de quelque circonstance particulière,
nous croyons qu'on aurait pu laisser pénétrer près de l'intéressante
enfant, sinon tout le monde, au moins les personnes recommandables. »
Remarque. - Nous n'avons eu connaissance des différents faits que
nous avons rapportés que par la relation qu'en a publiée M. Blanck ;
mais une circonstance vient de nous mettre en rapport avec une des
personnes qui ont le plus figuré dans toute cette affaire, et qui a bien
voulu nous fournir à ce sujet des documents circonstanciés du plus haut
intérêt. Nous avons également eu, par l'évocation, des explications fort
curieuses et fort instructives sur cet Esprit frappeur lui-même qui s'est
manifesté à nous. Ces documents nous étant parvenus trop tard, nous en
ajournons la publication au prochain numéro.
_______
Entretiens familiers d'outre-tombe.
Le Tambour de la Bérésina.
Quelques personnes étant réunies chez nous à l'effet de constater
certaines manifestations, les faits suivants se produisirent pendant
plusieurs séances et donnèrent lieu à l'entretien que nous allons
rapporter, et qui présente un haut intérêt au point de vue de l'étude.
L'Esprit se manifesta par des coups frappés, non avec le pied de la table,
mais dans le tissu même du bois. L'échange de pensées qui eut lieu en
cette circonstance entre les assistants et l'être invisible ne permettait pas
de douter de l'intervention d'une intelligence occulte. Outre les réponses
faites
- 187 -
à diverses questions, soit par oui et par non, soit au moyen de la
typtologie alphabétique, les coups battaient à volonté une marche
quelconque, le rythme d'un air, imitaient la fusillade et la canonnade
d'une bataille, le bruit du tonnelier, du cordonnier, faisaient l'écho avec
une admirable précision, etc. Puis eut lieu le mouvement d'une table et sa
translation sans aucun contact des mains, les assistants se tenant
écartés ; un saladier ayant été placé sur la table, au lieu de tourner, se mit
à glisser en ligne droite, également sans le contact des mains. Les coups
se faisaient entendre pareillement dans divers meubles de la chambre,
quelquefois simultanément, d'autres fois comme s'ils se fussent
répondus.
L'Esprit paraissait avoir une prédilection marquée pour les batteries de
tambour, car il y revenait à chaque instant sans qu'on les lui demandât ;
souvent à certaines questions, au lieu de répondre, il battait la générale
ou le rappel. Interrogé sur plusieurs particularités de sa vie, il dit
s'appeler Célima, être né a Paris, mort depuis quarante-cinq ans, et avoir
été tambour.
Parmi les assistants, outre le médium spécial à influences physiques
qui servait aux manifestations, il y avait un excellent médium écrivain
qui put servir d'interprète à l'Esprit, ce qui permit d'obtenir des réponses
plus explicites. Ayant confirmé, par la psychographie, ce qu'il avait dit
au moyen de la typtologie sur son nom, le lieu de sa naissance et
l'époque de sa mort, on lui adressa la série des questions suivantes, dont
les réponses offrent plusieurs traits caractéristiques et qui corroborent
certaines parties essentielles de la théorie.
1. Ecris-nous quelque chose, ce que tu voudras ? - R. Ran plan plan,
ran plan plan.
2. Pourquoi écris-tu cela ? - R. J'étais tambour.
3. Avais-tu reçu quelque instruction ? - R. Oui.
4. Où as-tu fait tes études ? - R. Aux Ignorantins.
5. Tu nous parais être jovial ? - R. Je le suis beaucoup.
6. Tu nous as dit une fois que, de ton vivant, tu aimais un peu trop à
boire ; est-ce vrai ? - R. J'aimais tout ce qui était bon.
7. Etais-tu militaire ? - R. Mais oui, puisque j'étais tambour.
8. Sous quel gouvernement as-tu servi ? - R. Sous Napoléon le Grand.
9. Peux-tu nous citer une des batailles auxquelles tu as assisté ? - R.
La Bérésina.
10. Est-ce là que tu es mort ? - R. Non.
11. Etais-tu à Moscou ? - R. Non.
12. Où es-tu mort ? - R. Dans les neiges.
13. Dans quel corps servais-tu ? - R. Dans les fusiliers de la garde.
- 188 -
14. Aimais-tu bien Napoléon le Grand ? - R. Comme nous l'aimions
tous, sans savoir pourquoi.
15. Sais-tu ce qu'il est devenu depuis sa mort ? - R. Je ne me suis plus
occupé que de moi depuis ma mort.
16. Es-tu réincarné ? - R. Non, puisque je viens causer avec vous.
17. Pourquoi te manifestes-tu par des coups sans qu'on t'ait appelé ? -
R. Il faut faire du bruit pour ceux dont le cœur ne croit pas. Si vous n'en
avez pas assez, je vais vous en donner encore.
18. Est-ce de ta propre volonté que tu es venu frapper, ou bien un
autre Esprit t'a-t-il forcé de le faire ? - R. C'est de ma bonne volonté que
je viens ; il y en a bien un que vous appelez Vérité qui peut m'y forcer
aussi ; mais il y a longtemps que j'avais voulu venir.
19. Dans quel but voulais-tu venir ? - R. Pour m'entretenir avec vous ;
c'est ce que je voulais ; mais il y avait quelque chose qui m'en empêchait.
J'y ai été forcé par un Esprit familier de la maison qui m'a engagé à me
rendre utile aux personnes qui me demanderaient de faire des réponses. -
Cet Esprit a donc beaucoup de pouvoir, puisqu'il commande ainsi aux
autres Esprits ? - R. Plus que vous ne croyez, et il n'en use que pour le
bien.
Remarque. L'Esprit familier de la maison se fait connaître sous le nom
allégorique de la Vérité, circonstance ignorée du médium.
20. Qu'est-ce qui t'en empêchait ? - R. Je ne sais pas ; quelque chose
que je ne comprends pas.
21. Regrettes-tu la vie ? - R. Non, je ne regrette rien.
22. Laquelle préfères-tu de ton existence actuelle ou de ton existence
terrestre ? - R. Je préfère l'existence des Esprits à l'existence du corps.
23. Pourquoi cela ? - R. Parce qu'on est bien mieux que sur la terre ;
c'est le purgatoire sur la terre, et tout le temps que j'y ai vécu, je désirais
toujours la mort.
24. Souffres-tu dans ta nouvelle situation ? - R. Non ; mais je ne suis
pas encore heureux.
25. Serais-tu satisfait d'avoir une nouvelle existence corporelle ? - R.
Oui, parce que je sais que je dois monter.
26. Qui te l'a dit ? - R. Je le sens bien.
27. Seras-tu bientôt réincarné ? - R. Je ne sais pas.
28. Vois-tu d'autres Esprits autour de toi ? - R. Oui, beaucoup.
29. Comment sais-tu que ce sont des Esprits ? - R. Entre nous, nous
nous voyons tels que nous sommes.
30. Sous quelle apparence les vois-tu ? - R. Comme on peut voir des
Esprits, mais non par les yeux.
- 189 -
31. Et toi, sous quelle forme es-tu ici ? - R. Sous celle que j'avais de
mon vivant ; c'est-à-dire en tambour.
32. Et les autres Esprits, les vois-tu sous la forme qu'ils avaient de leur
vivant ? - R. Non, nous ne prenons une apparence que lorsque nous
sommes évoqués, autrement nous nous voyons sans forme.
33. Nous vois-tu aussi nettement que si tu étais vivant ? - R. Oui,
parfaitement.
34. Est-ce par les yeux que tu nous vois ? - R. Non ; nous avons une
forme, mais nous n'avons pas de sens ; notre forme n'est qu'apparente.
Remarque. - Les Esprits ont assurément des sensations, puisqu'ils
perçoivent, autrement ils seraient inertes ; mais leurs sensations ne sont
point localisées comme lorsqu'ils ont un corps : elles sont inhérentes à
tout leur être.
35. Dis-nous positivement à quelle place tu es ici ? - R. Je suis près de
la table, entre le médium et vous.
36. Quand tu frappes, es-tu sous la table, ou dessus, ou dans
l'épaisseur du bois ? - R. Je suis à côté ; je ne me mets pas dans le bois :
il suffit que je touche la table.
37. Comment produis-tu les bruits que tu fais entendre ? - R. Je crois
que c'est par une sorte de concentration de notre force.
38. Pourrais-tu nous expliquer la manière dont se produisent les
différents bruits que tu imites, les grattements, par exemple ? - R. Je ne
saurais trop préciser la nature des bruits ; c'est difficile à expliquer. Je
sais que je gratte, mais je ne puis expliquer comment je produis ce bruit
que vous appelez grattement.
39. Pourrais-tu produire les mêmes bruits avec tout médium
quelconque ? - R. Non, il y a des spécialités dans tous les médiums ; tous
ne peuvent pas agir de la même façon.
40. Vois-tu parmi nous quelqu'un, autre que le jeune S... (le médium à
l'influence physique par lequel cet Esprit se manifeste), qui pourrait
t'aider à produire les mêmes effets ? - R. Je n'en vois pas pour le
moment ; avec lui je suis très disposé à le faire.
41. Pourquoi avec lui plutôt qu'avec un autre ? - R. Parce que je le
connais davantage, et qu'ensuite il est plus apte qu'un autre à ce genre de
manifestations.
42. Le connaissais-tu d'ancienne date ; avant son existence actuelle ? -
R. Non ; je ne le connais que depuis peu de temps ; j'ai été en quelque
sorte attiré vers lui pour en faire mon instrument.
43. Quand une table se soulève en l'air sans point d'appui, qu'est-ce
- 190 -
qui la soutient ? - R. Notre volonté qui lui a ordonné d'obéir, et aussi le
fluide que nous lui transmettons.
Remarque. - Cette réponse vient à l'appui de la théorie qui nous a été
donnée, et que nous avons rapportée dans les n° 5 et 6 de cette Revue,
sur la cause des manifestations physiques.
44. Pourrais-tu le faire ? - R. je le pense ; j'essayerai lorsque le
médium sera venu. (Il était absent en ce moment.)
45. De qui cela dépend-il ? - R. Cela dépend de moi, puisque je me
sers du médium comme instrument.
46. Mais la qualité de l'instrument n'est-elle pas pour quelque chose ? -
R. Oui, elle m'aide beaucoup, puisque j'ai dit que je ne pouvais le faire
avec d'autres aujourd'hui.
Remarque. - Dans le courant de la séance on essaya l'enlèvement de la
table, mais on ne réussit pas, probablement parce qu'on n'y mit pas assez
de persévérance ; il y eut des efforts évidents et des mouvements de
translation sans contact ni imposition des mains. Au nombre des
expériences qui furent faites, fut celle de l'ouverture de la table à
l'endroit des rallonges ; cette table offrant beaucoup de résistance par sa
mauvaise construction, on la tenait d'un côté, tandis que l'Esprit tirait de
l'autre et la faisait ouvrir.
47. Pourquoi, l'autre jour, les mouvements de la table s'arrêtaient-ils
chaque fois que l'un de nous prenait la lumière pour regarder dessous ? -
R. Parce que je voulais punir votre curiosité.
48. De quoi t'occupes-tu dans ton existence d'Esprit, car enfin tu ne
passes pas ton temps à frapper ? - R. J'ai souvent des missions à remplir ;
nous devons obéir à des ordres supérieurs, et surtout lorsque nous avons
du bien à faire par notre influence sur les humains.
49. Ta vie terrestre n'a sans doute pas été exempte de fautes ; les
reconnais-tu maintenant ? - R. Oui, je les expie justement en restant
stationnaire parmi les Esprits inférieurs ; je ne pourrai me purifier
davantage que lorsque je prendrai un autre corps.
50. Quand tu faisais entendre des coups dans un autre meuble en
même temps que dans la table, est-ce toi qui les produisais ou un autre
Esprit ? - R. C'était moi.
51. Tu étais donc seul ? - R. Non, mais je remplissais seul la mission
de frapper.
52. Les autres Esprits qui étaient là t'aidaient-ils à quelque chose ? - R.
Non pour frapper, mais pour parler.
53. Alors ce n'étaient pas des Esprits frappeurs ? - R. Non, la Vérité
n'avait permis qu'à moi de frapper.
54. Les Esprits frappeurs ne se réunissent-ils pas quelquefois en nombre
- 191 -
afin d'avoir plus de puissance pour produire certains phénomènes ? - R.
Oui, mais pour ce que je voulais faire je pouvais suffire seul.
55. Dans ton existence spirite, es-tu toujours sur la terre ? - R. Le plus
souvent dans l'espace.
56. Vas-tu quelquefois dans d'autres mondes, c'est-à-dire dans d'autres
globes ? - R. Non dans de plus parfaits, mais dans des mondes inférieurs.
57. T'amuses-tu quelquefois à voir et à entendre ce que font les
hommes ? - Non ; quelquefois pourtant j'en ai pitié.
58. Quels sont ceux vers lesquels tu vas de préférence ? - R. Ceux qui
veulent croire de bonne foi.
59. Pourrais-tu lire dans nos pensées ? - R. Non, je ne lis pas dans les
âmes ; je ne suis pas assez parfait pour cela.
60. Cependant tu dois connaître nos pensées, puisque tu viens parmi
nous ; autrement comment pourrais-tu savoir si nous croyons de bonne
foi ? - R. je ne lis pas, mais j'entends.
Remarque. - La question 58 avait pour but de lui demander quels sont
ceux vers lesquels il va de préférence spontanément, dans sa vie d'Esprit,
sans être évoqué ; par l'évocation il peut, comme Esprit d'un ordre peu
élevé, être contraint de venir même dans un milieu qui lui déplairait.
D'un autre côté, sans lire à proprement parler dans nos pensées, il
pouvait certainement voir que les personnes n'étaient réunies que dans
un but sérieux, et, par la nature des questions et des conversations qu'il
entendait, juger que l'assemblée était composée de personnes
sincèrement désireuses de s'éclairer.
61. As-tu retrouvé dans le monde des Esprits quelques-uns de tes
anciens camarades de l'armée ? - R. Oui, mais leurs positions étaient si
différentes que je ne les ai pas tous reconnus.
62. En quoi consistait cette différence ? - R. Dans l'ordre heureux ou
malheureux de chacun.
62. Que vous êtes-vous dit en vous retrouvant ? - R. Je leur disais :
Nous allons monter vers Dieu qui le permet.
63. Comment entendais-tu monter vers Dieu ? - R. Un degré de plus
de franchi, c'est un degré de plus vers lui.
64. Tu nous as dit que tu es mort dans les neiges, par conséquent tu es
mort de froid ? - R. De froid et de besoin.
65. As-tu eu immédiatement la conscience de ta nouvelle existence ? -
R. Non, mais je n'avais plus froid.
66. Es-tu quelquefois retourné vers l'endroit où tu as laissé ton corps ?
- R. Non, il m'avait trop fait souffrir.
67. Nous te remercions des explications que tu as bien voulu nous don-
- 192 -
ner ; elles nous ont fourni d'utiles sujets d'observation pour nous
perfectionner dans la science spirite ? - R. Je suis tout à vous.
Remarque. - Cet Esprit, comme on le voit, est peu avancé dans la
hiérarchie spirite : il reconnaît lui-même son infériorité. Ses
connaissances sont bornées ; mais il y a chez lui du bon sens, des
sentiments honorables et de la bienveillance. Sa mission, comme Esprit,
est assez infime, puisqu'il remplit le rôle d'Esprit frappeur pour appeler
les incrédules à la foi ; mais, au théâtre même, l'humble costume de
comparse ne peut-il couvrir un cœur honnête ? Ses réponses ont la
simplicité de l'ignorance ; mais, pour n'avoir pas l'élévation du langage
philosophique des Esprits supérieurs, elles n'en sont pas moins
instructives comme étude de mœurs spirites, si nous pouvons nous
exprimer ainsi. C'est seulement en étudiant toutes les classes de ce
monde qui nous attend, qu'on peut arriver à le connaître, et y marquer en
quelque sorte d'avance la place que chacun de nous peut y occuper. En
voyant la situation que s'y sont faite par leurs vices et leurs vertus les
hommes qui ont été nos égaux ici-bas, c'est un encouragement pour nous
élever le plus possible dès celui-ci : c'est l'exemple à côté du précepte.
Nous ne saurions trop le répéter, pour bien connaître une chose et s'en
faille une idée exempte d'illusions, il faut la voir sous toutes ses faces, de
même que le botaniste ne peut connaître le règne végétal qu'en
l'observant depuis l'humble cryptogame caché sous la mousse jusqu'au
chêne qui s'élève dans les airs.
_______
Esprits imposteurs
Le faux P. Ambroise.
Un des écueils que présentent les communications spirites est celui des
Esprits imposteurs qui peuvent induire en erreur sur leur identité, et qui, à
l'abri d'un nom respectable, cherchent à faire passer les plus grossières
absurdités. Nous nous sommes, en maintes occasions, expliqués sur ce
danger, qui cesse d'en être un pour quiconque scrute à la fois la forme et le
fond du langage des êtres invisibles avec lesquels il est en
communication. Nous ne pouvons répéter ici ce que nous avons dit à ce
sujet ; qu'on veuille bien le lire attentivement dans cette Revue, dans le
Livre des Esprits et dans notre Instruction pratique15, et l'on verra que rien
n'est plus facile que de se prémunir contre de pareilles fraudes, pour peu
qu'on y mette de bonne volonté. Nous reproduisons seulement la
comparaison suivante que nous
15 Ouvrage épuisé, remplacé par le Livre des médiums.
- 193 -
avons citée quelque part : « Supposez que dans une chambre voisine de
celle où vous êtes soient plusieurs individus que vous ne connaissez pas,
que vous ne pouvez voir, mais que vous entendez parfaitement ; ne
serait-il pas facile de reconnaître à leur conversation si ce sont des
ignorants ou des savants, d'honnêtes gens ou des malfaiteurs, des
hommes sérieux ou des étourdis ; des gens de bonne compagnie ou des
rustres ?
Prenons une autre comparaison sans sortir de notre humanité
matérielle : supposons qu'un homme se présente à vous sous le nom d'un
littérateur distingué ; à ce nom, vous le recevez d'abord avec tous les
égards dus à son mérite supposé ; mais, s'il s'exprime comme un
crocheteur, vous reconnaîtrez tout de suite le bout de l'oreille, et le
mettrez à la porte comme un imposteur.
Il en est de même des Esprits : on les reconnaît à leur langage ; celui
des Esprits supérieurs est toujours digne et en harmonie avec la
sublimité des pensées ; jamais la trivialité n'en souille la pureté. La
grossièreté et la bassesse des expressions n'appartiennent qu'aux Esprits
inférieurs. Toutes les qualités et toutes les imperfections des Esprits se
révèlent par leur langage, et on peut, avec raison, leur appliquer cet
adage d'un écrivain célèbre : Le style, c'est l'homme.
Ces réflexions nous sont suggérées par un article que nous trouvons
dans le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans du mois de décembre 1857.
C'est une conversation qui s'est établie par l'entremise d'un médium,
entre deux Esprits, l'un se donnant le nom de père Ambroise, l'autre celui
de Clément XIV. Le père Ambroise était un respectable ecclésiastique,
mort à la Louisiane dans le siècle dernier ; c'était un homme de bien,
d'une haute intelligence, et qui a laissé une mémoire vénérée.
Dans ce dialogue, où le ridicule le dispute à l'ignoble, il est impossible
de se méprendre sur la qualité des interlocuteurs, et il faut convenir que
les Esprits qui l'ont tenu ont pris bien peu de précautions pour se
déguiser ; car, quel est l'homme de bon sens qui pourrait un seul instant
supposer que le P. Ambroise et Clément XIV aient pu s'abaisser à de
telles trivialités, qui ressemblent à une parade de tréteaux ? Des
comédiens du plus bas étage, qui parodieraient ces deux personnages, ne
s'exprimeraient pas autrement.
Nous sommes persuadés que le cercle de la Nouvelle-Orléans, où le
fait s'est passé, l'a compris comme nous ; en douter serait lui faire injure ;
nous regrettons seulement qu'en le publiant on ne l'ait pas fait suivre de
quelques observations correctives, qui eussent empêché les gens
superficiels de le prendre pour un échantillon du style sérieux d'outretombe.
Mais hâtons-nous de dire que ce cercle n'a pas que des
communications de ce genre ; il
- 194 -
en a d'un tout autre ordre, où l'on retrouve toute la sublimité de la pensée
et de l'expression des Esprits supérieurs.
Nous avons pensé que l'évocation du véritable et du faux P. Ambroise
pourrait offrir un utile sujet d'observation sur les Esprits imposteurs ;
c'est en effet ce qui a eu lieu, ainsi qu'on en peut juger par l'entretien
suivant :
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit du véritable P.
Ambroise mort à la Louisiane le siècle dernier, et qui y a laissé une
mémoire vénérée, de se communiquer à nous. - R. Je suis là.
2. Veuillez nous dire si c'est vous réellement qui avez eu, avec
Clément XIV, l'entretien rapporté dans le Spiritualiste de la Nouvelle-
Orléans, et dont nous avons donné lecture dans notre dernière séance ? -
R. Je plains les hommes qui étaient dupes des Esprits, que je plains
également.
3. Quel est l'Esprit qui a pris votre nom ? - R. Un Esprit bateleur.
4. Et l'interlocuteur, était-il réellement Clément XIV ? - R. C'était un
Esprit sympathique à celui qui avait pris mon nom.
5. Comment avez-vous pu laisser débiter de pareilles choses sous
votre nom, et pourquoi n'êtes-vous pas venu démasquer les imposteurs ?
- R. Parce que je ne puis pas toujours empêcher les hommes et les
Esprits de se divertir.
6. Nous concevons cela pour les Esprits ; mais quant aux personnes qui
ont recueilli ces paroles, ce sont des personnes graves et qui ne cherchaient
point à se divertir ? - R. Raison de plus : elles devaient bien penser
que de telles paroles ne pouvaient être que le langage d'Esprits moqueurs.
7. Pourquoi les Esprits n'enseignent-ils pas à la Nouvelle-Orléans des
principes de tout point identiques à ceux qu'ils enseignent ici ? - R. La
doctrine qui vous est dictée leur servira bientôt ; il n'y en aura qu'une.
8. Puisque cette doctrine doit y être enseignée plus tard, il nous semble
que, si elle l'eût été immédiatement, cela aurait hâté le progrès et évité,
dans la pensée de quelques-uns, une incertitude fâcheuse ? - R. Les voies
de Dieu sont souvent impénétrables ; n'y a-t-il pas d'autres choses qui vous
paraissent incompréhensibles dans les moyens qu'il emploie pour arriver à
ses fins ? Il faut que l'homme s'exerce à distinguer le vrai du faux, mais
tous ne pourraient recevoir la lumière subitement sans en être éblouis.
9. Veuillez, je vous prie, nous dire votre opinion personnelle sur la
réincarnation. - R. Les Esprits sont créés ignorants et imparfaits : une
seule incarnation ne peut leur suffire pour tout apprendre ; il faut bien
qu'ils se réincarnent, pour profiter des bontés que Dieu leur destine.
10. La réincarnation peut-elle avoir lieu sur la terre, ou seulement dans
d'autres globes ? - R. La réincarnation se fait selon le progrès de l'Esprit,
dans des mondes plus ou moins parfaits.
- 195 -
11. Cela ne nous dit pas clairement si elle peut avoir lieu sur la terre. -
R. Oui, elle peut avoir lieu sur la terre ; et si l'Esprit le demande comme
mission, cela doit être plus méritoire pour lui que de demander d'avancer
plus vite dans des mondes plus parfaits.
12. Nous prions Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit qui a pris le
nom du P. Ambroise de se communiquer à nous. - R. Je suis là ; mais
vous ne voulez pas me confondre.
13. Es-tu véritablement le P. Ambroise ? Au nom de Dieu, je te
somme de dire la vérité. - R. Non.
14. Que penses-tu de ce que tu as dit sous son nom ? - R. Je pense
comme pensaient ceux qui m'écoutaient.
15. Pourquoi t'es-tu servi d'un nom respectable pour dire de pareilles
sottises ? - R. Les noms, à nos yeux, ne sont rien : les œuvres sont tout ;
comme on pouvait voir ce que j'étais à ce que je disais, je n'ai pas
attaché de conséquence à l'emprunt de ce nom.
16. Pourquoi, en notre présence, ne soutiens-tu pas ton imposture ? -
R. Parce que mon langage est une pierre de touche à laquelle vous ne
pouvez vous tromper.
Remarque. - Il nous a été dit plusieurs fois que l'imposture de certains
Esprits est une épreuve pour notre jugement ; c'est une sorte de tentation
que Dieu permet, afin que, comme l'a dit le P. Ambroise, l'homme puisse
s'exercer à distinguer le vrai du faux.
17. Et ton camarade Clément XIV, qu'en penses-tu ? - R. Il ne vaut pas
mieux que moi ; nous avons tous les deux besoin d'indulgence.
18. Au nom de Dieu tout-puissant, je le prie de venir. - R. J'y suis
depuis que le faux P. Ambroise y est.
19. Pourquoi as-tu abusé de la crédulité de personnes respectables
pour donner une fausse idée de la doctrine spirite ? - R. Pourquoi est-on
enclin aux fautes ? c'est parce qu'on n'est pas parfait.
20. Ne pensiez-vous pas tous les deux qu'un jour votre fourberie serait
reconnue, et que les véritables P. Ambroise et Clément XIV ne
pouvaient s'exprimer comme vous l'avez fait ? - R. Les fourberies étaient
déjà reconnues et châtiées par celui qui nous a créés.
21. Etes-vous de la même classe que les Esprits que nous appelons
frappeurs ? - R. Non, car il faut encore du raisonnement pour faire ce
22. (Au véritable P. Ambroise.) Ces Esprits imposteurs vous voient-ils
que nous avons fait à la Nouvelle-Orléans.
ici ? - R. Oui, et ils souffrent de ma vue.
23. Ces Esprits sont-ils errants ou réincarnés ? - R. Errants ; ils ne sont
pas assez parfaits pour se dégager s'ils étaient incarnés.
- 196 -
24. Et vous, P. Ambroise, dans quel état êtes-vous ? - R. Incarné dans
un monde heureux et innommé par vous.
25. Nous vous remercions des éclaircissements que vous avez bien
voulu nous donner ; serez-vous assez bon pour venir d'autres fois parmi
nous, nous dire quelques bonnes paroles et nous donner une dictée qui
puisse montrer la différence de votre style avec celui qui avait pris votre
nom ? - R. Je suis avec ceux qui veulent le bien dans la vérité.
_______
Une leçon d'écriture par un Esprit.
Les Esprits ne sont pas, en général, des maîtres de calligraphie, car
l'écriture par médium ne brille pas ordinairement par l'élégance ; M.
D…, un de nos médiums, a présenté sous ce rapport un phénomène
exceptionnel, c'est d'écrire beaucoup mieux sous l'inspiration des Esprits
que sous la sienne propre. Son écriture normale est très mauvaise (ce
dont il ne tire pas vanité en disant que c'est celle des grands hommes) ;
elle prend un caractère spécial, très distinct, selon l'Esprit qui se
communique, et se reproduit constamment la même avec le même Esprit,
mais toujours plus nette, plus lisible et plus correcte ; avec quelques-uns,
c'est une sorte d'écriture anglaise, jetée avec une certaine hardiesse. Un
des membres de la Société, M. le docteur V…, eut l'idée d'évoquer un
calligraphe distingué, comme sujet d'observation au point de vue de
l'écriture. Il en connaissait un, nommé Bertrand, mort il y a deux ans
environ, avec lequel nous eûmes, dans une autre séance, l'entretien
suivant :
1. A la formule d'évocation, il répond : Je suis là.
2. Où étiez-vous quand nous vous avons évoqué ? - R. Près de vous
déjà.
3. Savez-vous dans quel but principal nous vous avons prié de venir ?
- R. Non, mais je désire le savoir.
Remarque. - L'Esprit de M. Bertrand est encore sous l'influence de la
matière, ainsi qu'on pouvait le supposer par sa vie terrestre ; on sait que
ces Esprits sont moins aptes à lire dans la pensée que ceux qui sont plus
dématérialisés.
4. Nous désirerions que vous voulussiez bien faire reproduire par le
médium une écriture calligraphique ayant le caractère de celle que vous
aviez de votre vivant ; le pouvez-vous ? - R. Je le puis.
Remarque. - A partir de ce mot, le médium qui ne se tient pas selon les
- 197 -
règles enseignées par les professeurs d'écriture, prit, sans s'en apercevoir,
une pose correcte, tant pour le corps que pour la main : tout le reste de
l'entretien fut écrit comme le fragment dont nous reproduisons le facsimilé.
Comme terme de comparaison, nous donnons en tête l'écriture
normale du médium.
5. Vous rappelez-vous les circonstances de votre vie terrestre ? - R.
Quelques-unes.
6. Pourriez-vous nous dire en quelle année vous êtes mort ? - R. Je
suis mort en 1856.
7. A quel âge ? - R. 56 ans.
8. Quelle ville habitiez-vous ? - R. Saint-Germain.
9. Quel était votre genre de vie ? - R. Je tâchais de contenter mon
corps.
10. Vous occupiez-vous un peu des choses de l'autre monde ? - R. Pas
assez.
11. Regrettez-vous de n'être plus de ce monde ? - R. Je regrette de
n'avoir pas assez bien employé mon existence.
12. Etes-vous plus heureux que sur la terre ? - R. Non, je souffre du
bien que je n'ai pas fait.
13. Que pensez-vous de l'avenir qui vous est réservé ? - R. Je pense
que j'ai besoin de toute la miséricorde de Dieu.
14. Quelles sont vos relations dans le monde où vous êtes ? - R. Des
relations plaintives et malheureuses.
15. Quand vous revenez sur la terre, y a-t-il des endroits que vous
fréquentiez de préférence ? - R. Je cherche les âmes qui compatissent à
mes peines, ou qui prient pour moi.
16. Voyez-vous les choses de la terre aussi nettement que de votre
vivant ? - R. Je ne tiens pas à les voir ; si je les cherchais, ce serait
encore une cause de regrets.
17. On dit que de votre vivant, vous étiez fort peu endurant ; est-ce
vrai ? - R. J'étais très violent.
18. Que pensez-vous de l'objet de nos réunions ? - R. Je voudrais bien
les avoir connues de mon vivant ; cela m'eût rendu meilleur.
19. Y voyez-vous d'autres Esprits que vous ? - R. Oui, mais je suis
tout confus devant eux.
20. Nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte miséricorde ; les
sentiments que vous venez d'exprimer doivent vous faire trouver grâce
devant lui, et nous ne doutons pas qu'ils n'aident à votre avancement. -
R. Je vous remercie ; Dieu vous protège ; qu'il soit béni pour cela ! mon
tour viendra aussi, je l'espère.
Remarque. - Les renseignements fournis par l'Esprit de M. Bertrand
- 198 -
sont parfaitement exacts, et d'accord avec le genre de vie et le caractère
qu'on lui connaissait ; seulement, tout en confessant son infériorité et ses
torts, son langage est plus sérieux et plus élevé qu'on ne pouvait s'y
attendre ; il nous prouve une fois de plus la pénible situation de ceux qui
se sont trop attachés à la matière ici-bas. C'est ainsi que les Esprits
inférieurs mêmes nous donnent souvent d'utiles leçons de morale par
l'exemple.
_______
Bruxelles, 15 juin 1858.
Correspondance.
Mon cher Monsieur Kardec.
Je reçois et lis avec avidité votre Revue Spirite, et je recommande à
mes amis, non pas la simple lecture, mais l'étude approfondie de votre
Livre des Esprits. Je regrette bien que mes préoccupations physiques ne
me laissent pas de temps pour les études métaphysiques ; mais je les ai
poussées assez loin pour sentir combien vous êtes près de la vérité
absolue, surtout quand je vois la coïncidence parfaite qui existe entre les
réponses qui m'ont été faites et les vôtres. Ceux mêmes qui vous
attribuent personnellement la rédaction de vos écrits sont stupéfaits de la
profondeur et de la logique qu'ils y trouvent. Vous vous seriez élevé tout
d'un coup au niveau de Socrate et de Platon pour la morale et la
philosophie esthétique ; quant à moi qui connais et le phénomène et
votre loyauté je ne doute pas de l'exactitude des explications qui vous
sont faites, et j'abjure toutes les idées que j'ai publiées à ce sujet, tant que
je n'ai cru y voir, avec M. Babinet, que des phénomènes physiques ou
des jongleries indignes de l'attention des savants.
Ne vous découragez pas plus que moi de l'indifférence de vos
contemporains ; ce qui est écrit est écrit ; ce qui est semé germera. L'idée
que la vie n'est qu'un affinage des âmes, une épreuve et une expiation,
est grande, consolante, progressive et naturelle. Ceux qui s'y rattachent
sont heureux dans toutes les positions ; au lieu de se plaindre des maux
physiques et moraux qui les accablent, ils doivent s'en réjouir, ou du
moins les supporter avec une résignation chrétienne.
Pour être heureux, fuis le plaisir :
Du philosophe est la devise ;
L'effort qu'on fait pour le saisir,
Coûte plus que la marchandise ;
Mais il vient à nous tôt ou tard,
Sous la forme d'une surprise ;
C'est un terne au jeu du hasard,
Qui vaut dix mille fois la mise.
- 199 -
Je compte bientôt traverser Paris, où j'ai tant d'amis à voir et tant de
choses à faire, mais je laisserai tout pour tâcher d'aller vous serrer la
JOBARD, main.
Directeur du musée royal de l'Industrie.
Une adhésion aussi nette et aussi franche de la part d'un homme de la
valeur de M. Jobard est sans contredit une précieuse conquête à laquelle
applaudiront tous les partisans de la doctrine spirite ; toutefois, à notre
avis, adhérer est peu de chose ; mais reconnaître ouvertement qu'on s'est
trompé, abjurer des idées antérieures qu'on a publiées, et cela sans
pression et sans intérêt, uniquement parce que la vérité s'est fait jour, c'est
là ce qu'on peut appeler le vrai courage de son opinion, surtout quand on a
un nom populaire. Agir ainsi est le propre des grands caractères qui seuls
savent se mettre au-dessus des préjugés. Tous les hommes peuvent se
tromper ; mais il y a de la grandeur à reconnaître ses erreurs, tandis qu'il
n'y a que de la petitesse à persévérer dans une opinion qu'on sait être
fausse, uniquement pour se donner, aux yeux du vulgaire, un prestige
d'infaillibilité ; ce prestige ne saurait abuser la postérité, qui arrache sans
pitié tous les oripeaux de l'orgueil ; elle seule fonde les réputations ; elle
seule a le droit d'inscrire dans son temple : Celui-là était véritablement
grand d'esprit et de cœur. Que de fois n'a-t-elle pas écrit aussi : Ce grand
homme a été bien petit !
Les éloges contenus dans la lettre de M. Jobard nous eussent empêché
de la publier s'ils se fussent adressés à nous personnellement ; mais
comme il reconnaît, dans notre travail, l'œuvre des Esprits dont nous
n'avons été que le très humble interprète, tout le mérite leur appartient, et
notre modestie n'a rien à souffrir d'une comparaison qui ne prouve qu'une
chose, c'est que ce livre ne peut avoir été dicté que par des Esprits d'un
ordre supérieur.
En répondant à M. Jobard, nous lui avions demandé s'il nous autorisait
à publier sa lettre ; nous étions en même temps chargé, de la part de la
Société parisienne des études spirites, de lui offrir le titre de membre
honoraire et de correspondant. Voici la réponse qu'il a bien voulu nous
adresser et que nous sommes heureux de reproduire :
Bruxelles, 22 juin 1858.
Mon cher collègue,
Nous me demandez, avec de spirituelles périphrases, si j'oserais
avouer publiquement ma croyance aux Esprits et aux périsprits, en vous
autorisant à publier mes lettres, et en acceptant le titre de correspondant
de l'Académie du spiritisme que vous avez fondée, ce qui serait avoir,
comme on dit, le courage de son opinion.
Je suis un peu humilié, je vous avoue, de vous voir employer avec moi les
mêmes formules et les mêmes discours qu'avec les sots, alors que vous devez
savoir que toute ma vie a été consacrée à soutenir la vérité et à témoigner en
sa faveur toutes les fois que je la rencontrais, soit en physique, soit
- 200 -
en métaphysique. Je sais que le rôle d'adepte des idées nouvelles n'est
pas toujours sans inconvénient, même dans ce siècle de lumières, et
qu'on peut être bafoué pour dire qu'il fait jour en plein midi, car le moins
qu'on risque, c'est d'être traité de fou ; mais comme la terre tourne et que
le plein midi luira pour chacun, il faudra bien que les incrédules se
rendent à l'évidence. Il est aussi naturel d'entendre nier l'existence des
Esprits par ceux qui n'en ont pas que l'existence de la lumière par ceux
qui sont encore privés de ses rayons. Peut-on communiquer avec eux ?
Là est toute la question. Voyez et observez.
Le sot niera toujours ce qu'il ne peut comprendre ;
Pour lui le merveilleux est dénué d'attrait ;
Il ne sait rien, et ne veut rien apprendre :
Tel est de l'incrédule un fidèle portrait.
Je me suis dit : L'homme est évidemment double, puisque la mort le
dédouble ; quand une moitié reste ici-bas, l'autre va quelque part en
conservant son individualité ; donc le Spiritisme est parfaitement d'accord
avec l'Ecriture, avec le dogme, avec la religion, qui croit tellement aux
Esprits qu'elle exorcise les mauvais et évoque les bons : le Vade retro et le
Veni Creator en sont la preuve ; donc l'évocation est une chose sérieuse et
non une œuvre diabolique ou une jonglerie, comme quelques-uns le pensent.
Je suis curieux, je ne nie rien ; mais je veux voir. Je n'ai pas dit :
Apportez-moi le phénomène, j'ai couru après, au lieu de l'attendre dans
mon fauteuil jusqu'à ce qu'il vienne, selon un usage illogique. Je me suis
fait ce simple raisonnement il y a plus de 40 ans à propos du
magnétisme : Il est impossible que des hommes très estimables écrivent
des milliers de volumes pour me faire croire à l'existence d'une chose qui
n'existe pas. Et puis j'ai essayé longtemps et en vain, tant que je n'ai pas
eu la foi d'obtenir ce que je cherchais ; mais j'ai été bien récompensé de
ma persévérance puisque, je suis parvenu à produire tous les
phénomènes dont j'entendais parler ; puis je me suis arrêté pendant 15
ans. Les tables étant survenues, j'ai voulu en avoir le cœur net ; vient
aujourd'hui le Spiritisme, et j'en agis de même. Quand quelque chose de
neuf apparaîtra, je courrai après avec la même ardeur que je mets à aller
au-devant des découvertes modernes en tout genre ; c'est la curiosité qui
m'entraîne, et je plains les sauvages qui ne sont pas curieux, ce qui fait
qu'ils restent sauvages : la curiosité est la mère de l'instruction. Je sais
bien que cette ardeur d'apprendre m'a beaucoup nui, et que si j'étais resté
dans cette respectable médiocrité qui mène aux honneurs et à la fortune,
j'en aurais eu ma bonne part ; mais il y a longtemps que je me suis dit
que je n'étais qu'en passant dans cette mauvaise auberge où ce n'est pas
la peine de faire sa malle ; ce qui m'a fait supporter sans douleur les
avanies, les injustices, les vols dont j'ai été une victime
- 201 -
privilégiée, c'est cette idée qu'il n'est pas ici-bas un bonheur ni un
malheur qui vaille la peine qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige. J'ai
travaillé, travaillé, travaillé, ce qui m'a donné la force de fustiger mes
adversaires les plus acharnés et a tenu les autres en respect, de sorte que
je suis maintenant plus heureux et plus tranquille que les gens qui m'ont
escamoté un héritage de 20 millions. Je les plains, car je n'envie pas leur
place dans le monde des Esprits. Si je regrette cette fortune, ce n'est pas
pour moi : je n'ai pas un estomac à manger 20 millions, mais par le bien
que cela m'a empêché de faire. Quel levier entre les mains d'un homme
qui saurait l'employer utilement ! quel élan il pourrait donner à la science
et au progrès ! Ceux qui ont de la fortune ignorent souvent les véritables
jouissances qu'ils pourraient se procurer. Savez-vous ce qui manque à la
science spirite pour se propager avec rapidité ? C'est un homme riche qui
y consacrerait sa fortune par pur dévouement, sans mélange d'orgueil ni
d'égoïsme qui ferait les choses grandement, sans parcimonie et sans
petitesse ; un tel homme ferait avancer la science d'un demi-siècle.
Pourquoi m'a-t-on ôté les moyens de le faire ? Il se trouvera ; quelque
chose me le dit ; honneur à celui-là !
J'ai vu évoquer une personne vivante ; elle a éprouvé une syncope
jusqu'au retour de son Esprit. Evoquez le mien pour voir ce que je vous
dirai. Evoquez aussi le docteur Mure, mort au Caire le 4 juin ; c'était un
grand Spiritiste et médecin homéopathe. Demandez-lui s'il croit encore
aux gnomes. Il est certainement dans Jupiter, car c'était un grand Esprit
même ici-bas, un vrai prophète enseignant et mon meilleur ami. Est-il
content de l'article nécrologique que je lui ai fait ?
Tout à vous, JOBARD.
En voilà bien long, me direz-vous ; mais ce n'est pas tout rose de
m'avoir pour correspondant. Je vais lire votre dernier livre que je reçois à
l'instant ; au premier aperçu je ne doute pas qu'il ne fasse beaucoup de
bien en détruisant une foule de préventions, car vous avez su montrer le
côté grave de la chose. - L'affaire Badet est bien intéressante ; nous en
reparlerons.
Tout commentaire sur cette lettre serait superflu ; chacun en appréciera la
portée et y reconnaîtra sans peine cette profondeur et cette sagacité qui,
jointes aux plus nobles pensées, ont conquis à l'auteur une place si honorable
parmi ses contemporains. On peut s'honorer d'être fou (à la manière dont
l'entendent nos adversaires), quand on a de tels compagnons d'infortune.
A cette remarque de M. Jobard : « Peut-on communiquer avec les Esprits ?
Là est toute la question ; voyez et observez, » nous ajoutons : Les
communications avec les êtres du monde invisible ne sont ni une découverte
ni une invention moderne ; elles ont été pratiquées, dès la plus haute
antiquité, par des hommes qui ont été nos maîtres en philosophie et dont
- 202 -
on invoque tous les jours le nom comme autorité. Pourquoi ce qui se
passait alors ne pourrait-il plus se produire aujourd'hui ?
Bordeaux, 24 juin 1858.
_______
La lettre suivante nous est adressée par un de nos abonnés ; comme
elle renferme une partie instructive qui peut intéresser la majorité de nos
lecteurs, et qu'elle est une preuve de plus de l'influence morale de la
doctrine spirite, nous croyons devoir la publier dans son entier, en
répondant, pour tout le monde, aux diverses demandes quelle renferme.
Monsieur et cher confrère en Spiritisme,
Vous permettrez sans doute à un de vos abonnés et un de vos lecteurs
les plus attentifs de vous donner ce titre, car cette admirable doctrine
doit être un lien fraternel entre tous ceux qui la comprennent et la
pratiquent.
Dans un de vos précédents numéros, vous avez parlé de dessins
remarquables, faits par M. Victorien Sardou, et qui représentent des
habitations de la planète de Jupiter. Le tableau que vous en faites nous
donne, comme à bien d'autres sans doute, le désir de les connaître ;
auriez-vous la bonté de nous dire si ce monsieur a l'intention de les
publier ? Je ne doute pas qu'ils n'aient un grand succès, vu l'extension
que prennent chaque jour les croyances spirites. Ce serait le complément
nécessaire de la peinture si séduisante que les Esprits ont donnée de ce
monde heureux.
Je vous dirai à ce sujet, mon cher monsieur, qu'il y a près de dix-huit
mois nous avons évoqué dans notre petit cercle intime un ancien
magistrat de nos parents, mort en 1756, qui fut pendant sa vie un modèle
de toutes les vertus, et un Esprit très supérieur, quoique n'ayant pas de
place dans l'histoire. Il nous a dit être incarné dans Jupiter, et nous a
donné un enseignement moral d'une sagesse admirable et de tout point
conforme à celui que renferme votre si précieux Livre des Esprits. Nous
eûmes naturellement la curiosité de lui demander quelques
renseignements sur l'état du monde qu'il habite, ce qu'il fit avec une
extrême complaisance. Or, jugez de notre surprise et de notre joie, quand
nous avons lu dans votre Revue une description tout à fait identique de
cette planète, du moins dans les généralités, car nous n'avons pas poussé
les questions aussi loin que vous : tout y est conforme au physique et au
moral, et jusqu'à la condition des animaux. Il y est même fait mention
d'habitations aériennes dont vous ne parlez pas.
Comme il y avait certaines choses que nous avions de la peine à comprendre,
notre parent ajouta ces paroles remarquables : « Il n'est pas étonnant
que vous ne compreniez pas les choses pour lesquelles vos sens ne sont
- 203 -
pas faits ; mais à mesure que vous avancerez dans la science, vous les
comprendrez mieux par la pensée, et elles cesseront de vous paraître
extraordinaires. Le temps n'est pas loin où vous recevrez sur ce point des
éclaircissements plus complets. Les Esprits sont chargés de vous en
instruire, afin de vous donner un but et de vous exciter au bien. » En
lisant votre description et l'annonce des dessins dont vous parlez, nous
nous sommes dit naturellement que ce temps est venu.
Les incrédules gloseront sans doute de ce paradis des Esprits, comme
ils glosent de tout, même de l'immortalité, même des choses les plus
saintes. Je sais bien que rien ne prouve matériellement la vérité de cette
description ; mais pour tous ceux qui croient à l'existence et aux
révélations des Esprits, cette coïncidence n'est-elle pas faite pour faire
réfléchir ? Nous nous faisons une idée des pays que nous n'avons jamais
vus par le récit des voyageurs quand il y a coïncidence entre eux :
pourquoi n'en serait-il pas de même à l'égard des Esprits ? Y a-t-il, dans
l'état sous lequel ils nous dépeignent le monde de Jupiter, quelque chose
qui répugne à la raison ? Non ; tout est d'accord avec l'idée qu'ils nous
donnent des existences plus parfaites ; je dirai plus : avec l'Ecriture, ce
qu'un jour je me fais fort de démontrer ; pour mon compte, cela me
paraît si logique, si consolant, qu'il me serait pénible de renoncer à
l'espoir d'habiter ce monde fortuné où il n'y a point de méchants, point
de jaloux, point d'ennemis, point d'égoïstes, point d'hypocrites ; c'est
pourquoi tous mes efforts tendent à mériter d'y aller.
Quand, dans notre petit cercle, quelqu'un de nous semble avoir des
pensées trop matérielles, nous lui disons : « Prenez garde, vous n'irez pas
dans Jupiter ; » et nous sommes heureux de penser que cet avenir nous
est réservé, sinon à la première étape, du moins à l'une des suivantes.
Merci donc à vous, mon cher frère, de nous avoir ouvert cette nouvelle
voie d'espérance.
Puisque vous avez obtenu des révélations si précieuses sur ce monde,
vous devez en avoir eu également sur les autres qui composent notre
système planétaire. Votre intention est-elle de les publier ? Cela ferait un
ensemble des plus intéressants. En regardant les astres, on se complairait
à songer aux êtres si variés qui les peuplent ; l'espace nous paraîtrait
moins vide. Comment a-t-il pu venir à la pensée d'hommes croyant à la
puissance et à la sagesse de Dieu, que ces millions de globes sont des
corps inertes et sans vie ? que nous sommes seuls sur ce petit grain de
sable que nous appelons la Terre ? Je dis que c'est de l'impiété. Une
pareille idée m'attriste ; s'il en était ainsi, il me semblerait être dans un
désert.
MARIUS M., Tout à vous de cœur,
Employé retraité.
- 204 -
Le titre que notre honorable abonné veut bien nous donner est trop flatteur
pour que nous ne lui soyons pas très reconnaissant de nous en avoir cru digne.
Le Spiritisme, en effet, est un lien fraternel qui doit conduire à la pratique de la
véritable charité chrétienne tous ceux qui le comprennent dans son essence, car
il tend à faire disparaître les sentiments de haine, d'envie et de jalousie qui
divisent les hommes ; mais cette fraternité n'est pas celle d'une secte ; pour être
selon les divins préceptes du Christ, elle doit embrasser l'humanité tout entière,
car tous les hommes sont les enfants de Dieu ; si quelques-uns sont égarés, elle
commande de les plaindre ; elle défend de les haïr. Aimez-vous les uns les
autres, a dit Jésus ; il n'a pas dit : N'aimez que ceux qui pensent comme vous ;
c'est pourquoi, lorsque nos adversaires nous jettent la pierre, nous ne devons
point leur renvoyer de malédictions : ces principes feront toujours de ceux qui
les professent des hommes paisibles qui ne chercheront point dans le désordre
et le mal de leur prochain la satisfaction de leurs passions.
Les sentiments de notre honorable correspondant sont empreints de trop
d'élévation pour que nous ne soyons pas persuadé qu'il entend, ainsi que cela
doit être, la fraternité dans sa plus large acception.
Nous sommes heureux de la communication qu'il veut bien nous faire au sujet
de Jupiter. La coïncidence qu'il nous signale n'est pas la seule, comme on a pu le
voir dans l'article où il en est question. Or, quelle que soit l'opi-nion qu'on puisse
s'en former, ce n'en est pas moins un sujet d'observation. Le monde spirite est
plein de mystères qu'on ne saurait étudier avec trop de soin. Les conséquences
morales qu'en déduit notre correspondant sont marquées au coin d'une logique
qui n'échappera à personne.
En ce qui concerne la publication des dessins, le même désir nous a été
exprimé par plusieurs de nos abonnés ; mais la complication en est telle que la
reproduction par la gravure eût entraîné à des dépenses excessives et
inabordables ; les Esprits eux-mêmes avaient dit que le moment de les publier
n'était pas encore venu, probablement par ce motif. Aujourd'hui cette difficulté
est heureusement levée. M. Victorien Sardou, de médium dessinateur (sans
savoir dessiner) est devenu médium graveur sans avoir jamais tenu un burin de
sa vie. Il fait maintenant ses dessins directement sur cuivre, ce qui permettra de
les reproduire sans le concours d'aucun artiste étranger. La question financière
ainsi simplifiée, nous pourrons en donner un échantillon remarquable dans
notre prochain numéro, accompagné d'une description technique, qu'il veut
bien se charger de rédiger d'après les documents que lui ont fournis les Esprits.
Ces dessins sont très nombreux, et leur ensemble formera plus tard un véritable
atlas. Nous connaissons un autre médium dessinateur à qui les Esprits en font
tracer de non moins curieux sur un autre monde. Quant à l'état des différents
globes connus, il nous a été donné sur plusieurs des renseignements généraux,
et sur quelques-uns seulement des renseignements détaillés ; mais nous ne
sommes point encore fixé sur l'époque où il sera utile de les publier.
ALLAN KARDEC.
_______
Paris. Typ. de COSSON ET Cie, rue du Four-Saint-Germain, 43.
REVUE SPIRITE
JOURNAL
D'ÉTUDES PSYCHOLOGIQUES
__________________________________________________
Des Contradictions dans le langage des Esprits.
Les contradictions que l'on rencontre assez fréquemment dans le
langage des Esprits, même sur des questions essentielles, ont été jusqu'à
ce jour, pour quelques personnes, une cause d'incertitude sur la valeur
réelle de leurs communications, circonstance dont les adversaires n'ont
pas manqué de tirer parti. Au premier aspect, ces contradictions
paraissent en effet devoir être une des principales pierres d'achoppement
de la science spirite. Voyons si elles ont l'importance qu'on y attache.
Nous demanderons d'abord quelle science, à ses débuts, n'a présenté
de pareilles anomalies ? Quel savant, dans ses investigations, n'a pas
maintes fois été dérouté par des faits qui semblaient renverser les règles
établies ? Si la Botanique, la Zoologie, la Physiologie, la Médecine,
notre langue même n'en offrent pas des milliers d'exemples, et si leurs
bases défient toute contradiction ? C'est en comparant les faits, en
observant les analogies et les dissemblances, que l'on parvient peu à peu
à établir les règles, les classifications, les principes : en un mot, à
constituer la science. Or, le Spiritisme éclôt à peine ; il n'est donc pas
étonnant qu'il subisse la loi commune, jusqu'à ce que l'étude en soit
complète ; alors seulement on reconnaîtra qu'ici, comme en toutes
choses, l'exception vient presque toujours confirmer la règle.
Les Esprits, du reste, nous ont dit de tout temps de ne pas nous
inquiéter de ces quelques divergences, et qu'avant peu tout le monde
serait ramené à l'unité de croyance. Cette prédiction s'accomplit en effet
chaque jour à mesure que l'on pénètre plus avant dans les causes de ces
phénomènes mystérieux, et que les faits sont mieux observés. Déjà les
dissidences qui avaient éclaté à l'origine tendent évidemment à
s'affaiblir ; on peut même dire qu'elles ne sont plus maintenant que le
résultat d'opinions personnelles isolées.
- 206 -
Bien que le Spiritisme soit dans la nature, et qu'il ait été connu et
pratiqué dès la plus haute antiquité, il est constant qu'à aucune autre
époque il ne fut aussi universellement répandu que de nos jours. C'est
que jadis on n'en faisait qu'une étude mystérieuse à laquelle le vulgaire
n'était point initié ; il s'est conservé par une tradition que les vicissitudes
de l'humanité et le défaut de moyens de transmission ont insensiblement
affaiblie. Les phénomènes spontanés qui n'ont cessé de se produire de
temps à autre ont passé inaperçus, ou ont été interprétés selon les
préjugés ou l'ignorance des temps, ou ont été exploités au profit de telle
ou telle croyance. Il était réservé à notre siècle, où le progrès reçoit une
impulsion incessante, de mettre au grand jour une science qui n'existait
pour ainsi dire qu'à l'état latent. Ce n'est que depuis peu d'années que les
phénomènes ont été sérieusement observés ; le Spiritisme est donc en
réalité une science nouvelle qui s'implante peu à peu dans l'esprit des
masses en attendant qu'elle y prenne un rang officiel. Cette science a
paru bien simple d'abord ; pour les gens superficiels, elle ne consistait
que dans l'art de faire tourner les tables ; mais une observation plus
attentive l'a montrée bien autrement compliquée, par ses ramifications et
ses conséquences, qu'on ne l'avait soupçonné. Les tables tournantes sont
comme la pomme de Newton qui, dans sa chute, renferme le système du
monde.
Il est arrivé au Spiritisme ce qui arrive au début de toutes choses : les
premiers n'ont pu tout voir ; chacun a vu de son côté et s'est hâté de faire
part de ses impressions à son point de vue, selon ses idées ou ses
préventions. Or, ne sait-on pas que, selon le milieu, le même objet peut
paraître chaud à l'un, tandis que l'autre le trouvera froid ?
Prenons encore une autre comparaison dans les choses vulgaires, dûtelle
même paraître triviale, afin de nous faire mieux comprendre.
On lisait dernièrement dans plusieurs journaux : « Le champignon est
une production des plus bizarres ; délicieux ou mortel, microscopique ou
d'une dimension phénoménale, il déroute sans cesse l'observation du
botaniste. Dans le tunnel de Doncastre est un champignon qui se
développe depuis douze mois, et ne semble pas avoir atteint sa dernière
phase de croissance. Actuellement il mesure quinze pieds de diamètre. Il
est venu sur une pièce de bois ; on le considère comme le plus beau
spécimen de champignon qui ait existé. La classification en est difficile,
car les avis sont partagés. » Ainsi voilà la science déroutée par la venue
d'un champignon qui se présente sous un nouvel aspect. Ce fait a
provoqué en nous la réflexion suivante. Supposons plusieurs naturalistes
observant chacun de leur côté une variété de ce végétal : l'un dira que le
champignon est un cryptogame comestible recherché des gourmets ; un
second qu'il est vénéneux ; un troi-
- 207 -
sième qu'il est invisible à l'œil nu ; un quatrième qu'il peut atteindre
jusqu'à quarante-cinq pieds de circonférence, etc. ; toutes assertions
contradictoires au premier chef et peu propres à fixer les idées sur la
véritable nature des champignons. Puis viendra un cinquième
observateur qui reconnaîtra l'identité des caractères généraux, et
montrera que ces propriétés si diverses ne constituent en réalité que des
variétés ou subdivisions d'une même classe. Chacun avait raison à son
point de vue ; tous avaient tort de conclure du particulier au général, et
de prendre la partie pour le tout.
Il en est de même à l'égard des Esprits. On les a jugés selon la nature
des rapports que l'on a eus avec eux, d'où les uns en ont fait des démons et
les autres des anges. Puis on s'est hâté d'expliquer les phénomènes avant
d'avoir tout vu, chacun l'a fait à sa manière et en a tout naturellement
cherché les causes dans ce qui faisait l'objet de ses préoccupations ; le
magnétiste a tout rapporté à l'action magnétique, le physicien à l'action
électrique, etc. La divergence d'opinions en matière de Spiritisme vient
donc des différents aspects sous lesquels on le considère. De quel côté est
la vérité ? C'est ce que l'avenir démontrera ; mais la tendance générale ne
saurait être douteuse ; un principe domine évidemment et rallie peu à peu
les systèmes prématurés ; une observation moins exclusive les rattachera
tous à la souche commune, et l'on verra bientôt qu'en définitive la
divergence est plus dans l'accessoire que dans le fond.
On comprend très bien que les hommes se fassent des théories
contraires sur les choses ; mais ce qui peut paraître plus singulier, c'est
que les Esprits eux-mêmes puissent se contredire ; c'est là surtout ce qui
dès l'abord a jeté une sorte confusion dans les idées. Les différentes
théories spirites ont donc deux sources : les unes sont écloses dans des
cerveaux humains ; les autres sont données par les Esprits. Les premières
émanent d'hommes qui, trop confiants dans leurs propres lumières,
croient avoir en main la clef de ce qu'ils cherchent, tandis que le plus
souvent ils n'ont trouvé qu'un passe-partout. Cela n'a rien de surprenant ;
mais que, parmi les Esprits, les uns disent blanc et les autres noir, voilà
ce qui paraissait moins concevable, et ce qui aujourd'hui est parfaitement
expliqué. On s'est fait, dans le principe, une idée complètement fausse de
la nature des Esprits. On se les était figurés comme des êtres à part, d'une
nature exceptionnelle, n'ayant rien de commun avec la matière, et devant
tout savoir. C'étaient, selon l'opinion personnelle, des êtres bienfaisants
ou malfaisants, les uns ayant toutes les vertus, les autres tous les vices, et
tous en général une science infinie, supérieure à celle de l'humanité. A la
nouvelle des récentes manifestations, la première pensée qui est venue à
la plupart a été d'y voir un moyen de pénétrer toutes choses cachées, un
nouveau mode de di-
- 208 -
vination moins sujet à caution que les procédés vulgaires. Qui pourrait
dire le nombre de ceux qui ont rêvé une fortune facile par la révélation
de trésors cachés, par des découvertes industrielles ou scientifiques qui
n'auraient coûté aux inventeurs que la peine d'écrire les procédés sous la
dictée des savants de l'autre monde ! Dieu sait aussi que de mécomptes
et de désappointements ! que de prétendues recettes, plus ridicules les
unes que les autres, ont été données par les loustics du monde invisible !
Nous connaissons quelqu'un qui avait demandé un procédé infaillible
pour teindre les cheveux ; il lui fut donné la formule d'une composition,
sorte de cirage qui fit de la chevelure une masse compacte dont le patient
eut toutes les peines du monde à se débarrasser. Toutes ces espérances
chimériques ont dû s'évanouir à mesure que l'on a mieux connu la nature
de ce monde et le but réel des visites que nous font ses habitants. Mais
alors, pour beaucoup de gens, quelle était la valeur de ces Esprits qui
n'avaient pas même le pouvoir de procurer quelques petits millions sans
rien faire ? ce ne pouvaient être des Esprits. A cette fièvre passagère a
succédé l'indifférence, puis chez quelques-uns l'incrédulité. Oh ! que de
prosélytes les Esprits auraient faits s'ils avaient pu faire venir le bien en
dormant ! On eût adoré le diable même s'il avait secoué son escarcelle.
A côté de ces rêveurs, il s'est trouvé des gens sérieux qui ont vu dans
ces phénomènes autre chose que le vulgaire ; ils ont observé
attentivement, sondé les replis de ce monde mystérieux, et ils ont
aisément reconnu dans ces faits étranges, sinon nouveaux, un but
providentiel de l'ordre le plus élevé. Tout a changé de face quand on a su
que ces mêmes Esprits ne sont autres que ceux qui ont vécu sur la terre,
et dont, à notre mort, nous allons grossir le nombre ; qu'ils n'ont laissé
ici-bas que leur grossière enveloppe, comme la chenille laisse sa
chrysalide pour devenir papillon. Nous n'avons pu en douter quand nous
avons vu nos parents, nos amis, nos contemporains, venir converser avec
nous, et nous donner des preuves irrécusables de leur présence et de leur
identité. En considérant les variétés si nombreuses que présente
l'humanité au double point de vue intellectuel et moral, et la foule qui
chaque jour émigre de la terre pour le monde invisible, il répugne à la
raison de croire que le stupide Samoyède, le féroce cannibale, le vil
criminel, subissent à la mort une transformation qui les mette au niveau du
savant et de l'homme de bien. On a donc compris qu'il pouvait et devait y
voir des Esprits plus ou moins avancés, et dès lors se sont expliquées tout
naturellement ces communications si différentes dont les unes s'élèvent
jusqu'au sublime, tandis que d'autres se traînent dans l'ordure. On l'a
mieux compris encore quand, cessant de croire notre petit grain de sable
perdu dans l'espace, seul habité parmi tant de millions de globes
- 209 -
semblables, on a su que, dans l'univers, il n'occupe qu'un rang
intermédiaire voisin du plus bas échelon ; qu'il y avait, par conséquent,
des êtres plus avancés que les plus avancés parmi nous, et d'autres
encore plus arriérés que nos sauvages. Dès lors l'horizon intellectuel et
moral s'est étendu, comme l'a fait notre horizon terrestre quand on a eu
découvert la quatrième partie du monde ; la puissance et la majesté de
Dieu ont en même temps grandi à nos yeux du fini à l'infini. Dès lors
aussi se sont expliquées les contradictions du langage des Esprits, car on
a compris que des êtres inférieurs en tous points ne pouvaient ni penser
ni parler comme des êtres supérieurs ; qu'ils ne pouvaient, par
conséquent, ni tout savoir, ni tout comprendre, et que Dieu devait
réserver à ses seuls élus la connaissance des mystères auxquels
l'ignorance ne saurait atteindre.
L'échelle spirite, tracée d'après les Esprits eux-mêmes et l'observation
des faits, nous donne donc la clef de toutes les anomalies apparentes du
langage des Esprits. Il faut, par l'habitude, arriver à les connaître pour
ainsi dire à première vue, et pouvoir leur assigner leur rang selon la
nature de leurs manifestations ; il faut pouvoir dire au besoin, à l'un qu'il
est menteur, à l'autre qu'il est hypocrite, à celui-ci qu'il est méchant, à
celui-là qu'il est facétieux, etc., sans se laisser prendre ni à leur
arrogance, ni à leurs forfanteries, ni à leurs menaces, ni à leurs
sophismes, ni même à leurs cajoleries ; c'est le moyen d'écarter cette
tourbe qui pullule sans cesse autour de nous, et qui s'éloigne quand on
sait n'attirer à soi que les Esprits véritablement bons et sérieux, ainsi que
nous le faisons à l'égard des vivants. Ces êtres infimes sont-ils à jamais
voués à l'ignorance et au mal ? Non, car cette partialité ne serait ni selon
la justice, ni selon la bonté du Créateur qui a pourvu à l'existence et au
bien-être du plus petit insecte. C'est par une succession d'existences
qu'ils s'élèvent et s'approchent de lui en s'améliorant. Ces Esprits
inférieurs ne connaissent Dieu que de nom ; ils ne le voient et ne le
comprennent pas plus que le dernier paysan, au fond de ses bruyères, ne
voit et ne comprend le souverain qui gouverne le pays qu'il habite.
Si l'on étudie avec soin le caractère propre de chacune des classes
d'Esprits, on concevra aisément comment il en est qui sont incapables de
nous fournir des renseignements exacts sur l'état de leur monde. Si l'on
considère en outre qu'il y en a qui, par leur nature, sont légers, menteurs,
moqueurs, malfaisants, que d'autres sont encore imbus des idées et des
préjugés terrestres, on comprendra que, dans leurs rapports avec nous, ils
peuvent s'amuser à nos dépens, nous induire sciemment en erreur par malice,
affirmer ce qu'ils ne savent pas, nous donner de perfides conseils, ou
- 210 -
même se tromper de bonne foi en jugeant les choses à leur point de vue.
Citons une comparaison.
Supposons qu'une colonie d'habitants de la terre trouve un beau jour le
moyen d'aller s'établir dans la Lune ; supposons cette colonie composée
des divers éléments de la population de notre globe, depuis l'Européen le
plus civilisé jusqu'au sauvage Australien. Voilà sans doute les habitants
de la Lune en grand émoi, et ravis de pouvoir se procurer auprès de leurs
nouveaux hôtes des renseignements précis sur notre planète, que
quelques-uns supposaient bien habitée, mais sans en avoir la certitude,
car chez eux aussi, il y a sans doute des gens qui se croient les seuls êtres
de l'univers. On choie les nouveaux venus, on les questionne, et les
savants s'apprêtent à publier l'histoire physique et morale de la Terre.
Comment cette histoire ne serait-elle pas authentique, puisqu'on va la
tenir de témoins oculaires ? L'un d'eux recueille chez lui un Zélandais
qui lui apprend qu'ici-bas c'est un régal de manger les hommes, et que
Dieu le permet, puisqu'on sacrifie les victimes en son honneur. Chez un
autre, est un moraliste philosophe qui lui parle d'Aristote et de Platon, et
lui dit que l'anthropophagie est une abomination condamnée par toutes
les lois divines et humaines. Ici est un musulman qui ne mange pas les
hommes, mais qui dit qu'on fait son salut en tuant le plus de chrétiens
possible ; ici est un chrétien qui dit que Mahomet est un imposteur ; plus
loin un Chinois qui traite tous les autres de barbares, en disant que,
quand on a trop d'enfants, Dieu permet de les jeter à la rivière ; un viveur
fait le tableau des délices de la vie dissolue des capitales ; un anachorète
prêche l'abstinence et les mortifications ; un fakir indien se déchire le
corps et s'impose pendant des années, pour s'ouvrir les portes du ciel, des
souffrances auprès desquelles les privations de nos plus pieux cénobites
sont de la sensualité. Vient ensuite un bachelier qui dit que c'est la terre
qui tourne et non le soleil ; un paysan qui dit que le bachelier est un
menteur, parce qu'il voit bien le soleil se lever et se coucher ; un
Sénégambien dit qu'il fait très chaud ; un Esquimau, que la mer est une
plaine de glace et qu'on ne voyage qu'en traîneaux. La politique n'est pas
restée en arrière : les uns vantent le régime absolu, d'autres la liberté ; tel
dit que l'esclavage est contre nature, et que tous les hommes sont frères,
étant enfants de Dieu ; tel autre, que des races sont faites pour l'esclavage,
et sont bien plus heureuses qu'à l'état libre, etc. Je crois les écrivains
sélénites bien embarrassés pour composer une histoire physique,
politique, morale et religieuse du monde terrestre avec de pareils
documents. « Peut-être, pensent quelques-uns, trouverons-nous plus
d'unité parmi les savants ; interrogeons ce groupe de docteurs. » Or, l'un
d'eux, médecin de la Faculté de Paris, centre des lumières, dit que toutes
les maladies ayant pour principe un sang vicié, il faut le re-
- 211 -
nouveler, et pour cela saigner à blanc en tout état de cause. « Vous êtes
dans l'erreur, mon savant confrère, réplique un second : l'homme n'a
jamais trop de sang ; lui en ôter, c'est lui ôter la vie ; le sang est vicié,
j'en conviens ; que fait-on quand un vase est sale ? on ne le brise pas, on
le nettoie ; alors purgez, purgez, purgez jusqu'à extinction. » Un
troisième prenant la parole : « Messieurs, vous, avec vos saignées, vous
tuez vos malades ; vous, avec vos purgations, vous les empoisonnez ; la
nature est plus sage que nous tous ; laissons-la faire, et attendons. - C'est
cela, répliquent les deux premiers, si nous tuons nos malades, vous, vous
les laissez mourir. » La dispute commençait à s'échauffer quand un
quatrième, prenant à part un Sélénite en le tirant à gauche, lui dit : « Ne
les écoutez pas, ce sont tous des ignorants, je ne sais vraiment pas
pourquoi ils sont de l'Académie. Suivez bien mon raisonnement : tout
malade est faible ; donc il y a affaiblissement des organes ; ceci est de la
logique pure, ou je ne m'y connais pas ; donc il faut leur donner du ton ;
pour cela je n'ai qu'un remède : l'eau froide, l'eau froide, je ne sors pas de
là. - Guérissez-vous tous vos malades ? - Toujours, quand la maladie
n'est pas mortelle. - Avec un procédé si infaillible vous êtes sans doute
de l'Académie ? - Je me suis mis trois fois sur les rangs. Eh bien ! le
croiriez-vous ? ils m'ont toujours repoussé, ces soi-disant savants, parce
qu'ils ont compris que je les aurais pulvérisés avec mon eau froide. -
Monsieur le Sélénite, dit un nouvel interlocuteur en le tirant à droite :
nous vivons dans une atmosphère d'électricité ; l'électricité est le
véritable principe de la vie ; en ajouter quand il n'y en a pas assez, en
ôter quand il y en a trop ; neutraliser les fluides contraires les uns par les
autres, voilà tout le secret. Avec mes appareils je fais des merveilles :
lisez mes annonces et vous verrez16! » Nous n'en finirions pas si nous
voulions rapporter toutes les théories contraires qui furent tour à tour
préconisées sur toutes les branches des connaissances humaines, sans
excepter les sciences exactes ; mais c'est surtout dans les sciences
métaphysiques que le champ fut ouvert aux doctrines les plus
contradictoires. Cependant un homme d'esprit et de jugement (pourquoi
n'y en aurait-il pas dans la lune ?) compare tous ces récits incohérents, et
en tire cette conclusion très logique : que sur la terre il y a des pays
chauds et des pays froids ; que dans certaines contrées les hommes se
mangent entre eux ; que dans d'autres ils tuent
16 Le lecteur comprendra que notre critique ne porte que sur les exagérations en toutes choses. Il
y a du bon en tout ; le tort est dans l'exclusivisme que le savant judicieux sait toujours éviter.
Nous n'avons garde de confondre les véritables savants, dont l'humanité s'honore à juste titre,
avec ceux qui exploitent leurs idées sans discernement ; c'est de ceux-là que nous voulons
parier. Notre but est uniquement de démontrer que la science officielle elle-même n'est pas
exempte de contradictions.
- 212 -
ceux qui ne pensent pas comme eux, le tout pour la plus grande gloire de
leur divinité ; que chacun enfin parle selon ses connaissances et vante les
choses au point de vue de ses passions et de ses intérêts. En définitive,
qui croira-t-il de préférence ? Au langage il reconnaîtra sans peine le vrai
savant de l'ignorant ; l'homme sérieux de l'homme léger ; celui qui a du
jugement de celui qui raisonne à faux ; il ne confondra pas les bons et les
mauvais sentiments, l'élévation avec la bassesse, le bien avec le mal, et il
se dira : « Je dois tout entendre, tout écouter, parce que dans le récit,
même du plus brut, je puis apprendre quelque chose ; mais mon estime et
ma confiance ne sont acquises qu'à celui qui s'en montre digne. » Si cette
colonie terrienne veut implanter ses mœurs et ses usages dans sa
nouvelle patrie, les sages repousseront les conseils qui leur sembleront
pernicieux, et se confieront à ceux qui leur paraîtront les plus éclairés, en
qui ils ne verront ni fausseté, ni mensonges, et chez lesquels, au
contraire, ils reconnaîtront l'amour sincère du bien. Ferions-nous
autrement si une colonie de Sélénites venait à s'abattre sur la terre ? Eh
bien ! ce qui est donné ici comme une supposition, est une réalité par
rapport aux Esprits, qui, s'ils ne viennent pas parmi nous en chair et en
os, n'en sont pas moins présents d'une manière occulte, et nous
transmettent leurs pensées par leurs interprètes, c'est-à-dire par les
médiums. Quand nous avons appris à les connaître, nous les jugeons à
leur langage, à leurs principes, et leurs contradictions n'ont plus rien qui
doive nous surprendre, car nous voyons que les uns savent ce que
d'autres ignorent ; que certains sont placés trop bas, ou sont encore trop
matériels pour comprendre et apprécier les choses d'un ordre élevé ; tel
est l'homme qui, au bas de la montagne, ne voit qu'à quelques pas de lui,
tandis que celui qui est au sommet découvre un horizon sans bornes.
La première source des contradictions est donc dans le degré du
développement intellectuel et moral des Esprits ; mais il en est d'autres
sur lesquels il est inutile d'appeler l'attention.
Passons, dira-t-on, sur la question des Esprits inférieurs, puisqu'il en
est ainsi ; on comprend qu'ils peuvent se tromper par ignorance ; mais
comment se fait-il que des Esprits supérieurs soient en dissidence ? qu'ils
tiennent dans un pays un langage différent de celui qu'ils tiennent dans
un autre ? que le même Esprit, enfin, ne soit pas toujours d'accord avec
lui-même ?
La réponse à cette question repose sur la connaissance complète de la
science spirite, et cette science ne peut s'enseigner en quelques mots, car
elle est aussi vaste que toutes les sciences philosophiques. Elle ne
s'acquiert, comme toutes les autres branches des connaissances
humaines, que par l'étude et l'observation. Nous ne pouvons répéter ici
tout ce que nous avons
- 213 -
publié sur ce sujet ; nous y renvoyons donc nos lecteurs, nous bornant à
un simple résumé. Toutes ces difficultés disparaissent pour quiconque
porte sur ce terrain un regard investigateur et sans prévention.
Les faits prouvent que les Esprits trompeurs se parent sans scrupule de
noms révérés pour mieux accréditer leurs turpitudes, ce qui se fait même
aussi quelquefois parmi nous. De ce qu'un Esprit se présente sous un
nom quelconque, ce n'est donc point une raison pour qu'il soit réellement
ce qu'il prétend être ; mais il y a dans le langage des Esprits sérieux, un
cachet de dignité auquel on ne saurait se méprendre : il ne respire que la
bonté et la bienveillance, et jamais il ne se dément. Celui des Esprits
imposteurs, au contraire, de quelque vernis qu'ils le parent, laisse
toujours, comme on dit vulgairement, percer le bout de l'oreille. Il n'y a
donc rien d'étonnant à ce que, sous des noms usurpés, des Esprits
inférieurs enseignent des choses disparates. C'est à l'observateur de
chercher à connaître la vérité, et il le peut sans peine, s'il veut bien se
pénétrer de ce que nous avons dit à cet égard dans notre Instruction
pratique. (Livre des Médiums.)
Ces mêmes Esprits flattent, en général, les goûts et les inclinations des
personnes dont ils savent le caractère assez faible et assez crédule pour
les écouter ; ils se font l'écho de leurs préjugés et même de leurs idées
superstitieuses, et cela par une raison très simple, c'est que les Esprits
sont attirés par leur sympathie pour l'Esprit des personnes qui les
appellent ou qui les écoutent avec plaisir.
Quant aux Esprits sérieux, ils peuvent également tenir un langage
différent, selon les personnes, mais cela dans un autre but. Quand ils le
jugent utile et pour mieux convaincre, ils évitent de heurter trop
brusquement des croyances enracinées et s'expriment selon les temps, les
lieux et les personnes. « C'est pourquoi, nous disent-ils, nous ne
parlerons pas à un Chinois ou à un mahométan comme à un chrétien ou à
un homme civilisé, parce que nous n'en serions pas écoutés. Nous
pouvons donc quelquefois paraître entrer dans la manière de voir des
personnes, pour les amener peu à peu à ce que nous voulons, quand cela
se peut sans altérer les vérités essentielles. » N'est-il pas évident que si
un Esprit veut amener un musulman fanatique à pratiquer la sublime
maxime de l'Evangile : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne
voudriez pas qu'on vous fît, » il serait repoussé s'il disait que c'est Jésus
qui l'a enseignée. Or, lequel vaut le mieux, de laisser au musulman son
fanatisme, ou de le rendre bon en lui laissant momentanément croire que
c'est Allah qui a parlé ? C'est un problème dont nous abandonnons la
solution au jugement du lecteur. Quant à nous, il nous semble qu'une
fois rendu plus doux et plus humain, il sera moins fanatique et plus
accessible à l'idée d'une nouvelle croyance que si on la lui eût imposée de
- 214 -
force. Il est des vérités qui, pour être acceptées, ne veulent pas être jetées
à la face sans ménagement. Que de maux les hommes eussent évités s'ils
eussent toujours agi ainsi !
Les Esprits, comme on le voit, font aussi usage de précautions
oratoires ; mais, dans ce cas, la divergence est dans l'accessoire et non
dans le principal. Amener les hommes au bien, détruire l'égoïsme,
l'orgueil, la haine, l'envie, la jalousie, leur apprendre à pratiquer la
véritable charité chrétienne, c'est pour eux l'essentiel, le reste viendra en
temps utile, et ils prêchent autant d'exemple que de paroles quand ce
sont des Esprits véritablement bons et supérieurs ; tout en eux respire la
douceur et la bienveillance. L'irritation, la violence, l'âpreté et la dureté
du langage, fût-ce même pour dire de bonnes choses, ne sont jamais le
signe d'une supériorité réelle. Les Esprits véritablement bons ne se
fâchent ni ne s'emportent jamais : s'ils ne sont pas écoutés, ils s'en vont,
voilà tout.
Il est encore deux causes de contradictions apparentes que nous ne
devons pas passer sous silence. Les Esprits inférieurs, comme nous
l'avons dit en maintes occasions, disent tout ce qu'on veut, sans se
soucier de la vérité ; les Esprits supérieurs se taisent ou refusent de
répondre quand on leur fait une question indiscrète ou sur laquelle il ne
leur est pas permis de s'expliquer. « Dans ce cas, nous ont-ils dit,
n'insistez jamais, car alors ce sont les Esprits légers qui répondent et qui
vous trompent ; vous croyez que c'est nous, et vous pouvez penser que
nous nous contredisons. Les Esprits sérieux ne se contredisent jamais ;
leur langage est toujours le même avec les mêmes personnes. Si l'un
d'eux dit des choses contraires sous un même nom, soyez assurés que ce
n'est pas le même Esprit qui parle, ou du moins que ce n'est pas un bon
Esprit. Vous reconnaîtrez le bon aux principes qu'il enseigne, car tout
Esprit qui n'enseigne pas le bien n'est pas un bon Esprit, et vous devez le
repousser. »
Le même Esprit voulant dire la même chose en deux endroits différents,
ne se servira pas littéralement des mêmes mots : pour lui la pensée est
tout ; mais l'homme, malheureusement, est plus porté à s'attacher à la
forme qu'au fond ; c'est cette forme qu'il interprète souvent au gré de ses
idées et de ses passions, et de cette interprétation peuvent naître des
contradictions apparentes qui ont aussi leur source dans l'insuffisance du
langage humain pour exprimer les choses extra-humaines. Etudions le
fond, scrutons la pensée intime, et nous verrons bien souvent l'analogie là
où un examen superficiel nous faisait voir une disparate.
Les causes des contradictions dans le langage des Esprits peuvent
donc se résumer ainsi :
1° Le degré d'ignorance ou de savoir des Esprits auxquels on s'adresse ;
- 215 -
2° La supercherie des Esprits inférieurs qui peuvent, en prenant des
noms d'emprunt, dire, par malice, ignorance ou méchanceté, le contraire
de ce qu'a dit ailleurs l'Esprit dont ils ont usurpé le nom ;
3° Les défauts personnels du médium, qui peuvent influer sur la pureté
des communications, altérer ou travestir la pensée de l'Esprit ;
4° L'insistance pour obtenir une réponse qu'un Esprit refuse de donner,
et qui est faite par un Esprit inférieur ;
5° La volonté de l'Esprit même, qui parle selon les temps, les lieux et
les personnes, et peut juger utile de ne pas tout dire à tout le monde ;
6° L'insuffisance du langage humain pour exprimer les choses du
monde incorporel ;
7° L'interprétation que chacun peut donner d'un mot ou d'une
explication, selon ses idées, ses préjugés ou le point de vue sous lequel il
envisage la chose.
Ce sont autant de difficultés dont on ne triomphe que par une étude
longue et assidue ; aussi n'avons-nous jamais dit que la science spirite
fût une science facile. L'observateur sérieux qui approfondit toutes
choses avec maturité, patience et persévérance, saisit une foule de
nuances délicates qui échappent à l'observateur superficiel. C'est par ces
détails intimes qu'il s'initie aux secrets de cette science. L'expérience
apprend à connaître les Esprits, comme elle apprend à connaître les
hommes.
Nous venons de considérer les contradictions au point de vue général.
Dans d'autres articles nous traiterons les points spéciaux les plus
importants.
_______
La Charité.
Par l'Esprit de saint Vincent de Paul.
(Société des études spirites, séance du 8 juin 1858.)
Soyez bons et charitables, c'est la clef des cieux que vous tenez en vos
mains ; tout le bonheur éternel est renfermé dans cette maxime : Aimezvous
les uns les autres. L'âme ne peut s'élever dans les régions
spirituelles que par le dévouement au prochain ; elle ne trouve de
bonheur et de consolation que dans les élans de la charité ; soyez bons,
soutenez vos frères, laissez de côté cette affreuse plaie de l'égoïsme ; ce
devoir rempli doit vous ouvrir la route du bonheur éternel. Du reste, qui
d'entre vous n'a senti son cœur bondir, sa joie intérieure se dilater par
l'action d'une œuvre charitable ? Vous ne devriez penser qu'à cette sorte
de volupté que procure une
- 216 -
bonne action, et vous resteriez toujours dans le chemin du progrès
spirituel. Les exemples ne vous manquent pas ; il n'y a que les bonnes
volontés qui sont rares. Voyez la foule des hommes de bien dont votre
histoire vous rappelle le pieux souvenir. Je vous les citerais par milliers
ceux dont la morale n'avait pour but que d'améliorer votre globe. Le
Christ ne vous a-t-il pas dit tout ce qui concerne ces vertus de charité et
d'amour ? Pourquoi laisse-t-on de côté ses divins enseignements ?
Pourquoi ferme-t-on l'oreille à ses divines paroles, le cœur à toutes ses
douces maximes ? Je voudrais que les lectures évangéliques fussent
faites avec plus d'intérêt personnel ; on délaisse ce livre, on en fait un
mot creux, une lettre close ; on laisse ce code admirable dans l'oubli :
vos maux ne proviennent que de l'abandon volontaire que vous faites de
ce résumé des lois divines. Lisez donc ces pages toutes brûlantes du
dévouement de Jésus, et méditez-les. Je suis honteux moi-même d'oser
vous promettre un travail sur la charité, quand je songe que dans ce livre
vous trouvez tous les enseignements qui doivent vous mener par la main
dans les régions célestes.
Hommes forts, ceignez-vous ; hommes faibles, faites-vous des armes
de votre douceur, de votre foi ; ayez plus de persuasion, plus de
constance dans la propagation de votre nouvelle doctrine ; ce n'est qu'un
encouragement que nous sommes venus vous donner ; ce n'est que pour
stimuler votre zèle et vos vertus que Dieu nous permet de nous
manifester à vous ; mais si on voulait, on n'aurait besoin que de l'aide de
Dieu et de sa propre volonté : les manifestations spirites ne sont faites
que pour les yeux fermés et les cœurs indociles. Il y a parmi vous des
hommes qui ont à remplir des missions d'amour et de charité ; écoutezles,
exaltez leur voix ; faites resplendir leurs mérites, et vous vous
exalterez vous-mêmes par le désintéressement et par la foi vive dont ils
vous pénétreront.
Les avertissements détaillés seraient très longs à donner sur le besoin
d'élargir le cercle de la charité, et d'y faire participer tous les malheureux
dont les misères sont ignorées, toutes les douleurs que l'on doit aller
trouver dans leurs réduits pour les consoler au nom de cette vertu
divine : la charité. Je vois avec bonheur que des hommes éminents et
puissants aident à ce progrès qui doit relier entre elles toutes les classes
humaines : les heureux et les malheureux. Les malheureux, chose
étrange ! se donnent tous la main et soutiennent leur misère les uns par
les autres. Pourquoi les heureux sont-ils plus tardifs à écouter la voix du
malheureux ? Pourquoi faut-il que ce soit une main puissante et terrestre
qui donne l'élan aux missions charitables ? Pourquoi ne répond-on pas
avec plus d'ardeur à ces appels ? Pourquoi laisse-t-on les misères
entacher, comme à plaisir, le tableau de l'humanité ?
- 217 -
La charité est la vertu fondamentale qui doit soutenir tout l'édifice des
vertus terrestres ; sans elle les autres n'existent pas : point de charité,
point de foi ni d'espérance ; car sans la charité point d'espoir dans un sort
meilleur, pas d'intérêt moral qui nous guide. Sans la charité, point de
foi ; car la foi n'est qu'un pur rayon qui fait briller une âme charitable ;
elle en est la conséquence décisive.
Quand on laissera son cœur s'ouvrir à la prière du premier malheureux
qui vous tend la main ; quand on lui donnera, sans se demander si sa
misère n'est pas feinte, ou son mal dans un vice dont il est cause ; quand
on laissera toute justice entre les mains divines ; quand on laissera le
châtiment des misères menteuses au Créateur ; enfin, lorsqu'on fera la
charité pour le seul bonheur qu'elle procure et sans recherche de son
utilité, alors vous serez les enfants que Dieu aimera et qu'il appellera
vers lui.
La charité est l'ancre éternelle du salut dans tous les globes : c'est la
plus pure émanation du Créateur lui-même ; c'est sa propre vertu qu'il
donne à la créature. Comment voudrait-on méconnaître cette suprême
bonté ? Quel serait, avec cette pensée, le cœur assez pervers pour
refouler et chasser ce sentiment tout divin ? Quel serait l'enfant assez
méchant pour se mutiner contre cette douce caresse : la charité ?
Je n'ose pas parler de ce que j'ai fait, car les Esprits ont aussi la pudeur
de leurs œuvres ; mais je crois l'œuvre que j'ai commencée une de celles
qui doivent le plus contribuer au soulagement de vos semblables. Je vois
souvent des Esprits demander pour mission de continuer mon œuvre ; je
les vois, mes douces et chères sœurs, dans leur pieux et divin ministère ;
je les vois pratiquer la vertu que je vous recommande, avec toute la joie
que procure cette existence de dévouement et de sacrifices ; c'est un
grand bonheur pour moi de voir combien leur caractère est honoré,
combien leur mission est aimée et doucement protégée. Hommes de
bien, de bonne et forte volonté, unissez-vous pour continuer grandement
l'œuvre de propagation de la charité ; vous trouverez la récompense de
cette vertu par son exercice même ; il n'est pas de joie spirituelle qu'elle
ne donne dès la vie présente. Soyez unis ; aimez-vous les uns les autres
selon les préceptes du Christ. Ainsi soit-il.
Nous remercions saint Vincent de Paul de la belle et bonne
communication qu'il a bien voulu nous faire. - R. Je voudrais qu'elle
vous profitât à tous.
Voulez-vous nous permettre quelques questions complémentaires au
sujet de ce que vous venez de nous dire ? - R. Je le veux bien ; mon but
est de vous éclairer ; demandez ce que vous voudrez.
1. La charité peut s'entendre de deux manières : l'aumône proprement
dite, et l'amour de ses semblables. Lorsque vous nous avez dit qu'il faut
- 218 -
laisser son cœur s'ouvrir à la prière du malheureux qui nous tend la main,
sans lui demander si sa misère n'est pas feinte ; n'avez-vous pas voulu
parler de la charité au point de vue de l'aumône ? - R. Oui, seulement
dans ce paragraphe.
2. Vous nous avez dit qu'il faut laisser à la justice de Dieu
l'appréciation de la misère feinte ; il nous semble cependant que donner
sans discernement à des gens qui n'ont pas besoin, ou qui pourraient
gagner leur vie par un travail honorable, c'est encourager le vice et la
paresse. Si les paresseux trouvaient trop facilement la bourse des autres
ouverte, ils se multiplieraient à l'infini au préjudice des véritables
malheureux. - R. Vous pouvez discerner ceux qui peuvent travailler, et
alors la charité vous oblige à faire tout pour leur procurer du travail ;
mais il y a aussi des pauvres menteurs qui savent simuler adroitement
des misères qu'ils n'ont pas ; c'est pour ceux-là qu'il faut laisser à Dieu
toute justice.
3. Celui qui ne peut donner qu'un sou, et qui a le choix entre deux
malheureux qui lui demandent, n'a-t-il pas raison de s'enquérir de celui
qui a réellement le plus besoin, ou doit-il donner sans examen au premier
venu ? - R. Il doit donner à celui qui paraît le plus souffrir.
4. Ne peut-on considérer aussi comme faisant partie de la charité la
manière de la faire ? - R. C'est surtout dans la manière dont on oblige
que la charité est vraiment méritoire ; la bonté est toujours l'indice d'une
belle âme.
5. Quel genre de mérite accordez-vous à ceux qu'on appelle des
bourrus bienfaisants ? - R. Ils ne font le bien qu'à moitié. On reçoit leurs
bienfaits, mais ils ne touchent pas.
6. Jésus a dit : « Que votre main droite ne sache pas ce que donne votre
main gauche. » Ceux qui donnent par ostentation n'ont-ils aucune espèce
de mérite ? - R. Ils n'ont que le mérite de l'orgueil, ce dont ils seront punis.
7. La charité chrétienne, dans son acception la plus large, ne
comprend-elle pas aussi la douceur, la bienveillance et l'indulgence pour
les faiblesses d'autrui ? - R. Imitez Jésus ; il vous a dit tout cela ;
écoutez-le plus que jamais.
8. La charité est-elle bien entendue quand elle est exclusive entre les
gens d'une même opinion ou d'un même parti ? - R. Non, c'est surtout
l'esprit de secte et de parti qu'il faut abolir, car tous les hommes sont
frères. C'est sur cette question que nous concentrons nos efforts.
9. Je suppose un individu qui voit deux hommes en danger ; il n'en peut
sauver qu'un seul, mais l'un est son ami et l'autre son ennemi ; lequel doitil
sauver ? - R. Il doit sauver son ami, parce que cet ami pourrait réclamer
de celui qu'il croit l'aimer ; quant à l'autre, Dieu s'en charge.
_______
- 219 -
L'Esprit frappeur de Dibbelsdorf (BASSE-SAXE).
Traduit de l'allemand, du docteur KERNER, par M. Alfred PIREAUX.
L'histoire de l'Esprit frappeur de Dibbelsdorf renferme à côté de sa
partie comique une partie instructive, ainsi que cela ressort des extraits
de vieux documents publiés en 1811 par le prédicateur Capelle.
Dans le dernier mois de l'année 1761, le 2 décembre, à six heures du
soir, une sorte de martèlement paraissant venir d'en bas se fit entendre
dans une chambre habitée par Antoine Kettelhut. Celui-ci l'attribuant à
son domestique qui voulait s'égayer aux dépens de la servante, alors
dans la chambre des fileuses, sortit pour jeter un seau d'eau sur la tête du
plaisant ; mais il ne trouva personne dehors. Une heure après, le même
bruit recommence et l'on pense qu'un rat peut bien en être la cause. Le
lendemain donc on sonde les murs, le plafond, le parquet, et pas la
moindre trace de rats.
Le soir, même bruit ; on juge alors la maison dangereuse à habiter, et
les servantes ne veulent plus rester dans la chambre aux veillées. Bientôt
après le bruit cesse, mais pour se reproduire à cent pas de là, dans la
maison de Louis Kettelhut, frère d'Antoine, et avec une force inusitée.
C'était dans un coin de la chambre que la chose frappante se manifestait.
A la fin cela devint suspect aux paysans, et le bourgmestre en fit part à
la justice qui d'abord ne voulut pas s'occuper d'une affaire qu'elle
regardait comme ridicule ; mais, sur les pressantes instances des
habitants, elle se transporta, le 6 janvier 1762, à Dibbelsdorf pour
examiner le fait avec attention. Les murs et les plafonds démolis
n'amenèrent aucun résultat, et la famille Kettelhut jura qu'elle était tout à
fait étrangère à la chose.
Jusqu'alors on ne s'était pas encore entretenu avec le frappeur. Un
individu de Naggam s'armant de courage demande : Esprit frappeur, estu
encore là ? Et un coup se fit entendre. - Peux-tu me dire comment je
m'appelle ? Parmi plusieurs noms qu'on lui désigna l'Esprit frappa à celui
de l'interrogateur. - Combien y a-t-il de boutons à mon vêtement ? 36
coups furent frappés. On compte les boutons, il en a juste 36.
A partir de ce moment, l'histoire de l'Esprit frappeur se répandit dans
les environs, et tous les soirs des centaines de Brunswickois se rendaient
à Dibbelsdorf, ainsi que des Anglais et une foule de curieux étrangers ;
la foule devint telle que la milice locale ne pouvait la contenir ; les
paysans durent renforcer la garde de nuit et l'on fut obligé de ne laisser
pénétrer les visiteurs que les uns après les autres.
Ce concours de monde parut exciter l'Esprit à des manifestations plus ex-
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traordinaires, et il s'éleva à des marques de communication qui
prouvaient son intelligence. Jamais il ne fut embarrassé dans ses
réponses : désirait-on savoir le nombre et la couleur des chevaux qui
stationnaient devant la maison ? il l'indiquait très exactement ; ouvraiton
un livre de chant en posant à tout hasard le doigt sur une page et en
demandant le numéro du morceau de chant inconnu même de
l'interrogateur, aussitôt une série de coups indiquait parfaitement le
numéro désigné. L'Esprit ne faisait pas attendre sa réponse, car elle
suivait immédiatement la question. Il annonçait aussi combien il y avait
de personnes dans la chambre, combien il y en avait dehors, désignait la
couleur des cheveux, des vêtements, la position et la profession des
individus.
Parmi les curieux se trouvait un jour un homme de Hettin, tout à fait
inconnu à Dibbelsdorf et habitant depuis peu Brunswick. Il demanda à
l'Esprit le lieu de sa naissance, et, afin de l'induire en erreur, lui cita un
grand nombre de villes ; quand il arriva au nom de Hettin un coup se fit
entendre. Un bourgeois rusé, croyant mettre l'Esprit en défaut, lui
demanda combien il avait de pfennigs dans sa poche ; il lui fut répondu
681, nombre exact. Il dit à un pâtissier combien il avait fait de biscuits le
matin, à un marchand combien il avait vendu d'aunes de rubans la veille ;
à un autre la somme d'argent qu'il avait reçue l'avant-veille par la poste. Il
était d'humeur assez gaie, battait la mesure quand on le désirait, et
quelquefois si fort que le bruit en était assourdissant. Le soir, au moment
du repas, après le bénédicité, il frappa à Amen. Cette marque de dévotion
n'empêcha pas qu'un sacristain, revêtu du grand costume d'exerciseur,
n'essayât de déloger l'Esprit de son coin : la conjuration échoua.
L'Esprit ne redoutait rien, et il se montra aussi sincère dans ses
réponses au duc régnant Charles et à son frère Ferdinand qu'à toute autre
personne de moindre condition. L'histoire prend alors une tournure plus
sérieuse. Le duc charge un médecin et des docteurs en droit de l'examen
du fait. Les savants expliquèrent le frappement par la présence d'une
source souterraine. Ils firent creuser à huit pieds de profondeur, et
naturellement trouvèrent l'eau, attendu que Dibbelsdorf est situé dans un
fond ; l'eau jaillissante inonda la chambre, mais l'Esprit continua à
frapper dans son coin habituel. Les hommes de science crurent alors être
dupes d'une mystification, et ils firent au domestique l'honneur de le
prendre pour l'Esprit si bien instruit. Son intention, disaient-ils, est
d'ensorceler la servante. Tous les habitants du village furent invités à
rester chez eux à un jour fixe ; le domestique fut gardé à vue, car, d'après
l'opinion des savants, il devait être le coupable ; mais l'Esprit répondit de
nouveau à toutes les questions. Le domestique, reconnu innocent, fut
rendu à la liberté. Mais la justice vou-
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lait un auteur du méfait ; elle accusa les époux Kettelhut du bruit dont ils
se plaignaient, bien que ce fussent des personnes très bienveillantes,
honnêtes et irréprochables en toutes choses, et que les premiers ils se
fussent adressés à l'autorité dès l'origine des manifestations. On força,
par des promesses et des menaces, une jeune personne à témoigner
contre ses maîtres. En conséquence ceux-ci furent mis en prison, malgré
les rétractations ultérieures de la jeune fille, et l'aveu formel que ses
premières déclarations étaient fausses et lui avaient été arrachées par les
juges. L'Esprit continuant à frapper, les époux Kettelhut n'en furent pas
moins tenus en prison pendant trois mois, au bout desquels on les
renvoya sans indemnité, bien que les membres de la commission eussent
résumé ainsi leur rapport : « Tous les moyens possibles pour découvrir la
cause du bruit ont été infructueux ; l'avenir peut-être nous éclairera à ce
sujet. » - L'avenir n'a encore rien appris.
L'Esprit frappeur se manifesta depuis le commencement de décembre
jusqu'en mars, époque à laquelle il cessa de se faire entendre. On revint à
l'opinion que le domestique, déjà incriminé, devait être l'auteur de tous
ces tours ; mais comment aurait-il pu éviter les pièges que lui tendaient
des ducs, des médecins, des juges et tant d'autres personnes qui
l'interrogeaient ?
Remarque. - Si l'on veut bien se reporter à la date où se passaient les
choses que nous venons de rapporter, et les comparer à celles qui ont
lieu de nos jours, on y trouvera une identité parfaite, dans le mode des
manifestations et jusque dans la nature des questions et des réponses.
L'Amérique et notre époque n'ont donc pas découvert les Esprits
frappeurs, non plus que les autres, ainsi que nous le démontrerons par
d'innombrables faits authentiques plus ou moins anciens. Il y a pourtant
entre les phénomènes actuels et ceux d'autrefois une différence capitale :
c'est que ces derniers étaient presque tous spontanés, tandis que les
nôtres se produisent presque à la volonté de certains médiums spéciaux.
Cette circonstance a permis de les mieux étudier et d'en approfondir la
cause. A cette conclusion des juges : « L'avenir peut-être nous éclairera à
ce sujet, » l'auteur ne répondrait pas aujourd'hui : L'avenir n'a rien
appris. Si cet auteur vivait, il saurait que l'avenir, au contraire, a tout
appris, et la justice de nos jours, plus éclairée qu'il y a un siècle, ne
commettrait pas, à propos des manifestations spirites, des bévues qui
rappellent celles du moyen âge. Nos savants eux-mêmes ont pénétré trop
avant dans les mystères de la nature pour ne pas savoir faire la part des
causes inconnues ; ils ont trop de sagacité pour s'exposer, comme ont fait
leurs devanciers, à recevoir les démentis de la postérité au détriment de
leur réputation. Si une chose vient à poindre à l'ho-
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rizon, ils ne se hâtent pas de dire : « Ce n'est rien, » de peur que ce rien
ne soit un navire ; s'ils ne le voient pas, ils se taisent et attendent : c'est la
vraie sagesse.
_______
Observations à propos des dessins de Jupiter.
Nous donnons, avec ce numéro de notre Revue, ainsi que nous l'avons
annoncé, un dessin d'une habitation de Jupiter, exécuté et gravé par M.
Victorien Sardou, comme médium, et nous y ajoutons l'article descriptif
qu'il a bien voulu nous donner sur ce sujet. Quelle que puisse être, sur
l'authenticité de ces descriptions, l'opinion de ceux qui pourraient nous
accuser de nous occuper de ce qui se passe par-delà les mondes
inconnus, tandis qu'il y a tant à faire sur la terre, nous prions nos lecteurs
de ne pas perdre de vue que notre but, ainsi que l'annonce notre titre, est
avant tout l'étude des phénomènes, et qu'à ce point de vue, rien ne doit
être négligé. Or, comme fait de manifestation, ces dessins sont
incontestablement des plus remarquables, si l'on considère que l'auteur
ne sait ni dessiner, ni graver, et que le dessin que nous offrons a été
gravé par lui à l'eau-forte sans modèle ni essai préalable, en neuf heures.
En supposant même que ce dessin soit une fantaisie de l'Esprit qui l'a fait
tracer, le seul fait de l'exécution n'en serait pas moins un phénomène
digne d'attention, et, à ce titre, il appartenait à notre Recueil de le faire
connaître, ainsi que la description qui en a été donnée par les Esprits,
non point pour satisfaire la vaine curiosité des gens futiles, mais comme
sujet d'étude pour les gens sérieux qui veulent approfondir tous les
mystères de la science spirite. On serait dans l'erreur si l'on croyait que
nous faisons de la révélation des mondes inconnus l'objet capital de la
doctrine ; ce ne sera toujours pour nous qu'un accessoire que nous
croyons utile comme complément d'étude ; le principal sera toujours
pour nous l'enseignement moral, et dans les communications d'outretombe
nous recherchons surtout ce qui peut éclairer l'humanité et la
conduire vers le bien, seul moyen d'assurer son bonheur en ce monde et
dans l'autre. Ne pourrait-on pas en dire autant des astronomes qui, eux
aussi, sondent les espaces, et se demander à quoi il peut être utile, pour
le bien de l'humanité, de savoir calculer avec une précision rigoureuse la
parabole d'un astre invisible ? Toutes les sciences n'ont donc pas un
intérêt éminemment pratique, et pourtant il ne vient à la pensée de
personne de les traiter avec dédain, parce que tout ce qui élargit le cercle
des idées contribue au progrès. Il en est ainsi des communications
spirites, alors même quelles sortent du cercle étroit de notre personnalité.
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REVUE SPIRITE - Fondé par ALLAN KARDEC - JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - PREMIERE ANNEE. - 1858 - (Spiritualité, Nouvel-Age - Fées, Anges)    -    Auteur : GI.P - France


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dernière mise à jour : 2007-06-25

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